Quel débat, pour quelle démocratie ?


Article de Michel-Lyon. Contribution au débat en cours sur l'éthique du débat (cf les trois articles précédents de l'édition)

L’éthique du débat a immédiatement polarisé la file de commentaires. Mais l’éthique du débat dépend de sa fonction : Débat entre personnes engagées à égalité dans une action ? Joute entre philosophes ? Affrontement de candidats en période préélectorale ? entre employeur et représentants du personnel ? Ou débat de l’Assemblée nationale, …

On voit qu’à chacune de ces facettes de notre démocratie correspondent des éthiques différentes.

Examinons-les, classées par ordre décroissant d’autorité (ou croissant d’égalité)

A . Réunion employeur / représentants du personnel en Comité d’entreprise, ou délégués du personnel, ou CHSCT. Pour les textes et pour les tribunaux, l’employeur est maître de liquider l’entreprise quand bien même elle serait bénéficiaire. Libre de délocaliser, libre de licencier pour augmenter la valeur en bourse, etc…. Les représentants du personnel sont confrontés à ces menaces permanentes auxquelles s’ajoute le nouveau management à l’origine d’innombrables burn out et suicides organisés en parfaite hypocrisie. Mais l’employeur lui-même est soumis à des menaces lourdes, car l’investissement classique stable, a été remplacé par des capitaux flottants qui sautent d’une opportunité à l’autre, et relèvent de la piraterie. La spéculation en bourse sur les grandes entreprises, comme sur les matières premières, ou sur les denrées alimentaires de base ou sur des monnaies rend l’avenir illisible. La multinationale à laquelle on appartient aujourd’hui, n’est plus celle de l’an dernier et aura peut-être encore changé dans un proche avenir…

De plus, il faut distinguer les entreprises qui raflent le marché et sous-traitent l’exécution, et d’autre part celles qui travaillent en sous-traitance soumises à l’abus de position dominante. S’y ajoutent les malfaçons et escroqueries ordinaires de la part des fournisseurs comme de la part des clients ou du banquier.

Il en résulte que la confrontation employeur / délégués est opaque, dominée par l’enfumage, la suspicion et la langue de bois. L’utilité pour les délégués d’y aller est d’y dénoncer les conditions imposées aux salariés, afin que nul ne puisse prétendre ignorer.

Ethique des délégués : le parler vrai sur le vécu des salariés.

B. Session d’Assemblée nationale. Ses débats sont préparés par un important travail en commissions qui mobilisent d’importants moyens d’investigation et produisent des rapports de haute tenue. Mais cela finit en général au fond d’une cave, après que le lobbying des sociétés et banques concernées ait fait le siège des ministères, contre-propositions en main, évidemment à leur profit. Tous les partis « de gouvernement » se sont grillés à ce jeu. Les interventions du Premier ministre comme les préambules des propositions de lois soumises au vote sont toujours louables. Mais contredites par l’effet des textes mis au vote. Débats-spectacles où chaque parti politique cherche à plaire à son électorat, et cherche à reporter les régressions sociales sur ses adversaires ou sur l’Europe. Les confrontations théâtrales masquent le véritable pouvoir dictatorial : celui de la finance néolibérale.

L’éthique de tels débats fondamentalement opaques est symbolisée par les flèches injurieuses que les femmes, a fortiori « de couleur », doivent y subir.

Le parler vrai sans effet de théâtre doit être celui « vraie gauche » et écologistes, ainsi qu’un travail approfondi sur les rapports qu’il faut faire connaître.

C. Conseils régionaux, départementaux, communes. Plus ces territoires sont importants, plus leurs élus sont liés aux puissances économiques, MEDEF, FNSEA, plus les débats de ces assemblées ressemblent à ceux de l’Assemblée nationale. Les élus sont ordinairement mis au pied du mur de super projets concoctés en secret avec des intérêts privés, Toujours censés porter l’intérêt général, et parfois assortis de rétro commissions inavouées.

La finance néolibérale a investi les institutions et épuisé la démocratie représentative.

L’éthique « vraie gauche » doit trancher.

D. C’est au niveau des communes, que des expériences ont lieu de démocratie directe qui amènent des habitants à prendre en main collectivement un secteur de vie, doté d’un budget. Médiapart a rendu compte d’un village de Bretagne ; Dominique Filatre a évoqué son expérience d’élu. Ces expériences, comme celle de Grigny (Rhône) et de Grenoble méritent chacune une étude spécifique. Les débats ont l’intérêt d’unir des personnes engagées dans la réalisation d’un bien commun, qui débouche toujours en bras de fer avec des forces qui veulent leur élimination, si l’expérience n’est pas déviée et intégrée au système de la rentabilité.

L’éthique des débats va de soi : sincère et fraternelle.

E. Le débat public qui concerne l’ensemble de la population a lieu sous la pression gouvernementale, sous la pression d’ »experts », de « politologues » et d’une multitude de chroniqueurs. La plupart viennent asséner la parole du MEDEF, certains ont une démarche scientifique, d’autres franchement réactionnaires. Internet perme d’accéder à d’autres approches critiques, ainsi qu’à l’expression de formations d’opposition.

Une technique utilisée par Sarkozy consistait à lancer une diversion par jour (le voile, le karcher…) alors que les textes qui détruisaient les services publics étaient mis au vote. La loi Macron a modifié de nombreux domaines, de sorte qu’aucun n’a pu faire l’objet du débat public. Ethique de l’embrouille.

C’est par d’innombrables micro actions sur le terrain que le peuple peut s’affirmer, se constituer.

F. Les files de commentaires qui font suite à des articles de presse, dont Médiapart, ou à des émissions de radio ou de télévision, contiennent parfois des témoignages vécus, d’expérience professionnelle et de réflexion personnelle. Enrichissants. Mais la majorité des commentaires consiste en réactions épidermiques instantanées, escarmouches sans enjeu. On a souvent l’impression d’expressions à sens unique, d’absence d’écoute, qu’a priori tout ce qui n’est pas son propre point de vue ne vaut rien. Et de techniques mises en œuvre par quelques lecteurs qui veulent bloquer certains débats. Au total, cela reflète l’état du débat public.

G. Débats au sein des partis politiques. Les partis sont généralement bâtis sur un schéma pyramidal avec soumission à l’échelon supérieur, donc finalement, au chef. Ils se définissent une identité autour d’une ligne politique et d’un corpus de règles. Leur dynamique, leurs actions se polarisent dans l’affirmation de l’identité du groupe. D’où un décalage de motivation avec les gens du terrain non encartés et Qui n’apprécient pas, ou fuient.

Le débat interne est nécessairement cadré par la fidélité à l’identité du groupe, mais se joue par des conflits fratricides épuisants, où l’éthique a peu de place. Front de Gauche, ses composantes et les écologistes devraient en tirer les leçons depuis 1945.

Depuis les années 60 ce type de fonctionnement est devenu de plus en plus insupportable.

H. Les syndicats ont une grande difficulté à se dégager de ce fonctionnement autour d’une ligne politique, et grande difficulté à impulser une dynamique de luttes à la base, face aux techniques que « le patronat » a mis en œuvre pour casser les dynamiques de solidarité au travail, à faire émerger un débat à la base fondé sur le vécu partagé. L’examen du débat doit distinguer les périodes de soumission, et les périodes où la mobilisation permet à des luttes de s’affirmer. Exemple récent : la grève pour affirmer le service public de la radio. La structure des syndicats est le lieu de luttes internes elles aussi épuisantes, où l’éthique a peu de place, et où les syndicalistes actifs sur leurs lieux de travail ont peu de poids. La démocratie interne doit trouver d’autres modalités.

I. Le secteur associatif se partage aussi entre - des modèles pyramidaux où ne sont débattues que la façon de mettre en œuvre ce qu’impulsent le Président et le Directeur. Le poids de ces derniers limite la portée du débat interne dans nombre de cas, et ressemble à ce qui se passe dans les entreprises. Les salariés de ce secteur souffrent eux aussi de burn out, lorsqu’il est sous financement public.

- et des modèles en réseau qui mutualisent l’expérience et les outils de façon à permettre le développement des initiatives de terrain. Exemple : Resf. Il serait utile d’avoir un bilan d’ATTAC dans sa période qui a précédé sa scission.

L’éthique du débat n’y fait pas problème, puisque tous sont animés de la volonté des réaliser des actions partagées.

J. Débat entre scientifiques. Confrontation de théories qui s’élaborent et se confrontent au réel dans des expériences. Ethique : l’honnêteté intellectuelle.

K. Le rapport au réel est aussi crucial dans le débat entre philosophes, ainsi que dans leur rapport avec le commun des mortels… Les débats, lorsqu’ils ont lieu deviennent facilement acerbes, agressifs. Même l’éthique du débat ne donne pas cohésion. (Pas d’inquiétude, en débat public, tout est courtois !) Sortir de la dissociation entre théoriciens et praticiens est une urgence, pour recevoir air et lumière !!

Toutes ces facettes du débat au sein de notre société sont constitutives de notre démocratie, ou plus exactement du combat permanent pour la démocratie.

Ce texte vise à ouvrir le débat, bien sûr !

michel-lyon

 

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