Plein la bouche !

Je suis en train de lire un ouvrage de Paul Laurendeau, que nous allons bientôt sortir en epub et pdf. Il a été corrigé et recorrigé par les auteurs de notre gang, et rien, en principe, ne devrait avoir échappé à notre collective sagacité.

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Je suis en train de lire un ouvrage de Paul Laurendeau, que nous allons bientôt sortir en epub et pdf. Il a été corrigé et recorrigé par les auteurs de notre gang, et rien, en principe, ne devrait avoir échappé à notre collective sagacité. Or, chers amis et voisins, cet opus est truffé de mots canadiens, mots des campagnes et de la forêt, dont les ancêtres, quand ils daignent exister, sont à trouver en France occidentale. Un régal. Une pure merveille. Saveurs oubliées, tournures étonnantes, ébouriffées, mal peignées, goûtues et pimentées...

 

Les colons d'Amérique du Nord venaient surtout de Touraine, Saintonge, Aunis, Bretagne, Normandie, Picardie. Les parlers qu'ils ont emportés avec eux dans les bois du Canada y ont trouvé un terreau magnifique, ce qui a eu deux conséquences : tout d'abord bien des mots ont été conservés, qui n'ont plus cours en France depuis que c'est le parler d'Île-de-France qui est devenu la langue dominante ; ensuite, sur les vieilles souches, de nouveaux termes ont poussé leurs feuilles. Au hasard de la lecture du Pépiement des femmes-frégates de Laurendeau, je vous propose de découvrir des racines, et des rameaux... Attention, ceci n'est pas de la pub (vous êtes trop coriaces pour tomber si vite), juste de l'émerveillement que je voudrais partager. C'est parti !

 

Plein la bouche !

...Mais comme les choses ne sont pas aussi simples, vous pouvez très légitimement supposer que cet animal de Laurendeau aura piégé son texte avec aussi des mots de son cru. Allez savoir ! Ce sera à nous d'en trouver une définition plausible.

— Hein quoi comment ? Grmblllgrm... C'est juste, régional, circonscrit, partiellement insaisissable certes, et de fait fort mal documenté sur l'Internet. La source la plus sûre pour tout ceci reste le remarquable Glossaire du Parler francais au Canada, mais il date de 1930 et porte sur des données colligées en 1903. La langue de Denise Labise et du Capitaine Siméon, fortement dédialectisée mais toujours solidement régionale, n'y est donc pas. HÂ ! Les amis du "Paulinisme" qui apprecient les effets Paul, les trouveront, dans cet opus spécifique, dans la toponymie, l'ethnonymie et l'anthroponymie fantaisistes, et surtout, dans le galimatias des homme-frégates, babil ampoulé, langue de conserve irisée où l'idiosyncrasie relevée s'en donne a coeur joie. Mais la rage de Rogatien Gatien, et je le cite : "Oh... oh... le taon, le coq d’Inde, le ptit frappé, tu vas me lâcher drette là, avec tes grands airs de faiseux. Chu pas d’humeur à me faire niaiser par ta ptite face à fesser d’dans." elle est ce qui vous jaillit spontanément du cœur quand, par exemple, on vous accuse de parler une langue inventée...

— Mon Dieu que suis-je allé dire ?...

 

Abrier :
S’abriter, notamment sous une couverture ou dans un endroit confortable pour passer la nuit.
Citation : « Le soleil me heurte de plus en plus les yeux maintenant. Nous allons devoir te laisser et rentrer nous abrier dans l’affût du grand chêne noir que tu vois là-bas, sur l’horizon, pour notre sommeil de jour. »
On dit aussi abreyer avec deux sens proches : se mettre en sûreté, et se vêtir. Abreye-toi donc mieux qu'ça, grand bredin, qu'y vente à décourner les bos ! Ce qui me fait penser que dans mon quartier, il y a un proverbe : qui pisse contre le vent se rince les dents. Oui da. Par ici on est prudent.

 

Achalé :
Enquiquiné, troublé ; pas achalé = pas déconcerté, serein, très à son aise.
Citation : « Chu ben ennuyé d’vous achaler de même, Mademoiselle Marthe. Mais y fait noèr comme su le loup ici d’dans. J’arrive pas à mettre la patte su mes pénilles. Y m’faudrait un tit peu de lumiére pour pouvoir me rapailler, si c’était pas un effet de votre grande bonté. »
Nota bene que le mot lumiére est orthographié de façon à mettre en valeur un certain accent. Ce n'est pas une coquille. En tout cas, le verbe achaler me semble typique du Canada. En connaissez-vous des exemples provenant de ce côté-ci de l'Atlantique ?

 

Adon :
Quelque chose qui coïncide de façon compatible mais fortuite. Ben d’adon = une circonstance favorable, un heureux hasard. Se dit aussi d’une personne agissant toujours au bon moment, à point nommé ou encore toujours disponible, toujours avenante.
Citation : « Le fermier me trouvait ben d’adon pis y m’avait promis une grosse somme si j’y faisais ça, comme ça. Fait que je m’enligne... »
Encore du pur canadiou.

 

Arupiottes :
Aline Jeannet, auteur suisse qui a corrigé l'ouvrage avant de me le refiler, pense qu'il s'agit des fesses. Moi j'aurais songé aux couilles. Eh bien c'est pas très loin ! Laurendeau : parties du corps, au sens générique et vague du terme, mais aussi colifichets, menus objets, effets personnels. On sent là comme un euphémisme : Range donc tes colifichets, mon gars, ça m'impressionne plus depuis l'âge de treize ans !
Citation : « Kytych signale aussi à son père que cet hiver de 1812 est particulièrement rude et qu’elle s’est pas mal gelé les arupiottes. » Allez, un p'tit dernier et ça suffira pour aujourd'hui !

 

Asteure :
Mondialement connu ! C'est "maintenant".
Citation : « M’en vas jouer un ptit air de tambour, le gros. Chu ptêt pas aussi d’allant qu’ton violoneux des Eirelande là, mais tu m’as mis l’cœur en musique avec ton histoire de comptine de Sigouinne l’égoïne... On se rvoit demain. Marci, pis marci ben. C’est moé asteure qui t’en doit une. »

 

 

Et voili !
Si ça pouvait être maintenant un effet de vot' bonté, mes bien gentils camarades, d'aller nous inventer citations et définitions bizarres à propos de ces quelques termes, question de nous faire passer le goût amer de la politicaille avec de bonnes douceurs bien d'adon et de propre humanité ?
Next time nous causerons d'aspique, de babiche et de bagosse de patate, entre autres berniclops linguistiques ; ça va barrouetter dans le cervelas, je vous le dis !

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