« Collégialité » et la cloche en bois de Montebourg

La relance de Montebourg par publication de ses notes secrètes est un exercice difficile.
Il s'agit en quelque sorte de faire exister en 2015 un événement public qui n'a pas eu lieu en 2012...

Au passage, il faut gérer des légitimités contradictoires:

- Montebourg doit sembler fidèle dès hier à ce qu'il n'est pas encore vraiment aujourd'hui: un opposant à la politique de Hollande et des gouvernements Ayrault puis Valls

- Il doit apparaîre comme un fidèle collègue du gouvernement dont il était membre, solidaire des autres ministres dans la contruction de la politique du gouverneemnt

- Il doit apparaître comme un ministre fiable pour le président 5° républicain, l'un de ces ministres sur qui on peut compter pour "fermer sa gueule" ou démissionner."

Il faut qu'il dise à la fois:

- j'étais ministre parmi les ministres, sous l'autorité du premier ministre

- je cherchais à devenir le conseiller, l'inspirateur du Président directement

- je combattais la politique de relance par la récession et de prospérité par l'autérité, d'abandon par patriotisme

- je dis aujourd'hui "publiquement" ce que je disais hier "en secret" ... et cela vaut pour positionnement politique dès hier... Même si je faisais autre chose que ce que je disais.

Bref, l'ex-ministre, plus ou moins "frondeur" aujourd'hui, selon un vocabulaire tiré de l'histoire de la monarchie et de ses démêlés avec les "Grands" du royaume, veut avoir été ce qu'il n'a pas été, avoir fait ce qu'il n'a pas fait...

Tout cela en dévoilant le secret de sa vraie nature d'hier, sans trouver de facilité à convaincre...

Ce tour de force, de passe-passe, le conduit à des contorsions lexicales.

En particulier, son usage du mot "collégialité" est une exception qui tranche  avec l'usage ordinaire de ce mot.

"Loyauté", au contraire trouve son sens classique d'inféodation.

 

Si l’on retient pour source le Trésor de la Langue Française, voici comment on peut définir la “collégialité”:

“2. Collégialité, subst. fém. a) Système de gouvernement d'un État, de direction d'une société de caractère économique ou d'une administration, où les décisions émanent d'un organe collectif dont les membres ont des pouvoirs égaux. Le contreseing est (...) à la fois l'expression de la solidarité de l'exécutif (président, premier ministre et ministres), le signe de la collégialité du gouvernement et un système de protection des zones de compétences (G. BELORGEY, Le Gouvernement et l'admin. de la France, 1967, p. 108). Attesté ds Lar. encyclop.-Lar. Lang. fr., DUB., GILB. 1971. b) Spéc., relig. catholique. Principe selon lequel l'épiscopat réuni en collège, dans l'unité avec le souverain pontife, jouit du pouvoir plénier et suprême sur l'Église universelle. Attesté ds Lar. encyclop. Suppl. 1968-Lar. Lang.fr .QUILLET Suppl. 1971. []. 1re attest. 1961 (Lar. encyclop.); de collégial1, suff.

atilf.atilf.fr

L’usage du mot "collégialité" par Monsieur Montebourg est très différent, tel qu’il est rapporté ce 15 février sur Médiapart par Laurent Mauduit:

« L’existence même de ces notes sont la preuve de ma loyauté. Elles attestent que membre d’une équipe, je me suis battu dans la collégialité secrète du gouvernement », explique Arnaud Montebourg.

Cette note, Arnaud Montebourg ne la transmet donc qu’au chef de l’État, et à personne d’autre.”

Il ya là un glissement sémantique étonnant.

En effet, si la démarche de Montebourg prouve effectivement sa “loyauté” envers le Président comme il le dit fort justement, mais elle montre aussi un fonctionnement tout à fait contraire à l’idée de "collégialité".


Le fonctionnement qu'il revendique évoque un vassal qui se détache des ses pairs, pour essayer d'influencer le suzerain... Lequel le dédaigne parce qu'ila d'autres favoris... 

Loin que le Président et les ministres soient considérés ici comme un organe collectif avec des pouvoirs égaux, il s’agit d’un ministre qui prend le rôle de Conseiller du Prince, pour obtenir de son autorité supérieure, le Président, monarque élu,  un infléchissement, voire un retournement de politique, que celui-ci pourrait imposer au gouvernement, organisme subalterne.

Montebourg s’est adressé au seul président, dans une manœuvre tenue secrète…alors que peut-être d’autres membres du gouvernement auraient pu, dans le cadre d’une vraie collégialité, trouver dans le débat ouvert par leur collègue l’occasion d’eux aussi faire entendre leurs voix, et, peut-être, d’orienter ce « collège », s’il avait existé ,vers d’autres décisions, d’autres arbitrages, une autre politique…

En fait, par « loyauté », Montebourg semble avoir contourné la « collégialité », si on s’en tient à l’acception courante de ce mot.

Comme le dit justement Mauduit :

“Cette histoire, qui en dit long sur le début de quinquennat : ni par écrit ni à l’oral, François Hollande ne répond à son ministre du redressement productif. Expert en évitement, il a l’inélégance – que lui autorisent les institutions et les pouvoirs exorbitants qu’elles lui confèrent – de faire comme si cette note n’existait pas.”

Dans ce dévoilement d'un épisode secret de la communication à la cour élyséenne, Montebourg écrit son "Merci pour ce moment"... A l'image de la dernière favorite remerciée par le Prince, il dévoile combien Il l'a trompé, combien Il manque "d'élégance".

Mais l’inélégance était peut-être partagée... tout autant par le Conseiller dédaigné que par la favorite déchue.

Cette ouverture, à un moment opportun, d'une correspondance trouve dans à la Une de Médiapart une aide à en faire un "événement", y compris par l'estampille "politiste" des glissades verbales... Par lesquelles on fait passer pour "collégialité" ce qu'on devrait appeler "florentinisme"... ou "carriérisme" ou "opportunisme"...

Comme aussi celle de prétendre aujourd’hui avoir “plaidé”, alors qu’on a écrit une note secrète…ce qui peut constituer une supplique ou une requête,mais certainement pas une "plaidoierie"... On ne plaide pas en secret!

Ou de celle de susciter un titre au présent sur Médiapart pour caractériser de manière fallacieuse une démarche du passé:

“Montebourg s’alarme d’une «catastrophe» économique et démocratique », sans rappeler que le tocsin était sonné en secret, il y a 3 ans… avec une cloche en bois…

 

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