“Ça ne veut pas rien dire”

oiseau-bleu-gris.jpgAu milieu des années 50, Eddie Constantine chantait avec sa fille Tania « L’Oiseau bleu ». Et un jour, sous un ciel brouillé, nous avons débarqué d’un autocar dans un bled d’Eure-et-Loir nous venions passer les vacances d’été chez des fermiers qui nous étaient des personnes totalement inconnues. 

J’avais emporté un ballon de football, un ballon de cuir avec une vessie, un vrai qu’il fallait gonfler. Mais les gamins du lieu ignoraient l’existence du Red Star. Ils s’occupaient curieusement à ramasser les escargots tandis que leur répugnaient les limaces. Ou ils enfonçaient l’index et le majeur dans des cartouches Gévelot et les douilles de cuivre faisaient office de sabots à un coursier qu’ils inventaient. Ou ils assemblaient des boites de conserves avec des bouts de fil de fer transformés en crochets, ils imaginaient un train, dans la poussière sous le noyer.De temps à autre, sans raison précise, en chœur, ils nous chantonnaient : « Parisiens, tête de chien ! Parigots, tête de veau ! »

Mais il avait plus étrange. Tout à coup, l’un d’eux s’écriait, hilare : « Haut les mains peaux de lapin ! »Passe encore de « Haut les mains ! », ça arrivait dans les westerns où Hopalong Cassisy, vêtue de noir, poussait au grand galop son cheval blanc à la crinière farouche. Mais pourquoi, ensuite : « Peaux de lapin » ? La peau de lapin, c’est une des découvertes de la vie à la campagne que j’avais pu faire, ressemblait à une espèce de manche bourrée de paille, elle avait séchée après le dépeçage sanglant de l’animal.

Quel rapport avec l’ordre « Haut les mains !» ? qui ne se conçoit que dans certaines circonstances extrêmes bien répertoriées, comme l’attaque d’une banque, du moins le pensais-je alors. D’ailleurs, les gamins du lieu, eux-mêmes, ils se montraient incapables d’apporter la moindre raison. Ils disaient ça sans intention précise, ou comme « abracadabra », pour faire un tour de magie verbale, voir si quelque chose malgré tout arriverait, un prodige, ça leur plaisait et pourquoi expliquer le plaisir ? Les mots pouvaient-ils flotter comme ces bulles d’eau de savon qu’on libèrent au bout d’une paille ? Etre seulement porteurs d’une énigme, porteurs d’un message indéchiffrable. Se produire comme un pur hasard, sans avant ni après. Ils nous convoquent, ils nous réunissent autour d’une formule secrète qui serait comme ce vide, comme ce bleu où les nuages se rencontrent et forment des archipels.

Dans leur banalité même les mots les plus ordinaires ne sont-ils pas le trésor imaginaire des flibustiers improbables que nous ne cessons d’être ? Clous rouillés, billes de verre, plumes de geai ou de tourterelle, crayon à la mine cassée, fèves de la galette des rois, rubans, papiers d’or ou d’argent, timbres, écorces d’orange, , pièces trouées du temps d’une guerre… Il importe que les mots ne signifient rien. Qu’ils ne veulent rien nous dire que leur présence de signes vers une destination déroutante qui n’est nulle part. Qu’ils ne nous renvoient qu’au seul désir d’être là et de les prononcer. Que les mots puissent ne pas désigner « autre chose », ne pas avoir de référent, objet, situation ou sentiment. Qu’ils puissent être un jeu purement créatif et récréatif comme shooter dans une herbe ou un caillou. Qu’ils ne sont pas affaire de réalité, mais d’urgence, de défi. Que les mots ne sont pas la duplication, le reflet du monde, mais une manière d’exister, la nôtre. Les vacances s’écoulaient. Les vacances duraient. Trois longs mois. On glissait dans une autre fantasmagorie. On disait aussi « Haut les mains peau de lapin ! ». Le Red Star, il se perdait dans une géographie décolorée. On voyait de près une moissonneuse-batteuse. On voyait les ballots de paille s’entasser sous le toit de la grange. On voyait les chasseurs partir plus loin que l’horizon et revenir. Mais l’autocar reviendrait-il un jour ? Le village portait ce drôle de nom : Moriers. Morts, riez ! Mots, riez ! ça ne voulait rien dire. Comme toujours. Evidemment.

 

© L'Oiseau bleu de Georges Braque

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