Frioul 2014: Roland Gori, les citoyens contre les bureaucraties

La 5ème Rencontre organisée les 5 et 6 juillet par CAMédia, sur l'île du Frioul, a mis en débat la notion de "commun" : s'y sont succédés des temps d'analyse et des témoignages reflétant diverses initiatives vécues à travers le pays. Roland Gori, co-fondateur de l'Appel des appels, examine comment les coups portés par le néo-libéralisme s'attaquent aux fondements mêmes de notre culture sociale partagée.

La 5ème Rencontre organisée les 5 et 6 juillet par CAMédia, sur l'île du Frioul, a mis en débat la notion de "commun" : s'y sont succédés des temps d'analyse et des témoignages reflétant diverses initiatives vécues à travers le pays. Roland Gori, co-fondateur de l'Appel des appels, examine comment les coups portés par le néo-libéralisme s'attaquent aux fondements mêmes de notre culture sociale partagée.

La dévastation, dit-il, n'est pas qu'économique mais symbolique, elle s'opère par une certaine utilisation du langage et le culte aveugle de l'évaluation et de la performance. Un des premiers biens communs est la langue partagée et s'y attaquer fragilise notre vie même : "Quand on perd le sens des mots, on perd le sens commun, et quand on perd le monde commun, on perd les valeurs partagées et on devient fou. Lâcher la démocratie pour l’ombre de l’opinion…" (R. Gori,  La Fabrique des imposteurs, p. 35). Face à ce travail de sape, de nombreuses résistances voient le jour, et chaque lieu de lutte est une réappropriation du commun désir d'émancipation.


Vous pourrez lire ici la synthèse de l'exposé de Roland Gori diffusé dans sa totalité sur la vidéo en fin d'article.




Les citoyens contre les bureaucraties, par Roland Gori

 

     L’État est le principal producteur de la réalité sociale, même et surtout quand il affirme qu’il y a trop d’État, trop de déficits publics, qu’il faut privatiser davantage, il produit matériellement et symboliquement une réalité sociale. Même et surtout quand il feint de capituler, il est toujours en campagne, il se fait le mercenaire de certains intérêts privés, il ne renonce pas pour autant à sa vocation d’organiser le champ social. Max Weber et Pierre Bourdieu ont, chacun à leur manière, analysé cette fonction symbolique de l’Etat, cette raison d’être de l’Etat qui construit un monde commun. Ce monde commun laisse-t-il aujourd’hui une place au commun, aux biens communs naturels inaliénables, à l’autogouvernement politique des espaces et des biens communaux, aux régulations communes des activités sociales ? Rien n’est moins sûr. C’est même souvent au nom de ce commun qu’aujourd’hui les luttes sociales et culturelles émergent contre l’ordre capitaliste et l’État entrepreneurial.

Frioul 2014 Roland Gori © j.P. Nail Frioul 2014 Roland Gori © j.P. Nail

     L’État serait aujourd’hui ce qui brade matériellement et symboliquement ce qui appartenait jusque là au domaine commun ou au domaine public. Les premiers symptômes de cette maladie de civilisation sont apparus à la surface du langage quand on a commencé à parler de ressources humaines, de capital humain, de performance, de gestion, de managers de santé, de compétences sociales et cognitives… Lorsque vivre est devenu un stratagème, le mal avait déjà envahi l’ensemble du corps social. Les voies d’entrée de cette infection néo-libérale opèrent par les nouvelles formes sociales de l’évaluation qui fabriquent de la soumission sociale librement consentie à partir d’une valeur réduite aux indicateurs quantitatifs de performance.

     A l’époque où s’annonçait la « crise du libéralisme 1», à la fin de ce XIXe siècle miné par ses contradictions, Nietzsche avait prophétisé qu’à ne pas reconnaître le caractère inévaluable du monde, à ne pas consentir à sa force vitale, à sa seule valeur, à vouloir réduire son existence à une objectivité mensongère, l’homme moderne perdait le sens des valeurs. L’évaluation d’aujourd’hui est le nom de cette perte abyssale des valeurs, des valeurs du vivant. Le « système technicien », comme l’appelait Jacques Ellul2, s’est emparé de la société toute entière et la numérisation des activités a donné à la rationalisation de nos conduites un pouvoir sans précédent. Les indicateurs qui devaient aider à la décision ont eu tendance à la remplacer, automatiquement. Du coup c’est la machine numérique qui confisque le savoir faire du professionnel comme la décision du politique. Tous deux se trouvent prolétarisés par une nouvelle bureaucratie de l’expertise qui enveloppe de son linceul glacé la promesse d’émancipation du message des Lumières, promesse fortement meurtrie déjà par les crises du libéralisme et l’émergence des totalitarismes. Cette manière sociale de réduire la valeur aux critères du marché et du Droit, poursuit le mouvement des enclosures qui, depuis le XIIe siècle en Angleterre et plus massivement à partir du XVIIe siècle, a permis de mettre fin aux droits d’usage des communaux au profit des riches propriétaires. Ce mouvement des enclosures qui a produit une véritable désintégration sociale et un très fort appauvrissement de la population rurale marque la naissance du capitalisme. L’enclosure s’est étendue aujourd’hui des territoires aux formes de vie et aux valeurs qui les régulent.

Frioul 2014 l'assemblée © Denis Lafontaine Frioul 2014 l'assemblée © Denis Lafontaine

     Alors comment se réapproprier une démocratie confisquée par la technocratie ? Comment restaurer cette éternelle confiance de l’homme dont parlait Camus en novembre 1946 lorsqu’ilévoquait « cette éternelle confiance de l’homme, qui lui fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des relations humaines en lui parlant le langage de l’humanité ». Eh bien, le langage de l’humanité c’est la parole et le récit et non ce langage des choses et des machines que nous forcent à apprendre les évaluations actuelles.

     La crise du libéralisme à la fin du XIXe siècle, comme la crise de nos démocraties à la fin du XXe siècle, ne sont pas issues seulement des crises économiques qui les révèlent plus qu’elles ne les produisent, elles naissent avant tout des contradictions internes à leurs visions du monde, et à la difficulté ou à l’impossibilité de trouver les concepts et les pratiques pour les traiter. Alors quelle alternative ? Elle semble passer aujourd’hui par une redéfinition du commun dont Pierre Dardot et Christian Laval ont montré le caractère polysémique et fédérateur dans les luttes anticapitalistes3. Mais dans un monde humain la réinvention de la notion de propriété, comme celle de commun qu’elle implique et exclut à la fois, est indissociable d’un récit collectif : « l’enjeu est en effet dans tous les domaines de construire de nouveaux biens communs, une propriété narrative et obligeante pour ceux qui réclament y appartenir. 4» C’est la raison pour laquelle le « commun » à réinventer, pour sortir de cette « tragédie des enclosures » anciennes et actuelles, ne pourra se construire qu’à la condition de retrouver le goût et le sens du récit par lequel l’humain construit son expérience et la transmet à autrui. Nous avons plus que jamais aujourd’hui besoin de cette « pensée de Midi » dont parlait Camus, pensée qui conjoint la raison et le sacré, l’art et la politique, nous rappelant sans cesse que « si la beauté, sans doute, ne fait pas les révolutions. Un jour vient où les révolutions ont besoin d’elle. Sa règle qui conteste le réel en même temps qu’elle lui donne son unité est aussi celle de la révolte. 5»


Roland Gori
 

1 Marcel Gauchet, La crise du libéralisme, Paris: Gallimard, 2007.

2Jacques Ellul, Le Système technicien (1977),Paris : le cherche midi, 2004.

3Pierre Dardot, Christian Laval, Commun Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris: La Découverte, 2014.

4Anne Querrien, “La propriété narrative”, Multitudes, 2010, 41, p. 38-40.

5Albert Camus, L’Homme révolté, Paris : Gallimard, 1951, p 345.

table ronde 1 roland gori © camedia frioul

table ronde 1 © camedia frioul

 

 

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