Frioul 2014 - L. Pouzin et C. Lebrument: la gouvernance d’internet

Au cours d’un échange informel le 5 juillet au soir et le 6 juillet après-midi ( voir la vidéo) Louis Pouzin a expliqué son combat contre une hégémonie étasunienne rampante qui n’est apparue au grand public qu’en juin 2013 avec les révélations d’Edward Snowden. Mais, la surveillance n’est qu’une infime partie des risques que la mainmise des Etats-Unis fait peser sur nous. Explications.

Au cours d’un échange informel le 5 juillet au soir et le 6 juillet après-midi ( voir la vidéo) Louis Pouzin a expliqué son combat contre une hégémonie étasunienne rampante qui n’est apparue au grand public qu’en juin 2013 avec les révélations d’Edward Snowden. Mais, la surveillance n’est qu’une infime partie des risques que la mainmise des Etats-Unis fait peser sur nous. Explications.

Le « datagramme » est le protocole de base de l’internet, sa particularité est d’arriver à faire se parler des machines et des interfaces toutes différentes : connecter des réseaux de réseaux. C’est Louis Pouzin[i], ingénieur ingénieux français, qui a inventé et développé le datagramme en 1972 contre l’avis des Télécoms et d’une bonne frange de l’establishment d’alors. 

Le réseau imaginé par Louis a finalement été développé par des chercheurs du MIT (USA) après l’abandon par la France de l’idée de créer un réseau de réseaux au profit… du Minitel (merci Giscard !).  Louis avait intégré une couche sécurité mais dans les années 80 cela n’a pas paru prioritaire et l’internet que nous utilisons quotidiennement est le même que celui des années 80, sans sécurité. On a juste ajouté de nouvelles applications et des tonnes de pansements pour colmater les fuites.

Reconnu mondialement comme le père de l’internet, Louis a reçu en juin 2013 le Queen Elizabeth Prize of Engineering[ii], équivalent du Prix Nobel pour les ingénieurs, remis en mains propres par la Reine à Buckingham Palace.

Fort de cette légitimité, l’histoire de la gestion de l’internet  qu’il nous a racontée sur un coin de table sous le ciel étoilé du Frioul avec des mots simples et clairs a permis aux participants de mieux comprendre les enjeux.

L’internet n’est pas qu’une aire de jeux ou d’échanges entre individus, c’est également le support devenu incontournable pour le développement des Pays en Voie de Développement (les PVD) et un atout majeur pour les autres afin de lutter contre la disparition inéluctable des emplois. Internet comme vecteur de développement, cela se vérifie dans les pays qui l’ont compris et qui ont pris le train en route. Par exemple, le Rwanda, 20 ans après le génocide, est devenu la Silicon Valley de l’Afrique avec une croissance annuelle de plus de 8%.  

La maitrise de l’internet c’est la maitrise du monde économique et la pierre d’angle du développement des pays, de l’économie mondiale.

Cette gestion de l’internet, cette prise de pouvoir, c’est ce que l’on appelle la Gouvernance de l’internet.

L’Europe s’est totalement désintéressée de ce média (pas si nouveau que cela), la nature ayant horreur du vide, les américains ont vite compris tout l’avantage concurrentiel qu’ils pouvaient en tirer et ils se le sont approprié.

On ne se souvient plus que, jusqu’en 2003, les gouvernements ne pouvaient gérer eux-mêmes leur propre extension (.FR, .DE, .BE, etc.) qui étaient entièrement sous domination d’une société privée dépendant du Département d’Etat US et de la NSA, l’ICANN[iii].  Deux sommets de l’ONU en 2003 et 2005 (le SMSI[iv]) ont tentés de rendre un plus juste équilibre à la gestion de l’internet au niveau mondial, mais le gouvernement US n’a jamais rien lâché.  C’est toujours le cas en 2014.

Comme Louis l’explique très bien, l’organisme californien de droit privé qui gère l’internet ne connaît qu’un intérêt, le sien. L’ICANN est une forteresse qui gère des sommes colossales car elle est le collecteur final de toutes les reversions des revendeurs de noms de domaines du monde entier, tous mis sous sa coupe exclusive. Un organisme qui a érigé le clientélisme en mode de gestion et qui profite du désintérêt des politiques, de la naïveté de l’industrie et de la méconnaissance de la réalité du réseau par les utilisateurs à son seul profit pour établir une suprématie toute artificielle. Son mantra ? Un seul organisme doit centraliser tout l’internet. Mais, l’internet a été créé pour interconnecter des réseaux hétéroclites : l’unicité de l’internet est une légende urbaine.

Depuis le sommet du SMSI de 2003 Louis se bat pour une reconnaissance d’une juste Gouvernance mondiale. Présent dans tous les sommets organisés sur le sujet, il intervient dans les colloques pour porter sa voix et sa connaissance du sujet. C’est ainsi qu’après avoir fait des tests durant près de 8 ans il a développé une nouvelle idée : créer sa propre extension, sans passer par l’ICANN, et utiliser enfin l’internet pour ce qu’il a été créé, un lieu de partage de la connaissance pour tous et dans toutes les langues. L’internet est maintenant devenu un média incontournable pour le développement des peuples et de leur économie.

A la suite de ces tests, en 2012, Open-Root était né.

Chantal Lebrument


[i] http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Pouzin

[ii] QEPrize – www.qeprize.org

[iii] Internet Corporation for Assigned Names and Numbers – ICANN – créé en 1998

[iv] Sommet Mondial de la Société de l’Information - http://www.itu.int/wsis/index-fr.html

*****************************************************************

Pour un internet citoyen ouvert à tous

Présidente de l’association Loi 1901, EUROLINC, créée par Louis Pouzin, Chantal Lebrument a participé dès 2003 aux différents Sommets onusiens sur la Gouvernance de l’internet.

L’idée de porter une nouvelle solution à la dominance étasunienne par la création d’extensions internet personnalisées a été une démarche logique bien avant que les problèmes de sécurité soient révélés au grand public.

La base du système ICANN repose sur l’unicité, donc la rareté, ce qui est une aberration. Comment croire un instant qu’il soit indispensable d’avoir un annuaire unique de l’humanité dans toute la diversité de ses langues ?

Ce qu’il faut savoir, c’est que depuis le début des années 90, il existe des sociétés qui ont créées leur propre annuaire et ont commercialisé des extensions personnalisées. Ainsi, des sociétés ciblant des marchés de niche ont perduré : Louis Pouzin a recensé environ 50 opérateurs de «racines ouvertes» qui offrent à leur clients la possibilité de communiquer avec des .beer, .sport, .art, .cafe, .dvd, etc.[1]

L’idée d’un internet citoyen, ouvert à tous et à des tarifs proches du réel est devenu un but à atteindre depuis 2008, année où l’ICANN fit sensation en déclarant l’ouverture du nommage lors d’une réunion à Paris. Le nommage ? Comprenez la possibilité d’avoir l’extension de son choix. Une extension ? Oui, ce qui est à droite d’un nom de domaine : .COM, .EU, .FR, .INFO…  En anglais on parle de Top Level Domain (TLD) parce que les machines lisent les adresses de droite à gauche donc l’extension en premier. Pour l’ICANN monétiser cette belle idée était la priorité et il a fallu attendre mars 2014 pour que les premières extensions voient le jour. Mais à quel prix ! Rien que pour le dossier de candidature, 170 000$ et un coût récurrent de 50 000$/an ! Le résultat est qu’en ajoutant aux 39 extensions génériques et les 260 extensions pays plus de 1700 nouvelles extensions, le web devient une jungle où plus que jamais la loi du plus riche l’emporte. Une autre étape dans l’hégémonie a été franchie: plus de 80% des 1700 nouvelles extensions (New gTLD) sont sous autorité étasunienne !

C’est pour lutter contre cette dictature numérique qu’Open-Root a développé dès 2008 une idée de Louis Pouzin qui permet de créer des extensions à l’infini et en fonction des besoins réels des gens… ce que l’ICANN et les américains sont incapables de faire. Gérer les langues – scripts, accents – ce n’est pas trivial, juste nécessaire pour quelques milliards d’individus dont la langue native n’est pas l’anglais. Ne pas pouvoir communiquer avec sa population est un handicap majeur. Le multilinguisme est essentiel pour le développement des peuples dans l’internet. Les PVD[2] aux écritures diverses ont été laissées sur le côté du chemin, la demande est énorme car pour tous les pays en développement (et les développés qui veulent le rester) l’internet est le seul vecteur de croissance.

Le mot d’ordre de Louis Pouzin a donc été « ayez l’internet dans votre langue », une idée révolutionnaire !

Mais comment cela fonctionne-t-il ?

Tout d’abord, une évidence, les machines ne savent pas lire. Les « noms de domaine » extension comprise sont traduits en langage informatique, en 0 et en 1.

Ensuite, un constat, la lecture se fait de droite à gauche.
Ce sont des serveurs spécifiques qui effectuent cette traduction, les Serveurs de Noms. Leur seul travail est de traduire un nom de domaine en une suite de numéro, un N° IP[3]

Le parallèle expliqué par Louis avec la gestion du téléphone est clair :

Nom de personne  <-> N° de téléphone

Nom de domaine <-> N°IP

La gestion des numéros de téléphone est sous l’égide de l’l’UIT[4], organisme dépendant de l’ONU.

Pour l’internet, la gestion dune partie du réseau a été confiée à l’ICANN où ces numéros sont stockés dans une base de données jalousement gardée par la NSA, on sait maintenant pourquoi.

Les extensions créées dans le cadre des tests menés Open-Root ont permis la connexion à internet de diasporas dont les langues et/ou l’origine rendaient impossible une prise en compte par l’ICANN. C’est ainsi que le Tibet a eu un .ti, les Tamouls, le .te, les Kurdes le .ku, les Arméniens le .wa, etc. ce qui leur a permis de partager leur écriture, leurs chants, poèmes et autres diversités culturelles dans un internet acceptant enfin leurs langues écrites.

Pour assurer la distribution dans l’ensemble de l’internet de ces extensions, Louis a contribué à la création d’un réseau de plus de 25 serveurs de noms[5] qui est géré par un professionnel situé en Allemagne, un des geeks qui ont contribués à la création du Parti Pirate allemand et son accession au Parlement Européen. Ce réseau est indépendant de celui de l’ICANN, donc « discret » et moins surveillé par la NSA. Il est fiable et rapide et il est basé sur le volontariat de gestionnaires de serveurs de part le monde qui œuvrent pour un internet citoyen, plus sûr et ouvert à tous.

C’es sur la base de cette idée que s’est faite la création d’Open-Root (www.open-Root.eu), l’aboutissement de la démarche de Louis Pouzin pour mettre enfin l’internet à la portée de tous.

Et cela fonctionne. Le système permet la création d’extensions personnalisées sans exclusive, et avec en prime une dimension éthique par la rétrocession de 25% des gains aux gestionnaires des serveurs, un revenu bien utile pour pérenniser le réseau (mises à jour des machines, achats, gestion, etc.). L’idée n’étant pas de créer un nouveau monopole mais, au contraire, de donner des idées à d’autres pour que l’internet reste un bien commun utile à tous.

L’ouverture du nommage permet aux internautes de s’approprier le réseau : PME, associations, chercheurs, scolaires, cercles familiaux, projets... Bridé depuis plus de 20 ans l’internet reste à inventer et les internautes sont imaginatifs. A eux de s’emparer de cette nouvelle possibilité et de contrer ainsi les tentatives de surveillance et d’hégémonie.

C’est en expliquant ces enjeux qu’Open-Root a éclairé la démarche des lanceurs d’alerte qui mettent leur propre vie en jeu pour tenter de contrer ce rouleau compresseur de la privatisation d’internet.

Chantal Lebrument


[1] Voir article sur la plainte de NameSpace contre l’ICANN - http://www.open-root.eu/decouvrir-open-root/actualites/un-lancement-difficile

[2] Pays En Voie de Développement

[3] Internet Protocol – sert à envoyer les requêtes vers la bonne machine qui retraduira le n° en nom

[4] Union Internationale des Télécommunications

[5] Les serveurs de nom ne gèrent pas les contenus, ils ne font que traduire un nom de domaine en un n°IP

 

dimanche aprem louis Pouzin © camedia frioul

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.