Mahi-maha !

Pour une tentative de définition de ce mot.



Cette histoire est une adaptation d'un vieux conte que j'ai lu je ne sais plus où, dans un bouquin horriblement ancien qu'il fallait manipuler avec des gants et des pincettes. Une version plus moderne peut être dénichée sur Internet, mais elle n'a pas la grâce de l'antique récit. J'ai donc décidé, par pure gourmandise, d'en écrire une variante à mon goût. Et je commence.



Il était une fois, dans la capitale d'un petit royaume, un homme qui était le plus habile des orfèvres. Tout ce qui sortait de ses mains avait une grâce et une légèreté qui faisaient songer aux trilles des oiseaux, aux pétales des petites roses sauvages, aux nuages diaphanes que souligne au couchant un friselis doré. Ses bagues attiraient les abeilles, qui se jetaient dedans comme on visite un liseron ou un chèvrefeuille. Elles attiraient aussi les dames, qui soupiraient en chœur devant la vitrine, et rêvaient de se faire abeilles à leur tour, pour avoir le droit de se baigner dans toute cette splendeur.

En outre, deux couronnes, des ouvrages impressionnants de justesse et de dignité, avaient été produites dix ans auparavant, et faisaient aujourd'hui partie des collections du Palais. C'était là l'honneur de cet homme ; en sus d'une gratification substantielle, il avait même reçu le droit de les reproduire sur son enseigne.

Cette belle renommée fit que, le jour où commence notre histoire, alors que le roi s'était ennuyé toute la matinée à faire manœuvrer des petits soldats en tutu rose et soupirait après de l'extraordinaire bien décoiffant, il eut l'idée, tandis qu'il passait dans la galerie du trésor et que son regard se posait sur les deux fameuses couronnes, de lancer un défi à notre orfèvre. Immédiatement, celui-ci fut convoqué chez le Premier Secrétaire pour y recevoir une commande extraordinaire. Tout content et ne se doutant de rien, l'artisan se fit beau, non pas comme un paon car il ne faut pas exagérer mais disons... comme un dindon, et s'y rendit, bien certain d'y être accueilli avec au minimum une cordialité bon enfant. Il fut douché de ses illusions.

On l'introduisit dans un petit salon discret. Derrière un bureau, le Premier Secrétaire ne leva pas les yeux de son ouvrage, et continua à lire et à parapher de vastes paperasses. Au bout d'un moment, il laissa tomber : « Orfèvre, le roi t'ordonne de lui fabriquer un mahi-maha... Le plus beau, le plus surprenant de tous les mahi-mahas possibles. »

Le pauvre homme interloqué se courba tant qu'il put, et prit la pose dite du suppliant : « Si ce pouvait être un effet de votre bonté, ô mon noble seigneur, de m'expliquer ce que c'est qu'un mahi-maha ?

― Comment donc, tu ne sais point ce qu'est un mahi-maha ?! Te moquerais-tu, par hasard, ou ta réputation serait-elle surfaite ? Ton talent aura baissé ! »

L'orfèvre se courba encore plus, et décida de prendre la pose dite du désespéré, à laquelle nul ministre ne saurait résister. Mais le Premier ne regarda rien, et continua à parapher, à grands gestes de sa plume élégante. « Tu es encore là ?

― Je je je je je... Quels sont les délais, ô votre Sublimité ?

― Si d'ici un mois le mahi-maha n'est pas terminé, ton enseigne sera brisée, ton échoppe fermée, tu seras chassé du royaume et l'on te fera la pire des réputations. Reconduisez-le. »

L'orfèvre s'en revint chez lui tout affligé. Au repas de midi, il mangea si peu que sa femme lui demanda ce qui le tracassait tant. Cela s'était donc si mal passé au Palais ? « Figure-toi, ma pauvre, que le roi me commande... pfff... un mahi-maha.

― Oh bâ !... Mais qu'est-ce que c'est que cette bête ?

― J'ai bien l'impression que personne ne sait. Toujours est-il que si je n'honore pas cette commande d'ici un mois, mon enseigne sera brisée, mon échoppe fermée, je serai chassé du royaume et l'on me fera la pire des réputations. Ton mari vaudra moins que rien, ma pauvre Isabelle.

― Mais alors que vas-tu faire ?

― Je ne vais pas attendre. Comme je ne sais évidemment pas faire de mahi-maha, il vaut mieux que j'aille tout de suite chercher à l'étranger une nouvelle situation ; nous filerons en douce avant le jour de ma disgrâce... Donc voilà : reste ici, et quand j'aurai trouvé où nous poser, je reviendrai te chercher. » Il partit le lendemain, avec quelques outils et des bijoux pour montrer son savoir-faire.



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Il marcha longtemps. Il erra, il patrouilla, il randonna par monts et par vaux, franchit des rivières à la nage ou sur des bacs, en radeau, en pirogue. Il visita toutes sortes d'endroits mais nulle part ne trouva d'asile possible.

À cette époque, les pays de la vieille Europe étaient encore si jeunes qu'ils étaient séparés les uns des autres par de grandes étendues sauvages, et souvent il n'y avait plus de route ni même de sentier. Seuls des cairns, parfois, signalaient vaguement une piste ; ou de vieux oratoires, anciennes huttes d'ermites reconditionnées, où attendait, mélancolique et moussue, la statue d'un saint improbable.

Un jour que l'orfèvre traversait à l'estime une lande interminable et aussi sèche que l'âme d'un ministre, il fit la rencontre d'une dame un peu bizarre qui dansait là, pieds nus sur le sable au milieu des bruyères, habillée de lierre et de fougères, et ne sachant parler qu'en alexandrins.

« Oh mais, voici que du vent surgit un piéton ! Où vas-tu comme cela, mon joli garçon ?

― Je n'en sais rien, madame... Je suis orfèvre de mon état, et cherche un endroit où m'installer.

― Tu me sembles las et aussi bien déprimé. Car cela fait neuf jours que tu es périmé ! »

Il faut savoir que l'orfèvre était parti de chez lui depuis quarante jours maintenant. Son enseigne devait être brisée, sa boutique fermée, ses bijoux éparpillés. Il avait tout perdu. Mais il conservait sa pugnacité ; propulsé par sa misère présente, il ne pouvait qu'aller de l'avant, condamné à tout reconstruire.

« Il y a longtemps que je voyage, oui. Et comme je n'ai rien bu depuis hier soir, je ne suis pas loin de tourner de l'œil.

― Si ce n'est que ça ! Voici une baguette... Sur le premier rocher que tu rencontreras, avec optimisme trois coups tu frapperas. Aussitôt en jaillira une sourcette.

― Vous me sauvez la vie ! Grand merci madame !

― Réjouis-toi mais n'abuse pas ; sinon : drame ! »

L'orfèvre salua bien bas, promit tout ce qu'on voulut, et reprit son chemin, bien étonné quand même de cette rencontre. Pensez donc : une fée, en plein jour ! Toute seule dans les kékés, à peine habillée. Et très jolie, ma foi : en voyant, au milieu des fougères dont s'était empagnée la belle, apparaître soudain quelque chose de rose, de lisse et de bien sphérique, son cœur de solitaire avait fait un bond. « Je crois bien que je lui ai louché sur le potiron ! Heureusement qu'elle ne s'est pas formalisée, j'aurais pu finir en menhir... Ah, puisqu'on en parle, voici un rocher ! C'est le moment de faire l'essai de cette magie... »

Tout en repensant au popotin entr'aperçu, et par conséquent baignant dans un solide état d'optimisme dru très peu romantique, il tapota la pierre du bout de la baguette. Immédiatement jaillit une source aussi claire que le chant d'une pucelle, aussi joyeuse que les yeux d'une demoiselle dont c'est la fête, aussi limpide et scintillante que les perles qui ourlent la bouche en fleur d'une jeune fille amoureuse. Il se jeta dedans, s'arrosa le cou, les cheveux, les bras et même d'autres endroits plus rustiques pour se calmer un peu, et but. Dès cet instant, il se sentit en sûreté et reprit sa quête avec un nouveau courage.



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Le temps passa, passa, passa encore, et repassa, semant derrière lui des jours et perdant des entières semaines comme on perd des cheveux, et ses illusions. Un jour, dans un autre désert, l'orfèvre rencontra une autre dame, beaucoup plus vieille que la précédente. Elle guettait, accroupie entre deux rochers, et le regardait venir. « Ah misère si c'est pas malheureux... Te voilà qui erres sans savoir ni quoi ni qu'est-ce, et ta femme se marie demain !

― Non !?

― Si !

― Petite mère, qu'est-ce que je peux faire ? Qu'est-ce que je peux faire ? On ne veut de moi nulle part, je n'ai plus de maison, plus de métier, et maintenant plus de femme. Je n'ai plus d'espoir...

― Taratata, pas de jérémiades ! Veux-tu, par la vertu de cette baguette que tu transportes, revenir chez toi pour demain soir, où tu pourras mettre les choses au clair avec ton épouse ?

― Ha bon sang oui alors ! Ah mais alors, si on m'avait dit !

― Taratata, pas de paroles inutiles ! Je peux, si tu le désires, te transformer en chien ou en chat, car c'est là mon talent. Qu'est-ce que tu préfères ?

― En chat, c'est certainement plus pratique.

― En chat, que doncques. Zimboum tralapou, voici un minou. »

L'orfèvre se retrouva tout ébahi devant sa maison, un jour plus tard, sous les apparences d'un matou gris foncé. Il avait sa baguette à la bouche. Vite il fila se cacher sous l'escalier de son ancienne échoppe, qu'un repreneur, qui était le nouveau mari, comptait transformer en gargote exotique : welsch, moules-frites et flammekueches. De l'arrière-cour et du jardin montait une rumeur terrible ; c'était la noce qui festoyait.

Plus tard, l'orfèvre, toujours félin, réussit à se faufiler dans les étages. Et voilà ce qui se passa. Le soir venu, au moment où la femme se mettait au lit, toute gloussante, avec son nouveau compagnon, le chat, sans se faire voir, s'insinua sous le sommier.



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Vous savez ce que c'est : avant les galipettes, il y a quelques arrangements à prendre du côté de la vessie. Justement, la femme avait pris à la main son pot de chambre, et se mettait en position dessus pour faire ce qu'on doit y faire. Aussitôt le chat : « Par la vertu de ma baguette, attache-la ! » et pan ! Voilà madame collée si fortement qu'elle ne pouvait même plus retirer sa main ni changer de position. Accroupie et immobilisée, elle ne fut pas longtemps avant de se mettre à glapir. Le nouveau mari voulut aider mais, n'y comprenant rien, il empoigna le pot à deux mains pour essayer de le décoller. Aussitôt le chat : « Par la vertu de ma baguette, attache-le ! » Et le bonhomme resta soudé au pot. La femme se mit à hululer, le mari appela au secours. Il vint des voisins, qui commencèrent par s'extasier sur cette nouvelle figure. Le raffut attira les amis de la noce, qui finissaient les dernières bouteilles en chantant des choses qu'on ne doit pas répéter, aussi je me tais.

Il se présenta comme ça une foule de gens qui, à mesure qu'ils s'approchaient du pot de chambre et des ses deux otages, pour peu qu'ils portassent la main sur un de ceux-là, y restaient collés par le pouvoir de la baguette de l'orfèvre. Bientôt il n'y eut plus de place autour de l'ustensile. Les nouveaux arrivants se collèrent aux premiers, qui par le dos, qui par les cuisses, selon une épouvantable et diabolique relation de transitivité incantatoire. Sous le lit, le chat riait dans ses moustaches et s'emberlificotait dans ses formules, ce qui n'était pas sans conséquence sur les figures un peu cocasses qu'exécutaient alors les victimes avant de se coller à la masse.

La chambre fut bientôt remplie de monde ; il y en eut dans l'escalier et jusque dans la rue où des badauds s'assemblèrent, pauvres innocents. Alors le chat descendit et reprit sa forme humaine. Stupéfaction dans la population. « Par ma foi, se dit le bonhomme, voilà un beau commencement de mahi-maha, ou je ne suis plus orfèvre... Je vais mener tout ce joli monde au roi et s'il n'est pas content, crouic, je le colle ! »

À cause de cette redoutable baguette toute la meute fut contrainte de suivre son guide, qui riait bien fort en regardant, à la tête du défilé, clopiner le nouveau marié et sa femme accroupie qui sautillait, rouge de colère, sur son pot de chambre.

Ce n'est pas fini ! Comme le cortège passait par un champ, un des hommes dans la file eut besoin de s'arrêter : tous furent obligés de rester à la même place jusqu'à ce monsieur eût terminé. Or c'était un gros besoin. Le gars, qui ne savait pas qu'un orfèvre vexé est quelqu'un de dangereux, et qu'un conteur du Moyen-Âge n'a peur de rien que d'avoir soif, et ne saurait s'aventurer dans une histoire sans y parsemer du scabreux pour le plaisir de l'auditoire, arracha une poignée d'herbe pour se nettoyer ; l'herbe, un peu tartinée, resta évidemment attachée à la main.

Une vache passa. Elle vit cette appétissante poignée de nourriture qui gigotait, et voulut la manger. Mais dès qu'elle l'eut dans la bouche, l'orfèvre, qui n'avait décidément aucune pitié et se découvrait à cette heure une humeur de démiurge saoul, ordonna : « Par la vertu de ma baguette, attache-la elle aussi ! » Et la vache fut réunie au cortège. Vous imaginez dans quel état fut la pauvre bête, et comment elle se mit à beugler, gesticuler, et fouetter tout le monde avec sa queue en folie. Par conséquent, un peu plus loin, un taureau crut voir que cette demoiselle était en chaleur ; il lui grimpa dessus. « Par la vertu de ma baguette, attache-le lui aussi ! »

Quel défilé ! Quelle poussière ! En chemin, on attrapa encore bien des gens avec bien des outils, et je vous prie de croire que ce fut un stupéfiant carnaval qui arriva, multicolore et cacophonique, bazardeux, difforme, en colère, paniqué, sanglotant, chantant des cantiques pour se rassurer, jurant à faire tomber les oreilles de Saint-Pierre, remuant comme une troupe de damnés attaqués des puces, jusque dans la cour du palais. Chahut, remue-ménage, cris, meuglements et imprécations ! Le roi sortit sur son balcon, et aperçut cet énorme foutoir.

« Sire, cria l'orfèvre, voici le mahi-maha que vous m'aviez demandé ! » Le roi émerveillé contempla longuement cette marmelade hétéroclite et se mit à rire aux éclats, sans plus pouvoir s'arrêter. Il fallut faire parader tout le mahi-maha sur la place d'armes, le roi et la cour dans une tribune, sous les acclamations réjouies d'une foule immense que traversaient camelots et voleurs, vendeurs de petits gâteaux, diseuses de bonne-aventure.

Le Palais rétablit l'orfèvre dans ses droits et dignités. Le roi l'autorisa en outre à puiser trois poignées d'or dans le trésor, et à demander pour sa descendance le titre qu'il voudrait. L'orfèvre, qui était un artiste prudent, se contenta de reprendre sa boutique et de remercier bien bas, puis il emmena avec lui sa femme qui dès lors put marcher debout sur ses deux jambes, et qui contemplait son gars comme un miracle, ne sachant encore s'il convenait de se jeter à son cou ou bien de l'assassiner pour sa conduite inqualifiable. Le mahi-maha se disloqua, et tous les gens qui l'avaient constitué s'en furent se réfugier dans les tavernes, où j'ai recueilli cette histoire.



Berger.

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