Synthèse de la discussion sur l’éthique du débat

Dans l’édition CAMédia, quatre textes ont été publiés et commentés sur le thème de l’éthique du débat, selon un rythme hebdomadaire. Il ne s’agit pas de résumer ici l’ensemble de la discussion très riche qui s’est développée sur les fils.

Dans l’édition CAMédia, quatre textes ont été publiés et commentés sur le thème de l’éthique du débat, selon un rythme hebdomadaire. Il ne s’agit pas de résumer ici l’ensemble de la discussion très riche qui s’est développée sur les fils. Pour l’heure, nous nous limitons à faire une liste des propositions qui sont apparues au cours de la discussion et qui peuvent nous aider à élaborer une méthode de débat possible sur l’internet participatif.

Rappelons les articles, par ordre de parution:

Le débat, l’éthique et la démocratie de Pascal Maillard

L’écrit, la face et le virtuel de Calamity Tanche

Un moment politique contre le motus vivendi de Chantal Evano

Quel débat pour quelle démocratie de Michel-Lyon 

Simultanément, en rapport avec ce thème, Mérienne a lancé sur son blog une expérience sous l’intitulé Une procédure auto-adaptative

La plupart des recommandations et propositions qui sont issues de la discussion peuvent fonctionner directement dans cette édition ou sur les blogs de ceux qui le souhaitent, en toute autonomie. Certaines, cependant, supposent de s’adresser à Médiapart, dans un esprit de coopération et d’exploration,  pour voir si elles sont compatibles avec la charte, les dispositifs techniques et la conception des interactions participatives dans le journal.

 Elles sont récapitulées sous trois rubriques : l’éthique du débat, la régulation du débat, le contenu, le sens et le but du débat.

L’éthique du débat

  • Dans le cadre du dialogue participatif, dans cet espace social que constitue le Club de Mediapart, l'éthique relève plus d'un comportement individuel que d'une morale collective. Nous avons le choix entre privilégier le débat libre et ouvert, non structuré, ou des formes de débat plus organisées. Pour cette édition participative, CAMédia a pris l’option de débats organisés dans un esprit démocratique, privilégiant la réflexion à partir des désaccords plutôt que la spontanéité des réactions.   

- Etablir ensemble des codes et des usages d’interaction susceptibles d’instaurer un cadre bienveillant pour l’investigation commune et l’expression du conflit, consubstantielles à la démocratie. Il faut que chacun puisse se risquer en confiance sous la sauvegarde de tous. 

- Cultiver l’empathie. Lui donner sa chance en se méfiant des effets négatifs produits par la vitesse des réponses, les « collages » et les effets de« meute ».

- Ne pas faire perdre la face aux autres pour ne pas la perdre soi-même.

- Veiller à respecter l'égalité entre les débatteurs : vigilance vis-à-vis de toute posture surplombante (faire place à l'esprit d'hypothèse), conscience que la violence passe par des formes très diverses, de la grossièreté à l'insulte, jusqu'à l'ironie mordante.

- Pratiquer l’insoumission et la critique envers ceux qui prétendent penser à la place des autres.

- Le débat naît dans une société avec sa culture, sa politique : il contient donc le risque de voir renaître sans cesse « l'impérieux besoin de la distinction personnelle » (en lien avec La société du spectacle) : d'où la nécessaire vigilance critique sur soi, sur le mode du lien forgé entre soi et les autres.

- Prendre en charge le problème récurrent des intrusions violentes qui est ressenti comme un véritable danger. Dans le contexte particulier du web, l’absence du corps, du non-verbal, du vis-à-vis peut faciliter la violence verbale, tuer l’empathie, désinhiber les émotions et la fabrication d’identités meurtrières.

- Pour contrebalancer l’absence du corps sur le web,donner un corps à ses écrits. Cela signifie, par exemple, chercher de nouveaux moyens de se présenter les uns aux autres de manière construite ou ludique, non intrusive : à l’aide de portraits chinois, de « questionnaires de Proust »... Demander à Géraldine Delacroix si elle veut relancer une série de « Portraits croisés » pour favoriser la connaissance réciproque.

La régulation du débat

  • Elle repose principalement sur l’autorégulation individuelle, chaque participant étant responsable de son attitude et de ses propos.

- Nécessité de tenir à la fois l'élaboration théorique sur le thème et sa confrontation avec sa propre pratique : ne pas esquiver l'autoréflexion (ex : comment est-ce que je m'y prends pour argumenter ?)

  • Elle nécessite aussi une régulation de l’échange collectif, qu’il est possible de confier à une instance de modération qui régule les prises de parole, veille aux durées respectives de prises de parole et recentre au besoin sur le thème du débat. Cette instance varie selon les contextes (dans celui de notre édition participative, la modération est assumée par les auteurs et CAMédia).

- S’inspirer de l’éthique de l’empathie dans le conflit.

- Nécessité de définir très précisément l'objet du débat ; si l'objet paraît flou, privilégier d'abord les questions afin de permettre l'apport d'informations ; si la discussion s'écarte du sujet, quelqu'un peut le rappeler afin de permettre que celui-ci continue d'être travaillé.

- S’inspirer des pratiques des débats en présence, en les transposant en fonction des particularités des échanges sur internet.

- Proposer à l’ensemble des blogueurs de Médiapart une possibilité (non contraignante) d’indiquer leur choix au moyen de 3 cases à cocher, visibles en haut des commentaires ou du billet : Aucune modération/ Modération assurée par le blogueur / Modération assurée par X

- La question de la formation des modérateurs est posée. Il est proposé de demander à Médiapart de concevoir un didacticiel de gestion de blog et d'animation des échanges participatifs.

  • La simple modération a posteriori et le recours à l’alerte prévus par la charte peuvent faire barrage à des effets violents ou des interventions hors de propos. Cependant, le déroulement-même des querelles (qui prend du temps et de la place) est ressenti comme un obstacle à la lecture des contributions intéressantes.

- Demander à Médiapart un moyen technique permettant à l’auteur de séparer du fil les commentaires  destructeurs (attaques personnelles, harcèlement en meute, mauvaise foi, débordements émotionnels), soit en lesrefusant, soit en les classant à part.

- Réfléchir à une instance de médiation pour les conflits graves.

Le contenu, le sens et le but du débat

  • Le débat d’opinion est une composante majeure dans un mode de vie démocratique. L’opinion n’est pas l’espace homogène de la moindre pensée mais l’espace hétérogène et conflictuel où s’exercent le droit et la capacité de penser de tous et de chacun. Or les citoyens  sont trop souvent muets ou pas écoutés, la parole légitime étant confisquée par les professionnels de la politique, les experts, les médias et les formes instituées de pouvoir. Il faut donc sauvegarder et multiplier les espaces où la parole des citoyens puisse s’exercer dans sa diversité et se donner les moyens de se faire entendre.
  • Chaque débat prend son sens selon son objet, les protagonistes, le cadre, les enjeux. L'article de Michel-Lyon en propose une typologie.

- Cultiver le doute. Pour aiderà l'élaboration collective des contenus : déconstruire ce qui paraît aller de soi, ne pas craindre d'interroger, de proposer des mises en question.

- Exposer la parole à la vérification. La confronter à la pensée des autres, aux faits, à la raison, à l’expérience, à l’action.

- Valoriser l’hétérogénéité des connaissances, des expériences et des registres. Ne pas s’arrêter à la forme du message, au langage employé, dont les variantes relèvent des origines, des cultures, des personnalités, des engagements de ceux qui s’expriment – notamment, ne pas faire de remarques dévalorisantes sur l'orthographe ou la grammaire d'un intervenant.

Recourir à toute la variété des moyens d’expression, tout spécialement aux arts, mais aussi aux expériences personnelles pour intégrer ceux qui se sentent exclus des échanges du fait des inégalités culturelles et sociales.

-Travailler le conflit sans gommer les désaccords : censurer l’attaque contre les personnes pour permettre la liberté d’expression des idées. Brider la violence et favoriser l'expression du désaccord ; maintenir ensemble la «véhémence dans l'argumentation » et « l'extrême tolérance».

- distinguer sans relâche « l'écrit» du «scripteur ».

- Internet peut donner l’illusion d’un espace et d’un temps disponibles à l’infini, tout en provoquant le sentiment d’urgence du fait que tout disparaît à grande vitesse. Réfléchir aux limites :

                                - Limiter le nombre de commentaires par participant ? (expérience de Mérienne en cours).

                                - Préciser une durée de débat sur un sujet donné (un début, un déroulement, une fin).

                                - Stopper la surenchère. Savoir s’arrêter dans l’expression d’un désaccord et le reconnaître ouvertement

- Inscrire le débat dans l’action. Elaborer des connaissances, des documents, des projets communs. Libre usage des éléments élaborés.

 

Cette synthèse a été rédigée par Marielle Billy et Chantal Evano,

en dialogue avec les auteurs des articles concernés.

 

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