Mon village sous les préoccupations

Avant les Municipales de 2020, focus sur un village d'Ille-et-Villaine : Saint-Gonlay. A l'heure d'être avalé par le bourg voisin, deux équipes s'affrontent. Une « apolitique », assez marquée Le Pen ; la nôtre, « Mouvement citoyen sauvons Saint-Gonlay ». Avec un élu de l'équipe battue en 2014, retour sur notre participation à la vie communale de 2008 à 2014.

La mairie : encore un enjeu dans la débâcle de ses compétences © Pierre-Gilles Bellin La mairie : encore un enjeu dans la débâcle de ses compétences © Pierre-Gilles Bellin

« Le principe ici c'est que dès qu'il y a une opposition il faut l'écraser. Point à la ligne. »

Dans les petites communes, on se dit que la vie locale n'est pas de la politique, que n'y sont pas sensibles les enjeux nationaux, que nous sommes loin de l'insensibilité de la « vraie » politique. Notre expérience de 2008 à 2014 comme conseillers municipaux écologistes, de gauche, centriste ou apolitique, dit le contraire. Nous avons vécu, à l'échelle locale, toutes les problématiques qui animent le pays, crise identitaire y compris, accentuée ici, et connu presque tous les moyens que l'on utilise à l'égard de ses opposants en République. Emblématique.

Résumé de douze années d'histoire politique locale

Le cadre, c'est donc notre commune, à 30 km à l'ouest de Rennes, de moins en moins rurale et de plus en plus péri-urbaine. Les Municipales de 2008 furent peut-être les premières où deux sensibilités s'affrontèrent, car l'installation d’une station de retraitement de lisier avait clivé la population : sur les 11 élus, 4 étaient de sensibilité «écolo», les 7 conseillers majoritaires se positionnant pour la station. Ce clivage s'accrut vite, d'autres thèmes ne faisant plus consensus : en réalité, la notabilité politique traditionnelle avait posé des choix économiques et écologiques, sur fond de réseaux de pouvoir et de cumul des mandats, qui n'étaient soudain plus acceptés par nous. En 2014, ce clivage aboutit à la présentation de deux listes et 20 candidats s'affrontèrent : nous réunîmes 40 % des voix, score insuffisant pour qu'un seul d'entre nous fusse élu. Deux listes pour notre commune, c'était une première : le choix de créer une liste propre venait de la majorité conservatrice, désireuse de rester « entre elle ». Ce choix exprimait certainement une crise identitaire, celle qui affecte les communes et une ruralité que l'on a conduit, pression après pression, à plonger dans l'agriculture industrielle. Pour autant, la crise identitaire allait continuer à s'aggraver : les six années suivantes voyant le transfert des compétences de la Commune vers le niveau communautaire ; ensuite, la crise bio-climatique commença à rendre plus urgente l'adaptation de l'agriculture industrielle ; l’abandon des compétences accrut en outre le sentiment que nous perdions notre pouvoir personnel, d'autant que ce transfert ne s'accompagne d'aucune obligation de transparence, qu'aucun contre-pouvoir n'est apparu (autre qu'associatif), que le président de la Communauté de communes est élu au terme d'une élection au troisième degré, c'est-à-dire élu par des maires élus au second degré. Le nouveau cadre favorise donc les notables traditionnels, le clientélisme, au détriment de la démocratie directe. Bien sûr, pas de référendum possible. Après 2014, le maintien à la tête de la Commune de la liste de sensibilité « conservatrice » a permis d'effacer les vrais enjeux de la mémoire collective, d'autant plus que la presse municipale ne parlait jamais des véritables enjeux (et bien sûr des réseaux sous-jacents et de leurs intérêts économiques et de pouvoir) – et ce d'autant plus que de nombreux habitants s'installaient dans la Commune. Identité et amnésie sélective : ces deux thèmes sont souvent liés. Cet automne, je suis donc allé interviewer un ancien co-listier pour évoquer avec lui le souvenir des six années que nous avions passé au Conseil municipal. Il a tenu à rester anonyme.

2008-2009 : premiers pas derrière le décor

Imaginez 11 conseillers, réunis pour la première fois... on vous regarde avec bienveillance, on vous explique que nous sommes tous de la même commune, que nous allons travailler ensemble, et comme un seule homme (et deux femmes), yeux embués d'autant de promesses et de gentillesse, nous votons à l'unanimité pour le maire qui entame son cinquième mandat, pour les deux adjoints que l'on nous désigne (dont l'un me dit, complice et rigolard : « Adjoint, c'est bien, tu es invité à tous les pots »). Donc : nous sommes deux élus anti-lisiers, moi plutôt centriste-écolo et une fille du coin. Là, patrata : une jeune femme annonce son départ. « Oui, me dit-elle, X et toi, vous n'avez pas du tout la même vision, ça va mal se finir ». Peu à peu, je comprendrai que nombreux sont les gens à ne pas oser se présenter car, souvent artisans, ils dépendent des commandes des collectivités locales. A présent, résumons l'interview de mon co-listier : comme pour moi, pour lui ces six années on été « psychologiquement difficiles... En fait, on s'est senti un peu comme des chiens dans un jeu de quille, on ne voulait pas de nous... Bon, une fois qu'on était au conseil municipal, l'idée c'était aussi de faire des choses pour la Commune, quoi... » De quelle couleur était le Conseil ? « Je ne sais pas si c'était vraiment politisé, mais je pense que nous étions tous un peu de sensibilités politiques différentes, mais il y avait surtout une forte tendance à, comment dirais-je, à soutenir les agriculteurs et puis en fait les Natifs. C'est comme ça que je l'ai ressenti à l'époque, c'est leur commune, il ne fallait pas y toucher ». Il conviendra finalement que la droite et l'extrême droite étaient sur-représentés au Conseil (personnellement, je me souviendrai toujours du geste de la quenelle qu'a fait à l'avant-dernier Conseil l'un de ces conseillers... vous savez la « quenelle », ce salut nazi avorté mis à la mode à cette époque par Dieudonné). Quoi qu'il en soit, si ce conservatisme n'était pas avancé, il sera sensible dans les décisions ou, plutôt, les non-décisions, du Conseil. Ainsi, de mon côté, pour sortir la commune de la division pro/anti-lisier, j'avance en 2009 une proposition (avec le soutien de la préfecture) : transformer la fosse à purin en méthaniseur. Refus.

Emballement des tensions, conservatisme, soutien aux lobbies et intérêts privés

Mon colistier précise : « On est arrivé avec plein de bonne volonté, prêt à bosser avec eux, mais on a senti que ce n'était pas réciproque... Il fallait que les choses restent comme ça, et moi j'ai eu le sentiment... que c'était chacun pour soi et qu'on était là pour défendre des intérêts privés.. » Exemples :

- il n'y aura pas de lotissement, surtout écologique. Point-barre. Sous-texte, selon moi : on fera tout pour ne pas faire basculer la réalité sociologique du village ; - ordures : le syndicat gestionnaire voit sa gestion contestée par la Chambre régionale des comptes : mais jamais le Conseil ne s'en formalisera officiellement. Puis une gestion incitative à la réduction des déchets est proposée. Interview : « Je me souviens avoir dit à l'époque que c'était une supercherie... ils mettaient en place le pilote, en fait, c'est-à-dire qu'ils allaient expérimenter les puces sur les poubelles ... dès le départ moi je leur ai dit que le Smictom c'est une entreprise privée, et il n'y a pas d'entreprise privée philanthropique, ils ne sont pas en train de tester quoi que ce soit, ils sont juste en train de regarder combien d'argent ils vont perdre, et combien il va falloir facturer les poubelles. Et à cette époque là on nous a pris pour des fous. Et la réalité des choses, elle est là : aujourd'hui, on nous facture les poubelles à des prix exorbitants et avec des règles de gestion que je trouve complètement aberrantes ». Mieux encore : le Smictom étend sa décharge en plein cœur de la... forêt de Brocéliande : au Conseil, nous sommes indignés, mais nous ne parvenons à aucun moment à leur faire prendre position contre ce projet à 11 millions d'euros, que l'on aurait économisé par un simple compostage des déchets putrescibles à la source ; - Syndicat des Eaux potables. Chaque commune élit un délégué à ce syndicat intercommunal, et c'est moi qui nous représente : première séance (et dernière pour moi). Nous sommes deux écolos noyés dans un conglomérat de vieux notables, amateurs de pots, de bonne chair... Je me souviens du premier conseil : yeux embués, le présidents et les vice-présidents nous demandent d'augmenter leurs indemnités... oh, de pas grand chose, 50, 75 euros au plus... Gêné, voire culpabilisé, je m'exécute : ce que j'ignore, c'est le nombre exact d'indemnités qu'ils cumulent, ces braves gens. Je viens de faire connaissance avec le réseau de notables qui gère le territoire.

La montée des tensions et comment nous faire taire

Au Conseil municipal, l'ambiance se tend au fur-et-à-mesure que nous découvrons cette situation. Désormais, nous avons le sentiment d'être les cibles. Un soir, un élu de « l'autre » sensibilité s'en prend à X, qui souffre d'un handicap (mais pas sa faculté d'indignation). Le ton monte : X, tachycharde, démissionne le soir-même. Restent mon co-listier et moi-même. « Après la démission de X, j'ai pris mon parti... je me suis dit je vais pas me ruiner la santé pour ça, je vais faire acte de présence, et juste faire les compte-rendus de ce que j'entendais, voilà... mais de ne plus prendre position », explique mon ami. L'auteur de ces lignes, lui, part un an. Parfois, les tensions débordent du Conseil. Illustrant cette ambiance, mon ami pense que l'on crève à répétition le système de freinage de sa voiture... « Je n'ai jamais eu de preuve », modère-t-il cependant. Pour ma part, après un Conseil où nous débâtîmes ordures, lisier, ma boîte aux lettres et mon panneau de chantier sont jetés à bas. Les gendarmes viennent et me déconseillent de porter plainte. Insultes, menaces, aboiements divers : le cas échéant, nous pouvons en témoigner... Bémol : quand ça partait trop fort, j'ai vu le Maire et d'autres s'affoler, tenter de calmer, tandis que, une fois, je me suis pris à estimer le temps qu'il me faudrait pour m'échapper (je pensais battre ce conseiller à la course, mais ses bras comme des battoirs m'incitaient à penser qu'en local clos...). Constitués en opposition malgré nous, nous demandâmes un encart dans Saint-Gonlay, le journal municipal. Refus. Mon ami crée alors un blog : Saint-Gonlay Libre expression. « On était totalement muselés... et du coup j'ai trouvé ce moyen » . « Et qu'est-ce qu'il s'est passé ? » « Du bon et du moins bon : quand c'est sorti... on m'a dit que j'étais un traître... que je n'avais pas à exposer les affaires de la commune et tout... beaucoup de gens m'ont dit de '' continuez, parce qu'au moins on sait ce qu'il se passe ''... et après il y a eu des retours beaucoup moins positifs, il y a eu carrément des menaces du maire d'une commune voisine » « Oui, je sais, il t'avait appelé.. » « Ah, non, il ne m'a pas appelé, il m'a menacé (de diffamation) à travers ma femme, qui en plus était enceinte à l'époque ».

On photographie  de l'extérieur... © Pas vraiment anonyme en fait On photographie de l'extérieur... © Pas vraiment anonyme en fait

... on reste encore prudemment dehors... © Pas vraiment anonyme en fait ... on reste encore prudemment dehors... © Pas vraiment anonyme en fait
Oh puis zut : on entre carrément dans la propriété, où j'arrive 30 mn plus tard. © De moins en moins anonyme Oh puis zut : on entre carrément dans la propriété, où j'arrive 30 mn plus tard. © De moins en moins anonyme
Au cas où mon chantier ne serait pas légal, un honorable correspondant vint le photographier, d'abord du dehors. Puis carrément en entrant sur mon terrain par l'arrière. Pour les photos, merci à mon lanceur d'alerte local de me les avoir données. Evidemment, je suis prêt à les retirer si leur auteur vient me faire valoir son copyright. Hélas pour lui tout dans le chantier est ultra-légal.

Les élections municipales de 2014 : 40 % des voix mais battus

Aux Municipales de 2014, les notables font une erreur : vouloir installer à côté du lac de Trémelin, en pleine nature, un véritable stade d'athlétisme, à plus de 10 km des écoles, collèges et lycées, simplement pour satisfaire une poignée d'athlètes de haut niveau. Résultat : ce projet (auquel ne s'opposent pas ceux qui représentent toujours notre municipalité) mobilise les citoyens, ici à Saint-Gonlay (40 % des voix), mais aussi dans le fief de l'initiateur du projet, Christophe Martins. Ce dernier, un illustre inconnu en dehors de notre département, Maire d'Iffendic et actuel Président de la Communauté de communes de Montfort-sur-Meu, voit apparaître à domicile et en une semaine une opposition qui réunit 27 % des électeurs, lassés de lui. Regarder ici, et ici l'histoire de ce projet. Lors de la campagne électorale, les pressions s'accentuent : une co-listière voit l'un de ses pneus crevé ; insultes et menaces restent de rigueur, X est jeté d'une réunion publique de la majorité. Quant à moi, l'ex-Président de la Communauté de communes porte plainte pour des tracts censément (ou pas) distribués contre ce stade dans les 24 h précédant l'élection : les gendarmes tentent de me faire signer un compte-rendu écrit d'avance, s'y reprenant plusieurs fois. Sur les conseils de mon avocat, un pénaliste de talent, j'objecte mon droit au silence. Au passage, François Hollande, briefé via les courroies de transmission de votre serviteur, retire au projet les subventions que nos notables attendaient du Ministre des sports (alors Najat Vallaud-Belkacem), soit un demi-million d'euros, je crois. Voir ici. Ah : ce que j'ai aimé à ces élections : qu'on m'accuse, moi, de diviser le village. Ce que j'ai admiré le plus : cette tactique habile, coupant les écolos en deux, une partie se mettant à voter comme les chasseurs (ironie : enfant, je chassais moi-même dans la commune rurale où j'ai passé la meilleure partie de ma vie).

Les Municipales de mars 2020

Après un mois d'efforts en tous sens, nous ne parvenons à réunir que cinq co-listiers, autour des thèmes du Mouvement citoyen. Explication : le noyau dur de nos adversaires, constitué autour d'intérêts économiques, de leur système clanique, s'est maintenu. Nous nous demandons même si certains n'ont pas passé une sorte d'accord pour intégrer le village à la commune expansionniste voisine mais, faute de preuve, cela reste hypothétique : mais il me semble noter, chez eux-mêmes, comme des suspicions, des soupçons, des divisions internes, notamment à l'avant-dernier Conseil municipal auquel nous assistons. Notre propre noyau militant, lui, est d'abord victime de la mort d'une figure de proue, un bon ami, un homme merveilleux, mais surtout aucun ex-candidat ne veut repartir : le souvenir du pneu crevé, des insultes et menaces, un chat tiré à bout portant, ont dissous notre noyau. S'y ajoute la peur de nombreuses personnes réalisant que notre groupe sera peut-être le seul dans toute la Communauté de communes à porter ce flambeau citoyen face à la dizaine de notables qui tiennent toutes les commandes, au clientélisme qu'ils répandent. Aucun artisan, par exemple, ne nous rejoindra ; certains viendront, balanceront, puis repartiront. Dans la moitié des autres villages, les notables traditionnels n'ont pas en face d'eux d'autres listes, sont sûrs de l'emporter. De quoi, en effet, inquiéter, si l'on a besoin d'eux pour un permis, ou toute autre chose. Quant à moi, la commission fiscale me dénonce pour ne pas payer mes impôts fonciers ; le fisc vient, constate ma bonne foi ; on dit à la Préfecture que mon permis est tombé pour une interruption de travaux de plus d'un an, ce qui s'avère faux ; j'ai droit à nouveau à une visite intéressée sur mon chantier ; etc.

Petite guérilla classique : destinée à décourager les velléités, faire exemple. Hormis le petit noyau d'où viennent ces piques, nous connaissons bien nos adversaires, qui sont nos voisins, des gens que nous apprécions par ailleurs, qui ignorent tout cela. Et si, à ces élections, il ne semble plus être question des montées de tension que nous avons connu en 2014, nous réalisons que l'empreinte Le Pen est de plus en plus forte chez eux, avec peut-être plus de la moitié des candidats qu'ils présentent. Peut-être, bien sûr. Evidemment, pour nous, il n'est pas question de rééditer l'erreur républicaine qui a conduit la République à stigmatiser ce parti, à créer à partir de rien un choix impossible et falsifié : « C'est eux ou la démocratie ». Et ce d'autant moins que ce sont nos voisins, nos connaissances : comprendre, respecter leur opinion, certes, mais tenter d'apporter d'autres réponses, tel est aussi l'enjeu pour nous, en même temps que nous sommes conscients de l'importance de s'allier aux agriculteurs pour sauver l'éco-système.

Evidemment, pour ma part, j'ai accumulé les preuves pour ne pas me retrouver accusé de diffamation. Tout ceci illustrant, à notre échelle, la difficulté de maintenir démocratie, transparence, d'agir pour la protection de la planète et la transition énergétique. Mais il n'est pas vain de dire que ce que Madame Le Pen peine à réussir dans les grands centres urbains, elle le réalise plus facilement dans ces micro-climats très particuliers que sont nos petites communes, mais en avançant masquée et sympathique. Exploit chez nous, où elle fait des scores particulièrement bas.

Pierre-Gilles Bellin (ceci ne représentant que mon avis et non celui de la liste citoyenne)

 

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