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Billet de blog 20 déc. 2015

A quelles conditions la ville peut-elle devenir un espace réellement démocratique ?

Christian Maurel contribue au débat sur la démocratie en cours dans cette édition, en réfléchissant aux atouts démocratiques de la ville.

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Il est implicitement et communément admis que lorsque des citoyens élisent librement et à bulletin secret leurs représentants, nous sommes en démocratie. Or, quelques auteurs qui font autorité nous indiquent le contraire. « S’il y avait un peuple de dieux il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes » nous dit Rousseau dans son Contrat social (livre III, chapitre 4). Et Sieyès, dans un discours du 7 septembre 1789, a un propos très clair : « Le citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi… S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet Etat représentatif : ce serait un Etat démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants ». C’est donc un abus de langage que de désigner du mot de « démocratie » le régime politique  dans lequel nous vivons et qui a fait école dans de nombreux pays du monde.

Comment donc nommer ce que nous appelons « démocratie représentative », et qui est une contradiction dans les termes ? Une fois de plus, Rousseau nous apporte la réponse : « Il y a trois sortes d’aristocratie : naturelle, élective, héréditaire. La première ne convient qu’à des peuples simples ; la troisième est le pire de tous les gouvernements. La deuxième est le meilleur, c’est l’aristocratie proprement dite » (Contrat social, livre III, Chapitre V).

 Nous serions donc dans une aristocratie élective. Dans quel état est-elle ? Présente-t-elle tous  les signes du « meilleur » ? N’aurait-elle pas dérivé, avec le temps, vers « le pire de tous les gouvernements », c’est-à-dire vers une aristocratie héréditaire sociologiquement et quelques fois familialement, voire même vers une forme d’oligarchie ? Comment prendre le contre-pied d’une telle dérive dans laquelle les citoyens se reconnaissent de moins en moins et qui met en danger la vie en société elle-même ? Par où commencer un nécessaire travail de reconstruction politique ?

Nous faisons l’hypothèse que la ville peut devenir cet espace d’une construction démocratique qui nous libérerait des dérives d’une aristocratie élective à bout de souffle. Quels sont ses atouts et comment s’y prendre ?

 L’urbanité est un atout et ce n’est sans doute pas un hasard si c’est dans la cité athénienne que la démocratie a connu sa première et sa plus éclairante expérience. La ville  est cet espace où toutes les activités humaines se rencontrent : économiques, sociales, juridiques, culturelles… dans des liens de plus en plus forts avec ce que nous appelons la « mondialité ». Cette congruence entre la diversité d’activités et d’identités culturelles (pensons à Marseille et à de nombreuses villes portuaires), et la proximité,  fait de la ville à la fois un espace de toutes les tensions, de tous les conflits mais aussi de tous les possibles, en quelque sorte un « laboratoire  sociopolitique » qui peut instruire d’autres expériences à d’autres niveaux (rural, intercommunal, régional, national, mondial… ).

Une question tout-à-fait intéressante se pose alors : pourquoi et comment diversité, contradictions et conflits peuvent-ils être le terreau fertile d’une démocratie réelle ? Parce que la « fertilisation des désaccords » est précisément au cœur et moteur de la démocratie, à condition que l’on s’attache à mettre en place les procédures et les espaces publics permettant l’expression, l’analyse, la proposition, la délibération et  l’arbitrage qui sont, bien avant la décision, les étapes incontournables de tout processus réellement démocratique.

Autre atout démocratique de la ville : la démocratie y est en marche et depuis fort longtemps. Pensons à l’expérience de la Commune de Paris, certes dans un contexte très particulier, aux  budgets participatifs associant des citoyens et des pouvoirs publics, aux GAM (groupes d’action municipale) initiés à Grenoble par la municipalité « Dubedout » dans les années 1960, et plus récemment à tous les dispositifs participatifs de la « politique de la ville » comme les commissions extra-municipales, les conseils de quartiers,  les conseils citoyens,  et plus largement à tout le tissu associatif, espace d’expressions et de pratiques citoyennes. Ces démarches sont diverses, souvent tâtonnantes, quelques fois concurrentielles. Elles  méritent évaluation par les citoyens eux-mêmes qui doivent être largement associés à la compréhension de  ce qu’ils transforment, en bien et en mal, dans leurs espaces de vie.

Comment aller plus loin et comment faire pour que la « politique de la ville » devienne une « politique  démocratique de la ville » ? Voici quelques propositions :

-  co-élaboration par les habitants eux-mêmes (et non les seuls citoyens) des grandes orientations et programmes sur toutes les questions qui les concernent : logement, aménagement du territoire, cadre de vie, transports, sécurité, vie sociale et culturelle, éducation, développement économique et des services… Puis, délibération et vote sur ces orientations et programmes après un travail de mise en cohérence dans le cadre d’assemblées populaires.

- choix de l’« exécutif municipal », au moins pour partie, par tirage au sort parmi les habitants volontaires avec une stricte parité hommes/femmes et pour un temps court de trois ans avec un renouvellement par tiers et un compte-rendu public de mandat tous les ans. Souvenons-nous de ce que disait Aristote dans sa Politique (IV, 9, 4) : « Il est démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort, et oligarchiques qu’elles soient électives ».

- délégation de responsabilités en matière de réalisation à des citoyens organisés (associations, structures d’économie sociale et solidaire…) via des conventions pluriannuelles d’objectifs, de moyens et d’évaluation.

- missions nouvelles ou plus clairement affirmées confiées à l’Ecole et aux associations d’éducation populaire  qui devront s’attacher à la formation démocratique des citoyens et futurs citoyens. Sans pour autant prétendre à la création d’« un peuple de dieux », ces structures éducatives ouvertes sur le monde seraient des lieux d’apprentissage, par des méthodes actives, des compétences à s’exprimer, écouter, analyser, proposer, s’engager et délibérer. Ainsi, apporteraient-elles une contribution essentielle à la démocratie, sans aucun doute la plus noble qui soit.

Nous sommes sans doute loin du but. Cependant, çà et là, des initiatives se font jour et des chantiers sont ouverts. La transition démocratique est engagée. Et si cette transition passait par la proximité urbaine pour gagner ensuite d’autres échelons et espaces de décision ? Déjà un peu partout sur la planète, notamment dans le monde du travail où la subordination est la loi, des formes de démocraties se développent sous  la forme de coopératives. Il y a de quoi être raisonnablement optimiste et trouver de la motivation à s’engager, même si nous sommes encore dans un émiettement du monde ancien et des initiatives porteuses d’avenir.

 Rappelons-nous ce qu’écrivait Hegel dans sa préface de la Phénoménologie de l’Esprit : « Cet émiettement continu qui n’altérait pas la physionomie du tout est brusquement interrompu par le lever du soleil, qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du nouveau monde ». Nous y sommes. A nous de faire se lever le soleil !

Christian MAUREL, sociologue, cofondateur du collectif national « Education populaire et transformation sociale », Intervenant-chercheur à l’Université Populaire du Pays d’Aix. Derniers livres parus : Education populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, L’Harmattan, 2010 ; Horizons incertains. D’un monde à l’autre, L’Officine, 2013.

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