Aux Etats-Unis, une austérité dont (presque) personne ne veut

C'est avec un air particulièrement grave que Barack Obama s'est présenté à la presse, le Vendredi 1er Mars. Il venait annoncer l'échec des négociations faites avec le Parti Républicain pour éviter le sequester, après plusieurs semaines de campagne féroce pour éviter cet événement. Le terme « sequester » désigne un ensemble de coupes budgétaires automatiques touchant plusieurs administrations fédérales, pour un montant total de 85 milliards de dollars en 2013. Il aurait dû avoir lieu au 1er Janvier, avec les autres mesures du fiscal cliff, mais avait alors été repoussé de deux mois, dans l'espoir qu'un compromis soit atteint.

C'est avec un air particulièrement grave que Barack Obama s'est présenté à la presse, le Vendredi 1er Mars. Il venait annoncer l'échec des négociations faites avec le Parti Républicain pour éviter le sequester, après plusieurs semaines de campagne féroce pour éviter cet événement. Le terme « sequester » désigne un ensemble de coupes budgétaires automatiques touchant plusieurs administrations fédérales, pour un montant total de 85 milliards de dollars en 2013. Il aurait dû avoir lieu au 1er Janvier, avec les autres mesures du fiscal cliff, mais avait alors été repoussé de deux mois, dans l'espoir qu'un compromis soit atteint.

Les Démocrates espéraient en effet convaincre les Républicains du risque que fait peser sur l'économie américaine l'arrivée du sequester. Ils sont d'ailleurs soutenus dans cette analyse par les analystes du Congressional Budget Office (le bureau d'analyse du budget auprès du Congrès). Selon le CBO, ces diminutions dans les dépenses publiques devraient entraîner une baisse de 1,25% de la croissance économique, et détruire 750 000 emplois dans l'année1. La plupart des économistes partagent ce point de vue, même si les estimations varient. Mais le Parti Républicain, particulièrement crispé depuis sa défaite lors des négociations sur le Fiscal Cliff2, a largement radicalisé ses positions sur la question des déficits publics. Les membres du Parti, avec à leur tête John Boehner, Président de la Chambre des Représentants, souhaitent ainsi diminuer ces déficits, mais uniquement avec des baisses de dépenses publiques, en évitant à tout prix les hausses d'impôts. Cela rend très difficile la position politique du Président Obama, qui doit discuter avec des adversaires résolus à ne pas changer leur position, quelles que puissent être les conséquences négatives du sequester.

 

Qui paie les coupes budgétaires ?

« Si vous vouliez diminuer le déficit de la manière la plus dommageable, vous choisiriez le sequester3. » Cette phrase, publiée dans « The economist », journal pourtant très libéral, résume bien le sentiment de nombreux analystes sur cette question. Les différentes baisses de dépenses qui composent le sequester risquent en effet d'accentuer la faiblesse de l'économie américaine, et peuvent même en détruire la timide reprise. Une part importante de ces baisses s'applique au Ministère de la Défense. Le Pentagone a donc décidé d'annuler le départ de plusieurs navires de guerre vers le Golfe Persique, et risque de réduire considérablement ses achats d'armements et de matériels. Si la diminution des dépenses militaires aux Etats-Unis n'est pas en soi une mauvaise chose, le fait est que les fabricants d'armes représentent des employeurs importants dans le pays, et que rien n'a été prévu pour compenser les pertes d'emploi. Ainsi, BAE Systems a récemment estimé qu'il lui faut licencier 1600 travailleurs dans l'Etat de Virginie, pour compenser les annulations de commandes que le sequester va déclencher4.

Cette diminution des crédits accordés aux administrations fédérales va aussi se traduire par un dispositif étendu de mises en disponibilité d'office (« furloughs ») pour de très nombreux fonctionnaires. Par exemple, les 800 000 employés civils du Ministère de la Défense vont devoir travailler un jour de moins par semaine, et ce pendant 22 semaines. Ce jour non travaillé sera aussi un jour non payé, ce qui signifie que, pendant 22 semaines, ces fonctionnaires vont perdre 1/5 de leur salaire5. Les autres fonctionnaires fédéraux seront eux aussi touchés par des mesures de ce type, ce qui va réduire de manière importante leur pouvoir d'achat. Ces mesures vont peser sur la consommation des ménages et donc déprimer encore la demande globale de l'économie. Cette demande constituant le principal élément qui incite les entreprises à investir, et le principal moteur de la croissance américaine, le prix à payer risque d'être élevé pour l'ensemble de l'économie, y compris pour le secteur privé.

De plus, ces mises en disponibilité forcées (car, il faut le rappeler, les fonctionnaires concernés n'ont pas le choix) vont affecter l'efficacité des institutions publiques. Par exemple, les mises à disposition dans l'Administration Fédérale de l'Aviation risquent, selon une association d'entreprises aériennes, de diminuer le trafic de 5 à 10%6. En d'autres termes, le manque soudain d'effectif dans cette institution va faire qu'au moins un vol d'avion sur vingt devra être supprimé. De plus, le sequester inclut une baisse dans la dotation de plusieurs programmes fédéraux, notamment le programme Head Start, qui vise à faciliter la réussite scolaire et l'insertion sociale des enfants des familles pauvres. Tout cela va impacter négativement l'économie, mais aussi la société américaine. Malgré ces risques, les Républicains n'abandonnent pas leur obsession pour les coupes budgétaires, ce qui laisse à penser que la Chambre des Représentants va continuer à pousser vers une plus grande austérité, et limiter les dépenses publiques autant que possible.

 

Les Etats-Unis ingouvernables ?

Le Parti Républicain s'est ainsi nettement radicalisé dans ses positions concernant les finances publiques7. Les conservateurs américains veulent, aujourd'hui, réduire drastiquement le déficit public, mais sans augmenter les recettes de l'Etat, c'est-à-dire les impôts, surtout ceux qui touchent les plus riches, car ils pensent que cela fait fuir les capitaux. L'idée, populaire dans les médias, est que les hausse d'impôts font fuir les très riches, qui vont donc investir ailleurs. A l'inverse, selon les Républicains, les coupes budgétaires, comme celles qui constituent le sequester, permettent au Gouvernement de rassurer les marchés. L'argument principal pour défendre cette position est que la crise économique actuelle est avant tout une crise de confiance. Si les investisseurs privés devaient retrouver confiance dans l'économie, ils recommenceraient à investir et cela permettrait une nouvelle dynamique économique et une reprise de la croissance, portée exclusivement par le secteur privé. Or, selon les Républicains, cette confiance des marchés est créée d'abord par l'austérité et la réduction des déficits publics.

Beaucoup d'économistes s'opposent à ce raisonnement, et lui ont donné le nom ironique de « Fée confiance » (Confidence Fairy), car ses défenseurs semblent penser qu'il suffirait de rétablir la confiance des acteurs privés pour que, miraculeusement, tous les problèmes économiques se résolvent d'eux mêmes8. Or, cette confiance ne peut suffire, dans la mesure où, aujourd'hui, la demande des ménages est trop faible pour inciter les entreprises à investir et créer de l'activité. De plus, l'incitation à investir ne s'appuie pas seulement sur la question des déficits publics. L'activité économique est aussi très importante, et en l'absence d'une demande privée dynamique, portée par les ménages ou par les exportations, c'est à l'Etat de soutenir cette activité, au moins temporairement. L'Europe montre un exemple parfait de politiques d'austérité néfastes. En effet, alors qu'en Europe les ménages perdent du pouvoir d'achat, et réduisent donc leur dépenses, alors que les entreprises ne sont pas incitées à investir car la demande des ménages diminue, les Etats font le choix de réduire eux aussi leurs dépenses. Mais si personne n'achète rien et que tout le monde économise en même temps, alors la demande globale baisse. Personne n'est incité à produire, puisque de toute façon il serait impossible de vendre, et le secteur privé réduit son activité, souvent en détruisant des emplois. Il ne s'agit pas d'une vue de l'esprit : c'est ce qui est en train de se produire en Europe, et c'est la direction que semblent prendre les Etats-Unis.

     Le soutien apporté au sequester par les Républicains, alors même que cet ensemble de mesures a été décrié par la majorité des économistes, y compris les libéraux, montre bien à quel point ce parti souscrit à la thèse de la « Fée Confiance ». Les leaders conservateurs prennent ainsi des positions de plus en plus tranchées, et semblent fermés à toute négociation9. En dehors de ses conséquences économiques, cette position risque d'avoir pour eux des conséquences politiques très dommageables. En effet, le Président Obama ne peut forcer la Chambre des Représentants, à majorité républicaine, à le soutenir dans ses politiques. En revanche, il peut se servir de l'entêtement de ses adversaires pour les accuser des conséquences économiques de leurs décisions. Un sondage du Pew Research Center10 montre ainsi que 50% des personnes interrogées blâmeraient les Républicains pour les conséquences économiques du sequester, alors que 30% blâmeraient Obama. Les élections de mi-mandat, en 2014, pendant lesquelles la Chambre des Représentants doit être renouvelée, pourraient donc représenter une sévère défaite pour la droite américaine. Cela peut d'ailleurs inciter les représentants Républicains à nuancer leur position. De plus, une autre échéance importante en matière budgétaire se rapproche rapidement : le vote du relèvement du plafond de la dette fédérale. En 2011, ce vote avait déclenché une véritable drame politique, le Tea Party faisant le choix de bloquer toute négociation. Il faut espérer que des voix plus modérées sauront se faire entendre cette fois-ci, faute de quoi Obama pourrait avoir à subir une nouvelle défaite politique, avec de nouvelles difficultés économiques à la clé.

1http://www.huffingtonpost.com/2013/02/13/sequester-job-cuts_n_2678701.html

2Les Républicains avaient dû accepter une hausse d'impôt ciblée sur les très riches, ce à quoi ils sont traditionnellement opposés.

3« If you wanted to cut the deficit in the most damaging way, you'd choose the sequester » http://www.economist.com/news/united-states/21572799-economy-has-survived-austerity-thus-far-year-thanks-housing-sequester

4http://www.economist.com/news/united-states/21572190-ships-lie-uselessly-anchor-and-lay-offs-loom-deep-congress-imposed-spending-cuts-look

5http://money.cnn.com/2013/03/05/news/economy/furlough-notices-sequester/

6http://www.economist.com/news/united-states/21572799-economy-has-survived-austerity-thus-far-year-thanks-housing-sequester , déjà cité

7Voir, à ce sujet, notre article précédent : http://blogs.mediapart.fr/edition/bully-pulpit/article/120213/taxer-les-plus-riches-les-usa-face-un-choix-de-societe

8Voir à ce sujet le chapitre 11 du dernier livre de Paul Krugman « End This Depression Now ! »

9http://www.guardian.co.uk/world/2013/mar/03/boehner-sequester-how-it-ends

10Cité dans l'article suivant : http://swampland.time.com/2013/02/25/a-sequester-no-one-wants/

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