Les conséquences économiques du "shutdown" américain

 Le plus incroyable à propos du « shutdown » du gouvernement américain n'est pas l'obstination politique qui en est la source. Le plus incroyable, c'est à quel point il semble ne pas provoquer de réaction significative.

 Le plus incroyable à propos du « shutdown » du gouvernement américain n'est pas l'obstination politique qui en est la source. Le plus incroyable, c'est à quel point il semble ne pas provoquer de réaction significative. Les marchés boursiers, malgré une période de flottement, restent stables, et les entreprises et ménages ressentent plus d'ennui que d'inquiétude. Dans le même temps, les Républicains et les Démocrates ne semblent pas parvenir à un consensus pour sortir de l'impasse, chacun cherchant à accuser l'autre. Pourtant, 800 000 employés fédéraux sont au chômage technique, sans solde, et un million d'autres risquent d'être payés avec du retard. De plus, plusieurs agences gouvernementales n'ont plus assez d'effectif pour fonctionner correctement. Alors que cette fermeture du gouvernement de Washington entre dans sa deuxième semaine, il est intéressant de se pencher sur les conséquences potentielles d'un tel événement.

 

Des conséquences économiques et sociales encore peu sensibles mais réelles

 

Le premier mécanisme par lequel ce « shutdown » se transmet à l'économie, c'est par la perte ou le retard de revenu pour les fonctionnaires fédéraux. Les 800 000 employés mis en congé sans solde se retrouvent de fait sans revenu tant qu'il n'y a pas d'accord au Congrès sur le vote du budget fédéral, à l'origine du blocage. Ces 800 000 personnes, ne sachant pas quand ils toucheront à nouveau un salaire, choisissent de moins consommer, ce qui affecte l'ensemble de l'économie. La ville de Washington DC est la première touchée : selon le professeur George Fuller, de l'Université George Mason, l'économie locale perd 220 millions de dollars pour chaque jour de blocage1. De plus, les agences gouvernementales qui ne fonctionnent plus, par manque d'effectif, consomment elles aussi moins. De manière générale, cet effet se fera sentir dans tous le pays, même si cela sera de manière moins forte qu'à la capitale. Selon IHS Inc, le « shutdown » coûte 300 millions de dollars à l'ensemble de l'économie américaine par jour2.

A ces conséquences de court terme peuvent s'ajouter des difficultés importantes si le blocage se poursuit pendant plusieurs semaines. Comme l'a fait remarquer la Secrétaire au Commerce Penny Pritzker ce week-end, le manque d'effectifs dans plusieurs agences du gouvernement diminue l'efficacité du travail réalisé. Ainsi, 87% des 46 420 employés du secrétariat au Commerce sont en congé sans solde : le travail d'information des entreprises, ainsi que plusieurs tâches administratives essentielles sont donc ralentis3. Si cet état de fait se prolonge, cela peut réduire l'efficacité de l'économie américaine dans son ensemble.

Enfin, un « shutdown » de plusieurs semaines aurait des conséquences sociales non négligeables. Les salariés des agences fédérales et de leurs sous traitants sont les premiers touchés. De plus, alors que le taux de pauvreté est déjà de 15%, certains analystes craignent que cela n'affecte, à long terme, certains programmes d'aide sociale du gouvernement fédéral. Par exemple, le programme d'aide pour l'énergie, à destination des foyers modestes, pourrait subir des coupes si le blocage devait durer4. En plus des conséquences humaines et sociales, cela représenterait un coût économique important, puisque les foyers les plus modestes verraient leur pouvoir d'achat diminuer, et consommeraient donc moins. Il y a donc un réel risque que le « shutdown » affecte la reprise commencée cette année aux Etats-Unis, surtout s'il doit se prolonger plusieurs semaines.

 

Un impact limité sur la confiance

Pourtant, la confiance des acteurs économiques ne semble pas affectée outre mesure. Les marchés financiers ont connu une courte période de flottement le 1er Octobre, mais il n'y a eu aucune panique. Les entreprises et les marchés financiers semblent avoir anticipé. De plus, tout indique que beaucoup d'acteurs économiques ne sont pas réellement inquiets. Une part importante d'entre eux estime qu'un accord politique sera atteint dans les jours à venir, et que tout recommencera comme avant. Selon le patron de Sageworks, une entreprise d'analyse financière, les dirigeants des compagnies privées ne s'inquiètent pas beaucoup de ce qui arrive à Washington5.

Pourtant, même si les américains semblent, globalement, plus ennuyés qu'inquiétés par le blocage politique, certains signes montrent que la confiance des acteurs est affectée. En effet, si certains pensent que le Congrès finira par arriver à un compromis sur le budget fédéral, ce qui permettra de faire reprendre le travail aux fonctionnaires mis en congé, personne ne sait quand cela aura lieu. Or, comme nous l'avons vu, les conséquences économiques et sociales risquent de s'approfondir. Cette possibilité est déjà envisagée par certaines entreprises. Par exemple, Lockheed Martin, qui dépend de ses contrats avec le Pentagone, a placé 3000 employés en congé sans solde après le « shutdown »6. De plus, l'incertitude créée par les négociations sans fin au Congrès génère un climat pesant pour l'économie. Ainsi, la moitié des employeurs du Business Roundtable, un lobby conservateur, estime que les désaccords politiques actuels ont un impact négatif sur les intentions d'embauche dans les mois à venir. Même si les acteurs économiques s'attendent à une résolution rapide du conflit politique, ils commencent donc à se préparer au cas où cela ne se vérifie pas.

 

Le blocage politique et l'épée de Damoclès du plafond de la dette

Plus les jours passent, et plus cette éventualité d'un blocage durable semble d'ailleurs se confirmer. Les Républicains, menés par le Président de la Chambre des Représentants John Boehner, refusent toujours de voter le budget en raison de leur opposition à la réforme du système de santé. Les Démocrates, eux, insistent sur le fait que la réforme a été votée, confirmée par la Cour Suprême, et qu'il est irresponsable de ne pas la financer. Influencée par les élus du Tea Party, minoritaires mais actifs, la droite cherche à réduire les dépenses publiques coûte que coûte. Boehner a encore confirmé l'intransigeance de son parti en déclarant qu'il était impossible, à l'heure actuelle, de relever le plafond de la dette tant qu'un plan de réduction du déficit n'a pas été élaboré. De son côté, Barack Obama refuse de négocier tant que ce plafond n'a pas été relevé7.

Ce chantage au plafond de la dette est inquiétant. En effet, la dette publique des Etats-Unis va bientôt atteindre ce maximum légal, au delà duquel le gouvernement n'est plus autorisé à emprunter. Or, l'emprunt finance de nombreuses activités publiques, qui devront être arrêtées à plus ou moins long terme si le plafond n'est pas relevé. De plus, si ce plafond est atteint sans qu'une solution soit trouvée, il est fort probable que la confiance dans le gouvernement américain s'effondre auprès des investisseurs. Les conséquences sont imprévisibles, mais une chute de la valeur des bons du Trésor est très probable. Ces titres jouant un grand rôle dans la finance internationale, un tel événement pourrait entraîner une nouvelle crise financière mondiale.

Cette éventualité peut encore pousser le Congrès à adopter un compromis de dernière minute, d'autant plus que, si les conséquences du « shutdown » restent encore peu sensibles pour le moment, celles d'un non-relèvement du plafond de la dette pourraient être catastrophiques. Jusqu'à aujourd'hui, il y a eu 18 « shutdowns » du gouvernement fédéral, et tous se sont conclus par un compromis politique. Ce compromis est au cœur de la culture politique américaine et s'appuie sur le système bipartisan, qui a été pensé pour favoriser les solutions de consensus. Le Président Obama compte ainsi sur le soutien des Républicains modérés pour voter le budget fédéral. Il faut espérer que l'influence du Tea Party sera suffisamment faible pour permettre de sortir du blocage.

1http://www.bbc.co.uk/news/business-24341406

2http://www.bloomberg.com/news/2013-10-01/shutdown-would-cost-u-s-economy-300-million-a-day-ihs-says.html

3http://www.pmlive.com/pharma_news/us_shutdown_hurting_business_508280

4http://articles.economictimes.indiatimes.com/2013-10-06/news/42745674_1_food-assistance-wic-federal-shutdown

5http://www.bbc.co.uk/news/business-24341406

6http://www.pmlive.com/pharma_news/us_shutdown_hurting_business_508280

7http://fr.euronews.com/2013/10/09/crise-budgetaire-john-boehner-reste-inflexible/

 

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