100 mots à sauver

Sous les conseils de Grain de sel et suite au délicieux festin de Kakadoundiaye, je vous propose un texte écrit à partir du SOS lancé par Bernard Pivot sur les 100 mots à sauver, je mets également la liste des 100 mots afin que ceux tentés par l'aventure puissent en faire de même.

Sous les conseils de Grain de sel et suite au délicieux festin de Kakadoundiaye, je vous propose un texte écrit à partir du SOS lancé par Bernard Pivot sur les 100 mots à sauver, je mets également la liste des 100 mots afin que ceux tentés par l'aventure puissent en faire de même.

Les 100 mots :

 

Argousin, atour, babillard, badauderie, bailler, bancroche, barguigner, bath, béjaune, billevesée, brimborion, brocard, brune, cagoterie, capon, carabistouille, caraco, cautèle, chemineau, clampin, coquecigrue, débagouler, déduit, derechef, diantre !, s'ébaudir, s'esbigner, étalier, faix, faquin, fesse-mathieu, fi !, fla-fla, flambard, flandrin, fortifs, gandin, génitoires, goguenardise, gommeux, goualante, gourgandine, gourme, grimaux, geux - geuse - geuserie, hommasse, huis, icelui - icelle, jean-foutre, jocrisse, jouvenceau, lupanar, macache, mafflu, manant, mâtin, matutinal, melliflu, mirliflore, momerie, moult, nasarde, nénette, nitescence, s'opiniâtrer, patache, pauvresse - pauvret, peccamineux, pékin, pendard, péronnelle, pétuner, potiner, potron-minet, priapée, purotin, à quia, radeuse, rastaquouère, ribote, robin, rufian, saperlipopette !, sapience, scrogneugneu, seoir, septentrion, subséquemment, suivez-moi-jeune-homme, tire-laine, toquer, torche-cul, tranche-montagne, trotte-menu, turlutaine, valétudinaire, venette, vétille-vétiller-vétilleux-vétillard, vit, y.


Mon texte :

Le cou(p) du lapin

 

 

 

À la brune, l’argousin avait pour habitude d’arpenter le boulevard non sans barguigner. Tous les soirs, le même scénario, il s’habillait soigneusement, franchissait l’huis de sa maison et se dirigeait vers le lupanar : « J’y vais, j’y vais pas ? » sans jamais y aller. Et pourtant, il paradait, sûr de lui comme un mâtin à la dentition aciculaire. Il faisait du fla-fla, roulait des mécaniques avec ses génitoires ostensiblement moulées dans un pantalon qui le faisait plus ressembler à un gandin qu’à un Don Juan.

 

Dès potron-minet, alors que le coq poussait son sempiternel cri matutinal il avait compris que le soir à venir revêtirait une tonalité incarnate, la nuit serait capricante, il le savait, il le sentait, il se trompait.

 

Gonflé par cette promesse d’une nuit enfin melliflue, il s’ébaudissait, la nitescence le guidera, il en était sûr, vers un chapeau orné d’un délicat suivez-moi-jeune-homme, porté par une belle femme trotte-menu aux atours coruscants qui ne serait ni une gourgandine ni une péronnelle. Cette jouvencelle n’était pas faite pour un pékin, elle l’attendait, elle ne le savait pas encore mais elle était complètement toquée de lui. Il l’imaginait dans un caraco invitant ses yeux à plonger dans moult tourbillons charnels, pour la première fois de sa vie, il serait habile au déduit. Le brusque élan de son vit le surprit si violemment qu’il crut qu’icelui allait débagouler, une priapée n’aurait pas eu plus d’effets sur son corps aux abois.

Fort heureusement, une patache, conduite sûrement par un manant, éclaboussa son habit de mirliflore.

« Saperlipopette ! Vous ne pouvez pas faire attention ? Diantre ! Vous fuyez, capon ! Je vous retrouverai espèce de scrogneugneu ! Fi ! T’as la venette, tu t’esbignes ? »

Ces insultes furent vaines, depuis longtemps le gueux s’était fait la malle.

 

Il fit un rapide constat des dégâts. Certes, son pantalon était emboué mais son honneur sauf. Il ne se détournerait pas de son destin pour changer son grimpant qui, sans cet incident, aurait été victime d’une souillure moins chaste le faisant passer pour un cagot. Il avait été sauvé par un faquin, lui qui se targuait d’être, non pas un béjaune ni un jocrisse, mais plutôt un pieux jouvenceau qui n’aurait pas encore jeté sa gourme.

Ce qui ne manquait pas de faire de lui l’objet de brocards et de goguenardises incessants, il avait tout de même cinquantre-trois ans…

 

Il ressemblait maintenant à un clampin, à un jean-foutre et estimait avoir perdu de sa superbe, mais décida de poursuivre son envol vers sa coquecigrue.

Mal lui en prit. Le destin avait voulu lui offrir une dernière chance.

 

Le pauvret entendit une goualante venant du septentrion, pas de doutes, c’était un signe. Derechef il suivit cette turlutaine, l’appel des sirènes. Lui qui avait été dans la marine, aurait dû se méfier !

La rue était sombre, un coupe-gorge, pensa-t-il. La famine et la disette avaient fait leur œuvre, même les chemineaux, les tire-laine et les pendards dont l’agressivité légendaire terrorisait les forces de police qui ne passaient jamais les fortifs érigées pour protéger les bien-pensants des bas-fonds, même eux, semblaient affaiblis par la faim.

Un signe ne trompait pas, les rats qui habituellement grouillaient dans ces quartiers avaient presque disparu, seuls les plus courageux osaient passer d’une bouche d’égouts à une autre espérant trouver à la surface, les restes d’une hypothétique ribote.

Un étalier les guettait, un couteau, qu’il avait eu le temps d’affûter moult fois faute de viandes fraîches à coucher sous la lame, brillait dans sa main. Au cri que poussa le rat, notre argousin gommeux sentit une violente douleur dans sa colonne vertébrale, comme si le couteau venait de lui traverser les omoplates.

 

La goualante s’était éteinte, un silence effrayant l’avait remplacée.

 

Il se sentit comme un lapin bientôt mort. Il revoyait sa grand-mère, qu’il appelait secrètement la tueuse au sang froid. Elle attrapait d’abord sa victime par les oreilles, lui ficelait les pattes arrière pour le suspendre à une branche d’un arbre de la basse-cour. Elle l’assommait ensuite du revers de sa main. Quand elle ne réussissait pas la première fois, le malheureux se débattait et poussait de petits cris glaçants avant de recevoir une nouvelle anguillade. Venait ensuite le moment tant redouté, le comble de l’horreur. Elle prenait entre ses doigts un des yeux (c’était souvent le gauche) de la pauvre bête et d’un coup sec, l’arrachait. Le sang giclait d’abord pour ensuite s’écouler. Ses mains, le lapin, le sol, du sang partout. Puis, sans le moindre tremblement, avec la lame du couteau elle faisait une entaille dans la peau, lui déchaussait les pattes et arrivée à l’entrejambes, faisait une nouvelle découpe pour le dépecer entièrement.

 

Brrr ! Il doutait maintenant de sa bonne étoile. Qu’il était loin son rêve de jouvencelle. Macache ! Il ne leur servirait pas de dîner et il prit ses jambes à son cou.

 

Dans sa fuite, il frôla un grand flandrin qui pétunait à la Humphrey Bogart, son chapeau lui seyait bien. Persuadé que cet homme n’était pas un vétillard mais plutôt un tranche-montagne, plus flambard que rufian, il ne prit donc pas la peine de se confondre en excuses billeversées.

 

Le coup qu’il reçut n’était pas une nasarde de valétudinaire, cela, il en était certain. Son agresseur n’était pas non plus une ratepennade aux joues caves et cinabres, ni un rastaquouère, non c’était un homme d’allure très distinguée.

 

Malgré la gourmade qui s’était écrasée sur son nez, sa douleur fut amoindrie à la pensée qu’il était un incorrigible babillard du silence et il sourit.

 

Bogart avait l’orgueil démesuré des héros de romans noirs. L’offense le laissa à quia. Que répondre à un sourire béat ? Il examina sa main bancroche et comme s’il baillait de l’argent, la tendit vers sa victime pour lui faire le coup du lapin, avec la même précision que sa grand-mère. Subséquemment,  ce qui n’aurait dû être qu’une carabistouille prit des proportions inquiétantes. Icelui n’avait pas appris la sapience et se fichait bien de ce que pourraient potiner les avides de badauderies : les robins corrompus, les radeuses à la nénette avinée, les purotins à la gueule encore plus fauchée que leurs poches, les fesse-mathieux aux allures cautèles, les hommasses mafflues ; de toute façon ils étaient tous à sa solde.

Le seul qu’il n’avait pas encore maté était un grimaud de torche-cul, un adepte de momeries. Il cherchait toujours la faille, son gratte-papier n’était pas un peccamineux, de plus il ne pouvait lui réserver le sort habituel car ici, même le pire pisse-copie, est roi.

Il ne lâcherait pas prise il savait s’opiniâtrer.

À la pensée de son scribouillard ennemi, il en oublia presque sa victime. Le jour où il le coincera sera le plus bath de sa vie, se dit-il. En attendant, ce jour, il pouvait se consoler de son butin nocturne, un brimborion, certes, mais il en tirerait un bon prix, les estomacs affamés ne seraient pas regardants sur la marchandise.

 

Son faix sur le dos, il s’enfonça dans la nuit en sifflotant.

Quelques jours plus tard, l’écrivassier relata les faits, et notre argousin devint héros post-mortem, il venait d’immortaliser l’expression « se faire le coup du lapin ». Son coupe-jarret quant à lui, s’étouffa avec un os… Depuis ce jour, chacun sait qu’il vaut mieux ne jamais donner à son chien ou à son chat, les os traîtres du lapin…

 

 

Et maintenant à vous de jouer...

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