Laïcité et monde commun (2). Ce que nous disent les écoles marseillaises de la Busserine et des Flamants


Ce que nous disent les écoles de la Busserine et des Flamants (Marseille 14ème).

Article de Puyvert, contribution à la réflexion  en cours sur « laïcité et monde commun ».

En quoi la laïcité de 1905, portée par une dynamique refondatrice, permettrait-elle à la fois de mettre fin à son instrumentalisation par la droite dure et le FN et de combattre pour de nouvelles libertés et l’égalité des courants de pensée dans la société ? C’est cette question qui a manifestement animé les femmes tricolores (foulard bleu, tee-shirt blanc et brassard rouge), comme leurs porte-parole, Sonia Flijane et Rebbia Meddour, rassemblées devant l’école publique des Flamants[i]  le mardi 26 mai 2015.

Une coïncidence  donne une piste politique d’actualité: le rassemblement a lieu le jour où deux femmes, Manuela Carmena à Madrid et Ada Colau à Barcelone,  soutenues par la gauche radicale de PODEMOS,  pourraient devenir maires, elles qui ont répété sur leurs affiches et dans des réunions : « Gobernar escuchando » (gouverner en écoutant). Les citoyens tenus à l’écart des processus des décisions publiques pourraient ainsi reprendre parole et pouvoir au moment où l’abstention massive en France et ailleurs signe un rejet de la politique institutionnelle.

Un mois auparavant, un reportage de France 3,  diffusé le 30 avril 2015, « Marseille à l’épreuve du FN » centré sur S. Ravier, sénateur-maire FN des 13e et 14e  arrondissements, a mis le feu aux poudres. On peut voir ici ce reportage . Entre deux autres phrases haineuse, Ravier s’exclame : «  J’t’en foutrais moi du vivre ensemble. » Une parole qui tue la République. Or Ravier n’est pas un psychopathe comme certains l’affirment. Non, c’est le fascisme ordinaire qu’il assume devant les caméras. Celui des heures sombres du 20ème siècle. Ce système politique de guerre de tous contre tous. Hier les juifs, aujourd’hui les musulmans.

Aussi les libelles placardés par les parents d’élèves sur les murs lors de ce rassemblement devant l’école des Flamants parlent-ils à leur tour. Une autre langue. Paroles d’espoir, paroles de fierté, paroles d’humanité. Réponses de miel au fiel de Ravier. Elles disent : « Ne grimaçons pas, vivons ensemble ! ». « Notre école publique est invincible. Notre vivre ensemble est invincible ! » Plus loin, sur un autre mur, l’ironie  pointe: « Stéphane l’école républicaine va t’aider .Voici le vocabulaire du vivre ensemble : 1/Egalité 2/Solidarité 3/Entraide 4/ Partage 5/Altruisme 6/Amitié. ». Et juste à côté, en référence au reportage où l’intéressé appelle les « étrangers » à se « bouger » : « "Bougez-vous …" Bêtes et disciplinés que nous sommes, c’est ce que nous faisons aujourd’hui. Nous nous bougeons par le biais de ce courrier… » ( lettre ouverte des parents de l’école,  le 15 mai 2015: « Pensées contraires à notre école républicaine » voir ici en PJ).

 « A la fin de l’envoi, je touche » disait au théâtre Cyrano de Bergerac … «  Décision du Conseil des parents d’élèves concernant S. Ravier : « Exclusion définitive. »

Nous retrouvons ici le même retournement de stigmatisation qu’à l’école voisine de la Busserine (14arrondissement) quand la représentante des parents d’élèves, Djamila Mostefa , réplique au conseiller d’arrondissement du 13/14 ,Karim Herzallah (ex UMP devenu FN).  Le 15 mars 2015, il fait référence plusieurs fois à l’existence divine en venant au Conseil d’école: « si Dieu le veut ! » « Inch’Allah », s’exprime en arabe, indique à cette représentante des parents qu’il était « musulman comme elle ». Djamila Mostefa lui répond en français et revendique la laïcité comme liberté de choix et principe de base de l’école publique. Les populations françaises, majoritaires dans les quartiers populaires au Nord de Marseille, dont les « origines » sont si souvent montrées du doigt, ici encore, ont refusé d’être prises au piège dans lequel l’élu FN voulait les enfermer pour les manipuler.

De même aux Flamants : l’image forte de sens d’un Ravier exclu de l’école de la République par les parents stigmatisés a un sens symbolique dont il convient de mesurer toute la portée. Vous voulez nous exclure de la citoyenneté, de l’égalité des droits, du « vivre ensemble » M. Ravier ? C’est vous-même qui vous mettez en dehors de la République ! Pourrait-on mieux dire que le FN est un parti qui se situe hors du champ du débat démocratique ? Puisque, malgré toutes les  dédiabolisations-camouflages  de Marine Le Pen, ce maire de secteur persiste dans son refus de la démocratie : « Je ne me sens obligé de rien. » conclut-il dans le reportage. Mais Sonia Flijane riposte : « Nous sommes tous citoyens à part entière ».

Belle réplique pour un enjeu politique majeur. Qui est celui-ci. Qu’on me pardonne un bref rappel d’histoire politique.

Le FN, parlant des « français de papier » à propos des descendants d’immigrés, s’inscrit dans la tradition de l’extrême droite nationaliste des années 30 .Celle qui accède au pouvoir avec Pétain en 1940 et son cortège funèbre. Fin du régime parlementaire, suppression des libertés individuelles, lois raciales excluant les juifs de la fonction publique, collaboration avec le régime nazi, envoi des juifs dans les camps de la mort et les chambres à gaz.

Voilà ce que signifie la négation de la République ! Ravier, le FN ne se revendiquent pas de ces mesures. Mais que veulent dire les paroles de Ravier à propos d’une femme Rom en train de mendier : « Elle m’a pourri le quartier » et des centres sociaux : « …c’est de la collaboration avec les crapules. » ? La dénonciation du « racisme anti-Français » si souvent allégué par le FN ou la stigmatisation des « immigrés qui vont changer la nature du particularisme français » et récemment « les terroristes musulmans » convoqués de façon récurrente, ou les discours sur le voile qui tous menaceraient « l’identité nationale «  de la France, ne sont- ils pas des préparatifs menaçants pour la démocratie ?

En défendant, et avec quelle énergie, intelligence et courage, « le vivre ensemble » de tous les citoyens de notre pays, les femmes et les hommes de ces deux écoles des quartiers populaires du Nord de Marseille montrent la voie de l’action collective à tous ceux qui croient acquis, stable et définitif un régime républicain en réalité fragile.

Ils ont aussi fait œuvre de libération, en déconstruisant avec leurs foulards tricolores, l’image de la doxa médiatique ,celle dite de « l’enfermement communautaire » depuis les trois jeunes filles voilées du collège de Creil (Oise)montrées le 5 octobre 1989 au journal télévisé d’Antenne 2 et utilisées « ad nauseam » comme un élément de stigmatisation « laïque » des musulmans. Le repli identitaire n’est pas toujours là où on le place : implicitement les tenants de la laïcité raciste, tel le FN, s’en servent comme moyen de référence à l’identité nationale et catholique de la France, pierre angulaire de l’ethnicisation de la question sociale frontiste. Ainsi Louis Aliot , vice- président du FN : « …la laïcité est un concept qui est à l’origine judéo-chrétien … et même comme pays laïque, il n’en demeure pas moins que la France est une terre chrétienne »[ii]

Marine Le Pen affirme de la même façon : « Nos valeurs républicaines sont issues de notre culture chrétienne. » [iii] C’est évidemment oublier que la laïcité et la République se sont construites contre l’Eglise catholique ! Mais c’est surtout destiné à affirmer que les musulmans sont difficilement « assimilables » dans le creuset français. La confusion fait toujours le jeu du pire.

Or ce qui ravage la société en France c’est l’extension de la pauvreté, le chômage de masse depuis 30 ans (un triste record de durée depuis plus d’un siècle ), la corruption qui touche tant de secteurs d’activités, l’impuissance des politiques à y faire face, la routinisation de leurs logiciels de pensée, la professionnalisation des élus qui laissent de côté les citoyens… Quant aux partisans de la contre-offensive de régression sociale et démocratique, ils sont en marche avec le FN qui, chaque fois qu’il le peut (par exemple rétablir la laïcité... en mettant de la viande de porc dans les cantines des écoles !) brandit l’étendard de la laïcité, comme hier Le Pen père s’en prenait aux « immigrés ».Encore une fois la guerre civile prônée par le nationalisme comme moyen de domination de tous.

Pour y faire face, deux objectifs pour un même combat: que les citoyens remettent sur les rails les libertés laïques et l’égalité de toutes les convictions. Qu’ils prennent eux-mêmes en mains leurs propres affaires.

Il n’y a pas de démocratie sans règles ni sans militants de la démocratie. Les femmes et les hommes des deux écoles des quartiers Nord sont de ce combat. Comme ce qui se passe en ce moment en Espagne et en Grèce. Des quartiers à l’État. Avec les autres peuples d’Europe. Ils disent aussi que le centre du débat public dans la République c’est bien la question sociale et celle de la démocratie, bases de l’émancipation humaine.

C’est pourquoi le « collectif Marseille 13/14 contre l’extrême-droite » travaillera à créer les réseaux, suscitera des débats, fera vivre coopérations et solidarités pour casser le « eux » et le « nous » ravageur, les clientélismes marchands et politiques, ces moyens destructeurs insidieux de la démocratie, engagera des réalisations collectives telles qu’elles permettent de contribuer, si modestement soient-elles à une refondation de la République sociale universelle .Celle où les « étrangers », comme le souhaitait Jean Jaurès, n’existent plus. La République de l’égalité réelle. Cette route est longue sans doute. Raison de plus pour s’y mettre tous. Et d’abord en écoutant les citoyens.

Une manière nouvelle d’agir en politique a été amorcée dans ces deux écoles. Comme une contribution pour une refondation du « vivre ensemble » permettant de dépasser les nostalgies et les stigmatisations en préparant l’avenir de tous.

Gérard PERRIER, alias PUYVERT 

Professeur de lettres retraité, syndicaliste, bénévole dans un  Centre Social  du 14ème à Marseille. Auteur de Vitrolles, un laboratoire de l’extrême-droite et de la crise de la gauche (1983-2002, éditions Arcane 17, Paris, 2014


[i] Les 13e et 14e arrondissements de Marseille sont des quartiers populaires au nord de la ville. Nés avec les grands ensembles urbains (résorption des bidonvilles et arrivée des « Pieds Noirs » en 1962, main d’œuvre du BTP venue surtout d’Algérie). Avec la récession économique, ces quartiers ont subi de plein fouet chômage de masse, paupérisation, ghettoïsation, décrochage scolaire, réseaux de trafic de drogue et économie grise. Arrivée des migrants des Comores, départ des couches moyennes, quasi désert politique après l’effondrement du PCF, remplacé par le PS et les pratiques clientélistes du Conseil Général, aujourd’hui en déshérence. Les résistances viennent d’associations de quartier (Quartiers Nord Quartiers forts, Ancrages…), de travailleurs sociaux, d’enseignants et parents, de centres sociaux d’éducation populaire. 

[ii] Entretiendu 31 mai 2011, cité par Sylvain Crépon dans son livre : Enquête au cœur du nouveau FN  (éditions Nouveau Monde, 2012, Paris).

[iii] Citations extraites du livre de Sylvain Crépon Enquête au cœur du nouveau FN (éditions Nouveau Monde, 2012, Paris).

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