Au Wisconsin, une démonstration de force des Républicains

Au début du mois de Juin a eu lieu un événement que Mordecai Lee, ancien membre du Sénat et de l'Assemblée du Wisconsin, actuellement professeur à l'Université de Milwaukee, a décrit comme « l'équivalent de ce que la Guerre d'Espagne était à la Seconde Guerre mondiale : un échauffement, un terrain d'entraînement »

Au début du mois de Juin a eu lieu un événement que Mordecai Lee, ancien membre du Sénat et de l'Assemblée du Wisconsin, actuellement professeur à l'Université de Milwaukee, a décrit comme « l'équivalent de ce que la Guerre d'Espagne était à la Seconde Guerre mondiale : un échauffement, un terrain d'entraînement »1. De quoi s'agit-il ? Simplement de ce qui a été, ces derniers mois, l'un des centres de l'attention médiatique aux Etats-Unis : l'élection du gouverneur de l'Etat du Wisconsin, qui a eu lieu le 5 Juin 2012 et a vu la réélection de Scott Walker, déjà élu en 2010. Cet événement est important, et a été suivie dans tout le pays, pour plusieurs raisons. Il est en effet non seulement une répétition avant l'élection présidentielle de Novembre, qui permet à chaque parti de compter ses partisans dans un Etat qui sera certainement décisif dans le choix du prochain locataire de la Maison Blanche, mais il s'inscrit aussi dans un contexte extraordinaire, qui fait intervenir des considérations tant économiques et sociales que politiques.

 

Un mobilisation sociale devenue politique

 

L'élection gouvernatoriale de 2012 trouve son origine dans une très forte mobilisation des syndicats, en particulier ceux des fonctionnaires de l'Etat du Wisconsin. Leur colère venait du 2011 Wisconsin Act 10, un texte visant à permettre des économies sur le budget de l'Etat. Il s'agissait notamment d'augmenter la contribution des fonctionnaires à leur cotisation retraite et à leur assurance maladie, tout en réduisant le droit de négociation des conventions collectives des salariés du secteur public. De fait, ces deux effets ne peuvent que participer à une diminution importante de leur pouvoir d'achat, ce qui a permis aux syndicats de rassembler leurs militants non seulement au sein de l'Etat mais aussi dans le pays entier. La lutte des syndicats du Wisconsin est rapidement devenu un symbole à travers les Etats-Unis. Pour la Droite, le symbole était celui de la nécessité de faire des économies en réduisant les dépenses publiques, qui sont perçues comme forcément dispendieuses et exagérées. Pour les syndicats, il s'agissait de s'opposer aux excès de la rigueur.

D'un point de vue strictement économique, si la nécessité de réduire les déficits publics ne doit évidemment pas être sous-estimée, il ne faut pas négliger l'effet stabilisateur des salaires des fonctionnaires. Ces salaires stables, s'ils peuvent apparaître comme une injustice pour les salariés du secteur privé, dont les pouvoirs d'achat diminuent beaucoup plus en moyenne du fait de la crise, permettent au moins de renforcer la demande. Cela a un effet très positif, en particulier aux Etats-Unis, où la demande intérieure a toujours été l'un des ressorts principaux de la croissance. De plus, il est bien connu que les bas revenus épargnent très peu, et diminuer ainsi le revenu des fonctionnaires de tout un Etat risque fort de diminuer l'épargne globale au Wisconsin. Or, là aussi, comme nous l'avons déjà évoqué dans un article précédent2, le pays de l'Oncle Sam a besoin d'épargne pour compenser son besoin de financement. Il nous semble donc que réduire le pouvoir d'achat des fonctionnaires est une mesure opportuniste et populiste, et surtout injuste, car la crise a été causée, clairement, par les excès de la finance, et que ce sont finalement les agents publics qui la paient3.

Quoi qu'il en soit, cette mobilisation sociale exceptionnelle a finalement débouché sur une élection anticipée dans laquelle Mr Walker devait remettre son titre en jeu, selon la procédure de recall election. Après diverses péripéties incluant plusieurs opérations de recomptage des signatures, le nombre d'habitants du Wisconsin ayant signé la pétition pour la tenue de cette élection s'est élevée à 900 000, un score très honorable qui ne pouvait qu'encourager les opposants au gouverneur sortant. En effet, cela représentait 46% du nombre de voix exprimées durant l'élection gouvernatoriale de 2010, que Walker avait emporté. De plus, les deux seuls autres cas de recall election contre des gouverneurs aux Etats-Unis s'étaient soldés par une défaite pour le candidat sortant. Mais cet optimisme était probablement exagéré, car la campagne s'est finalement révélée, dans beaucoup de ses caractéristiques, très favorable aux Républicains.

 

Une élection avec les armes des républicains

 

L'élection gouvernatoriale du 5 Juin 2012 a en effet constitué une véritable démonstration de force des républicains. Malgré une mobilisation très forte contre lui à l'origine, Scott Walker a réussi à se faire réélire avec 53% des suffrages exprimés, soit sept points d'avance sur son opposant principal, le Démocrate Tom Barret, Maire de Milwaukee. Cela s'explique évidemment par le contexte local particulier de la recall election, mais aussi par des facteurs plus larges, comme les thèmes de campagne abordés, la mobilisation de terrain et la question des financements. Ces trois derniers éléments ont tourné à l'avantage des Républicains, qui ont su déployer les bons outils et profiter du contexte national pour retourner la situation en leur faveur.

Si, à l'origine, le contexte local jouait à plein pour les Démocrates, qui pouvaient compter sur une très forte mobilisation, d'abord autour des syndicats puis autour du rassemblement des 900 000 signatures, les Républicains ont pu jouer sur divers éléments pratiques. Ainsi, les primaires Démocrates n'ont eu lieu qu'un mois avant l'élection, ce qui laissait fort peu de temps à Mr Barret pour se poser en leader et, surtout, pour développer ses arguments et marquer sa différence. De plus, le principe même de la recall election a été plusieurs fois contesté dans sa pertinence. Certains journaux, tel le Milwaukee Journal Sentinel4, ont ainsi fait remarquer que cette procédure était inappropriée car elle s'opposait à la politique budgétaire du gouverneur. Selon ce journal, si Walker perdait l'élection, cela signifiait qu'aucune politique ambitieuse ne pourrait jamais être menée en matière budgétaire, car les gouverneurs seraient toujours sous la menace d'une élection anticipée, et n'oseraient donc plus rien faire. Cet argument de la continuité et de la stabilité du gouvernement, au demeurant tout à fait sensé, a eu d'ailleurs d'autant plus d'impact que les thèmes abordés par Mr Walker s'inscrivent dans un contexte national qui leur donne un grand poids.

En effet, les Républicains défendent l'idée d'une austérité quasiment inconditionnelle pour réduire les déficits publics. Cette idée trouve actuellement un écho très fort, et la crise de la dette des pays de la zone euro ne peut que renforcer la paranoïa autour de cette question. Les Démocrates ont plus de difficultés à se positionner clairement à ce propos, car ils appliquent une austérité aménagée et nuancée par quelques mesures de relance. Cette stratégie est incomparablement plus sage que la rigueur totale prônée par les Républicains, mais elle est aussi largement plus difficile à expliquer simplement à travers la télévision ou la radio, qui sont les principales sources d'information, sinon les seules, de la majorité des américains. Les messages et les thèmes de campagne de Scott Walker, déjà relayés à l'électorat depuis des années, voire des décennies, se sont donc facilement imposés, contrairement à ceux de Tom Barret, ce qui a sans aucun doute participé à la défaite de ce dernier.

En revanche, la campagne pour l'élection gouvernatoriale du 5 Juin a été l'occasion pour les Républicains de confirmer leur maîtrise de deux outils qui seront probablement centraux dans l'élection présidentielle de Novembre. Le premier de ces outils, que les conservateurs américains maîtrisent depuis maintenant des années, est la mobilisation très active de militants de terrain qui convainquent leurs proches, leurs amis, leurs voisins, et dont l'influence est simplement énorme5. Ainsi, là où les Républicains ont, une fois de plus, mené une campagne de proximité d'excellente qualité, les Démocrates du Wisconsin n'ont pas réussi à capitaliser sur la mobilisation anti-Walker du début d'année. Enfin, l'élément peut-être le plus important à avoir avantagé le candidat sortant est sans aucun doute la question du financement de la campagne. En effet, les Républicains ont réussi à mobiliser des sources d'argent à la fois nombreuses, variées et généreuses, à tel point que, à la fin du mois de Mai, Walker avait reçu 30,5 millions de dollars, dont les deux tiers venant de contributeurs extérieurs au Wisconsin, alors que Barret ne disposait que de 4 millions de dollars, dont 26% provenaient du reste des Etats-Unis6. Ceci a entre autre été rendu possible par le nouvel environnement juridique pour les donations privées aux campagnes politiques, dont nous avons parlé dans un précédent article7. Cette question des contributions privées, ainsi que certains autres éléments de la campagne pour l'élection gouvernatoriale du 5 Juin 2012, doit être vue comme un avertissement très fort aux Démocrates, qui doivent prendre en compte tous ces paramètres pour l'élection présidentielle de Novembre.

 

Les Démocrates au pied du mur

 

Si l'élection du 5 Juin laisse le Parti Démocrate du Wisconsin dans une situation de faiblesse qu'il sera difficile de dépasser à court terme, elle pose également un certain nombre de questions pour le parti au niveau national. En effet, comme nous l'avons vu, les Républicains ont pu affûter des armes qui ne manqueront pas de servir lors de la prochaine élection présidentielle. Ils ont confirmé leur grande maîtrise des campagnes dites grassroots, de proximité, et montré que la communication à ce niveau était encore leur spécialité. Le mouvement populaire autour de Barack Obama en 2008 avait semblé remettre en cause cette suprématie, mais il n'est pas certain qu'un engouement similaire se retrouvera parmi l'électorat Démocrate cette année. Les thèmes de campagne abordés seront a priori à l'avantage des Républicains, et en particulier des moins modérés, dont le point de vue peut être expliqué très simplement, et s'inscrit dans le discours médiatique dominant depuis des décennies. Toutefois, on peut douter que Mitt Romney parvienne à capitaliser sur cet avantage, car Barack Obama a réussi à imposer un discours économique à la fois compréhensible et relativement progressiste, tout en ayant un bilan honorable au vu des difficultés. Le facteur de risque le plus important pour les Démocrates reste toutefois la question des financements. L'arrêt Citizens United vs FEC, comme nous l'avons expliqué dans un précédent article cité plus haut, crée des possibilités de financements privés des campagnes politiques qui risquent de jouer à plein pour les Républicains. Il est tout à fait possible que leur candidat reçoive des sommes d'argent beaucoup plus importantes que John McCain, ce qui pourrait lui permettre d'augmenter considérablement ses chances de victoire. Le dépassement de ce problème, pour les Démocrates, est d'ailleurs lié à une autre difficulté que nous avons évoqué : la mobilisation locale. On se souvient en effet que les petites donations des sympathisants Démocrates avaient permis de lever des fonds très importants pendant la dernière campagne présidentielle. La remobilisation des électeurs de 2008 est donc l'enjeu central pour Barack Obama, qui va devoir dépasser les déceptions et recréer un espoir équivalent à celui qu'il avait su faire naître il y a quatre ans.

Cependant, si les enseignements nationaux de l'élection gouvernatoriale du 5 Juin sont importants et doivent être pris en compte, cet événement nous dit aussi quelque chose de très important sur l'évolution du contexte social et politique des Etats-Unis. En consacrant un plan de rigueur frappant avant tout les salariés du secteur public, cette élection participe à un mouvement d'affaiblissement de leurs avantages acquis. Nous avons donné très rapidement notre avis sur la pertinence économique de ce mouvement, mais il faut parler de son impact social et politique. Les fonctionnaires sont clairement l'un des principaux réservoirs de voix des Démocrates, qu'ils soutiennent très largement. La précarisation financière de leur statut ne peut qu'affaiblir leur capacité à se mobiliser politiquement, ce qui va également affaiblir leurs syndicats, grands contributeurs aux campagnes Démocrates. De manière générale, il y a une possibilité non négligeable pour que, dans les décennies qui viennent, ce mouvement de précarisation entraîne une modification fondamentale de la carte électorale aux Etats-Unis, dont les Républicains seront potentiellement les grands gagnants.


1http://www.cbsnews.com/8301-503544_162-57443168-503544/why-wisconsins-recall-election-matters-to-obama-and-romney/

2http://bullypulpit.fr/2011/11/la-dette-exterieure-ou-lepee-de-damocles-de-leconomie-americaine/

3L'auteur de cet article tient à signaler qu'il travaille dans le secteur privé.

4Dans un article qui peut être consulté à l'adresse suivante, et que nous recommandons ne serait-ce que pour la photo de Scott Walker qui introduit l'article : http://www.jsonline.com/news/opinion/we-recommend-walker-his-removal-isnt-justified-l55ecb6-152111305.html

5A ce sujet, nous vous conseillons l'excellent ouvrage collectif dirigé par Romain Huret : Les conservateurs américains se mobilisent, Paris, Autrement « Frontières », 2008, 168 pages. ISBN : 9782746711457.

6Ces chiffres sont tirés de l'excellent article du Huffington Post disponible à l'adresse suivante : http://www.huffingtonpost.com/2012/06/03/wisconsin-recall-unions_n_1565921.html?ref=tom-barrett

7http://bullypulpit.fr/2012/01/citizens-united-vs-fec-ou-comment-la-cour-supreme-mele-business-et-politique/

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