Plein la bouche ! partie 3

Troisième volet de ce trépidant et chaotique circuit aux frontières d'une langue dont la particularité est d'être une évolution toujours vivante, mais aussi un alliage, de plusieurs vieux parlers romans du pays de France. Plongeons au Québec, et ouvrons grand la goule.

 

Plein la bouche ! partie 3

 

 

 

Carcajou :
Sorte de gros blaireau nord-américain, de la taille d’un petit ours, d’une férocité peu commune et d’une intelligence redoutable (taxon : Gulo gulo (Linnaeus, 1758), anglais : wolverine). Impossible à piéger lui-même, le carcajou sabotait tous les pièges. Il fallait habituellement le combattre par le feu, en le cernant dans de grands brûlis, d’où l’expression « flambé comme un carcajou ».
Citation : « Claude se dresse, sans sortir du couvert du taillis, et colle son visage sur celui de l’homme qui vient de bouler par-dessus lui et de tomber à ses côtés. C’est Tardivel, frémissant et feulant comme un carcajou en chasse. »
Le terme vient d'un vieux mot aborigène désignant un esprit maléfique.

 

Coupeux de nœuds :
Bûcheron dont la fonction spécifique était de faire sauter les nœuds et les courtes branches des billes de bois, à la hache, pour les rendre bien lisses et plus aisées à flotter et à charroyer.
Citation : « Claude est fatigué et il ne se dissimule pas. Il souffle en luttant pour garder son rythme difficile de coupeux de nœuds. Soudain, son œil acéré mate un marcheur lointain le long de la berge... »

 

Dépareillé :
Extraordinaire, inusité, hors du commun, unique.
Citation : « Claude est assez touchée, dans le fond de son cœur, que ce personnage dépareillé vouvoie encore si poliment "Marthe-la-Gueuse" après toutes ces heures d’ébats intimes et passionnés. Oui, il a de la classe, notre homme des falaises... »

 

Écornifleux :
Doté d’une curiosité excessive qui dépasse largement les limites de la discrétion, senteur, fureteur, fouille-merde.
Citation : « Aussi, pour ne pas s’attirer les questions des écornifleux et des senteux du genre de son petit chef, Claude leur renvoie le manche du sciotte en douceur, en quelque sorte. Entendre par là que Claude ne pose pas de questions pour ne pas s’en faire poser en retour. »
C'est un vieux mot picard dont le sens à retenir ici est celui de pot-de-colle importun qui cherche à tirer un profit de toi. Signification première du verbe : enlever les cornes.

 

Épivardé :
Éparpillé sur un vaste territoire, en parlant d’animaux ou d’hommes en fuite ou vivant selon un style de vie libre et peu grégaire. Se dit aussi figurativement d’un esprit libre et rendu presque brouillon par ses propensions à la rêverie et ses aspirations au voyage.
Citation : « Le jeune et frétillant Merkioch-le-Truchement parle superbement le galimatias mais il n’est encore qu’un enfant fantasque, épivardé, frondeur, rétif et désorganisé. On ne peut pas mettre cette tête d’oisillon en charge de l’instruction linguistique de nos hommes-frégates de demain. »
Un mot poitevin, paraît-il selon Wikipedia, qui le rattache au Pivert. Les interprétations s'épivardent assez gaillardement, cependant, entre faire le cornichon et se disperser aux sens propre et figuré.

 

Étriver :
Enquiquiner, taquiner, agresser, faire chier.
Citation : « Ça s’est répandu dans tout le pays. Ça se trouve à être des espèces de chats fantomatiques qui viennent vous étriver sur les grands chemins, surtout, quand, comme le contremaître Sigouin, vous avez pas la conscience très tranquille, ou l’estomac bien à jeun de mauvaise bagosse. »
On pense évidemment aux étrivières, qui tiennent les étriers, et dont on harcèle un cheval mollasson. Mais il existe un autre mot pouvant faire office d'ancêtre, et c'est le vieil estrif : querelle, lutte, harcèlement.

 

Et l'on finira aujourd'hui avec le Fifarlo, que seuls portent les hommes. En effet, originellement, le fifarlo est un champigon, et aussi une crête de coq (chanterelle, gallinelle). Alors, qu'est-ce qui peut bien être rouge, et en forme de champignon ? Moi je ne vois pas.
Citation : « Y aura pus personne icitte à Fête Épiphane, mon pauvre Coq. Tu vas te taper le fifarlo su des portes closes... » C'est encore Claude qui cause... Mais alors, en a-t-elle un, ou en a-t-il un, de fifarlo, cet être dénommé Claude qui tantôt est masculin, et tantôt féminin ?

Laurendeau en rajoute une couche ; moi je n'osais pas, mais puisqu'il s'y colle, faisons-lui de la place et lisons :
« Pour fifarlot, ne pas oublier fifrelin mais surtout la racine de fifrelet, fifre. Une petite flûte. Pas besoin que je me mette à en jouer pour que le tout soit musique à tes oreilles... » En somme, les deux faisceaux d'étymologies possibles convergent vers du saugrenu doucement salé. Quelqu'un nous fera-il l'honneur de poster une jolie phrase à propos du bon usage du fifarlot, ou un petit poème sur les vingt-et-un moyens d'un jouer, ou encore une stance sur les fausses notes que l'on doit redouter lorsqu'on souffle dedans à tort et à travers ?

 

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