La Marquise d'Ombre

(Man Ray)La Marquise sortit à cinq heures, tourna le coin de la rue, on ne la revit jamais…

 

(Man Ray)

La Marquise sortit à cinq heures, tourna le coin de la rue, on ne la revit jamais…La Marquise sortit à cinq heures. Elle était en retard. Il n’y avait pas de taxi à la station où poireautaient déjà une bonne douzaine d’importuns furibards. Elle dédaignait l’actualité sociale et donc ignorait qu’il y avait la grève des transports publics ce jour-là.La Marquise sortit à cinq heures préoccupée de ne pas avoir eu confirmation du rendez-vous auquel une fougue inhabituelle la conduisait.La Marquise sortit à cinq heures n’ayant pu tout à fait masquer le bouton d’herpès qui lui meurtrissait la lèvre supérieure.La Marquise sortit à cinq heures. Allait-elle prendre à droite, à gauche ? Traverser ? Qu’importe, elle devait sortir, et elle sortait !La Marquise sortit à cinq heures. Son programme ? Un tour à la FNAC-Forum, elle devait faire un cadeau, livre ou CD, elle verrait sur place. Et ensuite, thé citron à la terrasse du Zimmer. Ensuite, la soirée, la nuit.La Marquise sortit à cinq heures. Rien sous sa robe. Elle s’était promise d’essayer une fois. Tenter le diable. Et elle n’éprouvait qu’une déception de plus.La Marquise sortit à cinq heures. Elle n’était pas plus marquise, que duchesse, comtesse ou baronne. Mais dans la boite de travestis où elle mimait « Comme ils disent », la chanson de Charles Aznavour, il fallait un nom d’artiste. Et « Marquise » s’était imposé tout de suite. Parce qu’elle venait de Châteaudun ?La Marquise sortit à cinq heures du bois en laissant deviner ses mauvaises intentions : enterrer sous ses lettres Mme de Grignan, sa propre fille, et lui survivre éternellement.La Marquise sortit à cinq heures. Paris s’éveillait.La Marquise sortit à cinq heures. Les pieds devant . Les croque-morts avait dû se taper la descente des 4 étages. Heureusement, l’escalier tournait large. On ne glissait pas sur les marches capitonnées. Car on n’habite pas le 9, boulevard Malesherbes sans quelques avantages. Y compris mortuaires.La Marquise sortit à cinq heures, enfourcha le premier Vélib’ venu, pédala en se disant qu’avoir voter pour un socialiste ami de Dalida, elle ne le regrettait vraiment pas !La Marquise sortit à cinq heures, tant pis, elle marcherait sous l’averse, elle prendrait le métro s’il le fallait (maintenant, elle écoutait les informations pour ne pas encore tomber sur un jour de grève). Tout se déroulait de travers dans sa vie, mais que faire ?La Marquise sortit à cinq heures. En tête, le début d’une poésie : « Dans la Haute-Rue à Cologne », mais elle ne parvenait pas à se souvenir du nom de l’auteur, et la suite encore moins. Pourquoi cela avait-il de l’importance ?La Marquise sortit à cinq heures. Et aussitôt revint sur ses pas. La Marquise sortit à cinq heures. Dans son sac, une cagoule. Le plan du système d’alarme. Une seringue hypodermique pour endormir le gardien. Ou était-ce un rêve ?La Marquise sortit à cinq heures, l’amour donne des ailles, mais aussi bizarrement des semelles de plomb. Il est trop tard, elle n’y comprendra jamais rien.La Marquise sortit à cinq heures. Mentir une fois de plus, une fois de trop ? « Un beau jour, ma vieille, tu vas te retrouver avec le pif de Pinocchio, c’est sûr ! » Aucun risque : la vérité a beaucoup moins d’imagination…La Marquise sortit à cinq heures, elle rejoignait l’équipe de « La Ferme Célébrité ». Elle ne se déplaçait pas pour perdre !La Marquise sortit à cinq heures. Elle pense et repense à chaque objet, elle à la liste qu’elle se remémore depuis une semaine, et quand même, dans ces moments-là, elle oublie l’essentiel. Qu’avait-elle donc bien pu oublier ? Devait-elle faire demi-tour ?La Marquise sortit à cinq heures son mouchoir qu’elle agita devant la voiture 8 du TGV qui démarrait en direction de Lyon-Part-Dieu.La Marquise sortit à cinq heures. Déjà sombre, la rue. Mais comme les autres années, elle passerait l’hiver. Après… La première séance de chimio venait de bien se passer.La Marquise sortit à cinq heures. Le bungalow ouvrait directement sur la plage où les estivants brunissaient total déloqués. Elle-même ne portait que son piercing au nombril.La Marquise entra à cinq heures dans la littérature…Pour saluer la nouvelle édition des Cahiers de Paul Valéry dans la Pléiade.Exercice copié sur François Bott, « Journées intimes » (Albin Michel, 1984 - pages 77 à 79)

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