François Hollande l'écologiste et le lac de Trémelin

En réponse aux questions qui m'ont été posées, retour sur un épisode méconnu, car longtemps caché par les protagonistes, d'une intervention de François Hollande, alors Président de la République, contre le risque d'une dégradation majeure auprès du lac de Trémelin. L'homme serait-il en fait un écolo caché ? Voyage au pays des surprises, rebondissements... et fortes ambiguités.

Le contexte

Le contexte, c'est cette décision de la Communauté de Commune de-Montfort-sur-Meu, alors dirigée par Joseph Le Lez (Maire de Breteuil), devenu depuis Président du Pays de Brocéliande, d'installer un stade olympique d'athlétisme en lisière de la forêt de Brocéliande, et ce sur l'impulsion du Maire d'Iffendic, Christophe Martins. J'ai abondamment développé la lutte qui a suivi à la fois sur mon blog de Mediapart (voir ici), et nous lui avons même consacré un site Internet (voir ici). L'idée sous-jacente à ce projet, semble-t-il, c'était de faire du site, au-delà d'un stade olympique, un lieu d'entraînement pour l'équipe de football du Stade rennais, une sorte de Claire-Fontaine local, pour résumer, avec un hébergement des joueurs dans les gîtes qui restent déserts dix mois sur douze. L'esprit de notre réplique, c'était de montrer, via un contre-projet graphique, sur la base d'une étude économique qualitative, que l'homme, "l'Humain", pouvait coexister avec la nature sans écraser celle-ci sous son poids et son égo. Et créer des emplois, de vrais emplois non-subventionnés, par la même occasion. Car, comme l'avait dit un ancien maire d'Iffendic (dont j'ai repris les propos sur www.lac-tremelin.fr), le lieu n'amène quasimment aucune retombée économique pour les habitants.

L'intervention de François Hollande, alors Président de la République

Celle-ci s'inscrit dans la multi-réplique que nous avons mis en oeuvre :

- politique, en présentant des listes citoyennes dans les deux villages concernés, et qui ont fait trembler le système notabilaire local par leur succès rapide et mérité (je crois) ;

- médiatique, naturellement. Ouest France s'est un peu intéressé à notre cas, mais des milliers de tracts ont soudain inondé les boîtes aux lettres d'habitants ébahis qu'un tel projet puisse exister ;

- juridique, en nous portant en référé auprès du tribunal administratif contre un parking sur le site de Trémelin, afin d'en arrêter les travaux immédiatement. En effet, les deux collectivités gérant les lieux se sentaient tellement propriétaires qu'elles en avaient oublié l'affichage légal.

- Et, le 23 mai, l'association a envoyé une lettre à François Hollande, lui demandant de supprimer la subvention au projet demandée par les collectivités locales concernées au Ministre des sports, alors Najat Vallaud-Bellkacem (subvention représentant plusieurs centaines de milliers d'euros). La lettre a été reçue le 25 mai, et la présidence nous renvoyait une lettre signée Isabelle Sima, rédigée à peine une semaine après la réception de notre propre lettre. Isabelle Sima était alors la Directrice du cabinet de François Hollande, et son courrier fait au nom de François Hollande et en accord direct avec celui-ci (j'insiste sur la connaissance directe qu'il en avait) répondait de manière favorable à notre demande. Ci-dessous, le courrier de la Présidence de la République :

Neuf jours pour une réponse de l'Elysée : qui dit mieux ? © François Hollande Neuf jours pour une réponse de l'Elysée : qui dit mieux ? © François Hollande

Pour qui n'est pas familier du lobbyisme, il faut une petite explication de texte : quand un Président de la République fait rédiger une telle missive, où il assure avoir pris connaissance des dits arguments, demandant en substance l'abrogation d'une subvention (demandée par le requérant au nom... de la Nature), qu'il la transmet au Ministre qui a la tutelle du Centre national du sport (le CNDS), cela signifie en langage diplomatique qu'il demande au ministre de ne pas accorder ladite subvention. Bien que les ministres soient sous l'autorité du Premier ministre, c'est lui, lui-même, Président de la République, qui est le chef de l'exécutif. Refermons cette parenthèse. Bien sûr, une telle lettre n'est pas faite en réponse à "Pierre-Gilles Bellin", ou à l'association qu'il cogérait, car "Pierre-Gilles Bellin" ou cette association ne sont rien du tout dans le jeu des rapports de force, la seule chose qui compte en politique : elle pose un acte symbolique qui, ici, en l'occurence, limite la destruction d 'un éco-système. Pour qui se donne la peine d'y penser, dans l'emploi du chef d'Etat, on ne mobilise par cinq minutes en urgence pour quelquechose d'absolument insignifiant : c'est donc que ce n'était pas insignifiant. CQFD.

L'intervention de Patrick Strozda, alors préfet de Bretagne, d'Ille-et-Villaine, de la Région militaire, et futur directeur de cabinet d'Emmanuel Macron

Pour ma part, je ne connaissais pas François Hollande. J'en avais une très piètre opinion, il faut bien l'avouer, et je ne l'avais vu que de loin à un salon du livre, Porte de Versailles, à Paris, où il signait un livre sur lui-même, assis à une table avec une vingtaine d'admiratices en file devant lui (cela m'a surpris qu'on puisse l'admirer au point de patienter pour une dédicace, dédicace d'un ouvrage qu'ils ont laissé sur le Net par erreur à zéro euro un temps, je crois). Pour moi, François Hollande était "le" spécialiste des questions fiscales du Parti socialiste, une espèce d'animateur-Secrétaire général de la rue de Solférino singulièrement doué pour la synthèse et, paraît-il, doté d'un grand sens de l'humour. Il était aussi le grand pote de Bernard Bajolet, directeur de la DGSE d'avril 2013 à avril 2017 (dans ce récit, vous en conviendrez, les dates ont une grande importance), chez lequel il avait fait son stage de l'ENA quand l'homme était diplomate à Alger. Je ne pouvais pas activer directement l'attention de François Hollande, vous devez le comprendre. Il fallait un intermédiaire. J'avais d'ailleurs une si piètre opinion de François Hollande que sa lettre reçue, j'ai fait savoir à mon contact que je ne le croyais pas. "Qui croit François Hollande", ai-je dit, "quand bien même il vous rédigerait un contrat devant notaire". Aussi ai-je reçu, le premier juillet, une lettre de Patrick Strozda confirmant de manière alambiquée, lapidaire, ultra-ambigüe, en service minimum, la lettre de François Hollande (à mon avis, il y a là une sorte de désaccord entre les deux hommes. Trois petites semaines : le temps que l'info parte de moi, remonte, soit digérée, voire méditée, reparte, revienne, et que l'ordre arrive en préfecture. Dans ses Mémoires, Les Leçons du pouvoir, l'ex-chef de l'Etat écrira que les préfets ont été les rouages essentiels de son administration. Il a bien raison). Voir ci-dessous :

Lettre de Patrick Strozda. Alors Préfet de  région, l'homme n'est pas un tendre. Il appliquera de manière très dure l'état d'urgence à Rennes, et sa compétence sécuritaire servira beaucoup à Emmanuel Macron lors de la répression du mouvement des Gilets jaunes. Il sera aussi convoquée par le Sénat lors de l'affaire Bénalla. En préfecture de Rennes, son homm-lige était Patrick Faure, une homme qui, semble-t-il, connaissait bien la DGSE. Pas de quoi rigoler, bref. © Patrick Strozda Lettre de Patrick Strozda. Alors Préfet de région, l'homme n'est pas un tendre. Il appliquera de manière très dure l'état d'urgence à Rennes, et sa compétence sécuritaire servira beaucoup à Emmanuel Macron lors de la répression du mouvement des Gilets jaunes. Il sera aussi convoquée par le Sénat lors de l'affaire Bénalla. En préfecture de Rennes, son homm-lige était Patrick Faure, une homme qui, semble-t-il, connaissait bien la DGSE. Pas de quoi rigoler, bref. © Patrick Strozda

De l'impact réel de cette double intervention

Donc, pour ma part, quand j'ai reçu la lettre de Françaois Hollande, le 4 juin 2014, je ne l'ai pas cru. Puis, le 7 juillet 2014, à la demande de la co-présidente de notre association, le maire d'iffendic précisait, dans le premier conseil municipal où se tenait, pour la première fois dans l'histoire du bourg, une mini-opposition de quatre conseillers (représentant tout de même 27% des électeurs), qu'il avait activé une étude de sol sur le site où devait se tenir le fameux stade. Car, à présent, il doutait que le site puisse accueillir le projet. Cela ressemblait à une habile sortie de crise. Je pense qu'en fait l'homme avait pris conscience qu'un procès allait être engagé, probablement d'ailleurs par le cabinet de Corinne Lepage, et que ce procès mettrait à jour que la zone avait les caractéristiques d'une zone humide et ne pouvait recevoir un tel édifice. Bref, non seulement le sol était inaproprié pour un tel projet, mais les bases juridiques sur lesquelles fonder celui-ci étaient plus fragiles que le verre. Pour peu qu'ils oublient l'affichage légal... A ce moment-là (je ne l'apprendrai qu'en 2019), le cabinet Ouest Am avait été engagé par "L'EPCI Montfort Communauté" pour réaliser une telle étude : et, selon les documents qui me sont parvenus, l'étude podologique avait été réalisée en avril 2014. Donc juste après les élections de mars. Et l'un des acteurs de me dire : "On ne veut tout de même pas construire illégalement un stade olympique". N'aurait-il pu s'en douter avant ?

Pourquoi n'avoir rien dit ?

Ne rien dire, pour tout dire, c'était une sorte de diplomatie : nous ne voulions pas humilier l'auteur local de ce projet, et surtout attendre que son fameux stade olympique soit construit, mais pas là à Trémelin, surtout pas là, mais à Montfort-sur-Meu (qui, en passant, possédait déjà un invraisemblable nombre de pistes d'athlétisme). Nous n'avons rien dit, et François Hollande non plus. Bien au contraire. Pourtant, en ces temps de destruction de l'éco-système, c'est un acte majeur, non? Au contraire, dans ses mémoires si cafouilleuses, ennuyeuses, mal écrites, l'ex chef d'Etat s'étendra sur le barrage de Sivens et le drame de la mort de Rémy Fraisse, où il déplorera celle-ci : a-t-il oublié, François, que des instructions sévères avaient été données aux gendarmes, d'où le tir à bout portant sur le malheureux militant. Peut-être sont-ce cela Les leçons du pouvoir (titre de l'autobiographie de François Hollande, voir ici) : elles ne sont jamais des leçons pour vous-même. Ou alors par d'étranges détours. N'est-ce pas?

En janvier 2019, j'ai voulu savoir le fin mot de l'histoire : après tout, je n'étais pas sûr que F. Hollande était celui qui avait permis la fin du projet. La seule chose dont j'étais certain, c'était l'ambiguité du personnage, ses mensonges presque pathologiques comme le dit, dans un tout autre dossier, un homme connu comme plutôt gênant pour le pouvoir en place, Ghyslain Wattreloos (voir ici). Je suis donc allé trouvé le président de la Communauté de Communes, qui m'a indiqué plusieurs choses (en éclatant de colère):

- que, malgré tous leurs efforts, ils n'avaient jamais eu la moindre subvention du CNDS (l'organisme, souvenez-vous, qui dépendait du ministère des sports). Une autre source m'a ensuite confirmé la fastidieuse recherche de l'argent manquant pour un stade en ville qui, finalement, coûtera beaucoup plus cher que ce stade en pleine campagne (car il supposait d'en raser deux au préalable !). Une amie fine connaisseuse du CNDS m'a ensuite dit que celui-ci n'aurait jamais subventionné deux stades oympiques car, simultanément, Rennes construisait son propre stade, à 30 km de là. Mais ce que ne savait pas cette source, c'est que le CNDS aurait pu faire exception, surtout quelques années après. En effet, après Najat Vallaud-Belkacem, Thierry Braillard avait été nommé ministre des sports, et était "radical-socialiste" comme notre notable. Les attributions de subventions au CNDS étant très "politiques", comme me l'a dit ma source au CNDS (j'avais des sources partout, en ces temps-là), avoir ce ministre dans son jeu aurait pu soulever cette contrainte... sauf que celle exercée par le Président de la République pesait d'un poids supplémentaire contre toute attribution de subventions à la Comcom de Montfort-sur-Meu, le stade fût-il à Trémelin, à Pétaouchnok ou sur le toit de l'abattoir de la Cooperl ;

- ensuite, notre notable m'a expliqué (tout cela en public, devant témoins) que j'étais fou. Pourquoi, en effet, un homme comme un "Président de la République" s'intéresserait-il à Trémelin ? "Nous sommes tout petit, Monsieur, tout petit. Vous êtes un fou, un fou." Drôle, non ? Car c'est être "grand" que d'attirer l'attention de François Hollande ?

- que je détruisais les projets d'avenir, ses projets d'avenir pour le bien commun ;

- et de me souhaiter, pour 2019, de changer radicalement, de faire des choses enfin constructives.

Conclusion : hollandaise, hélas

D'abord, je ne peux pas vous dire qui était ma courroie de transmission vers Hollande. Ensuite, même sans François Hollande, ce stade n'aurait pas eu lieu. l'intervention de l'ex-chef d'Etat n'a donc servi à rien, sauf à nous faire croire quelques temps qu'elle a servi à quelque chose. C'est tout. Seul résultat tangible de l'intervention présidentielle, elle a coûté sa subvention à ce stade. Sans doute... à coup sûr. Laissons cependant une place raisonnable au doute, vu le contexte... Disons que c'est notre Leçon du pouvoir à nous. Quand le mensonge parvient à une telle épure, il se fait réalité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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