L’écrit, la face et le virtuel

Article de Calamity Tanche, contribution à la réflexion  en cours sur l'éthique du débat.Lorsque j’ai lu Goffman1, j’ai pris conscience du théâtre qu’était la situation d’interaction. Que ce théâtre avait ses rites, ses jeux, ses gagnants, ses perdants, mais également son contexte culturel, historique, ethnique. Goffman, c’était en 1974, avant l’avènement de l’internet et des réseaux sociaux. Malgré tout, je pense intéressant de regarder quelques-uns des concepts et notions qu’il aborde, avant de les soumettre à la lumière de ces nouveaux modes de communication.

Article de Calamity Tanche, contribution à la réflexion  en cours sur l'éthique du débat.

Lorsque j’ai lu Goffman1, j’ai pris conscience du théâtre qu’était la situation d’interaction. Que ce théâtre avait ses rites, ses jeux, ses gagnants, ses perdants, mais également son contexte culturel, historique, ethnique. Goffman, c’était en 1974, avant l’avènement de l’internet et des réseaux sociaux. Malgré tout, je pense intéressant de regarder quelques-uns des concepts et notions qu’il aborde, avant de les soumettre à la lumière de ces nouveaux modes de communication.

Nous avons une face, ce dont témoignent les expressions populaires « faire bonne figure » ou encore « perdre la face », une face à préserver, une face à porter. Goffman dit :

« On peut définir le terme de face comme étant la valeur sociale positive qu’une personne revendique effectivement à travers la ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier. La face est une image du moi délinéée selon certains attributs sociaux approuvés, et néanmoins partageable, puisque, par exemple, on peut donner une bonne image de sa profession ou de sa confession en donnant une bonne image de soi.

L’individu a généralement une réponse émotionnelle immédiate à la face que lui fait porter un contact avec les autres : il la soigne ; il s’y « attache ». » (Pages 9 et 10)

Que devient cette face quand nous la portons sur le web (de manière générique pour les réseaux sociaux, sites et forums de discussion) ? Ce que j’observe, depuis 2 ans que j’étudie les échanges virtuels c’est que, dans l’immense majorité des cas, les scripteurs défendent ladite face avec autant d’âpreté, de virulence, d’amour, parfois d’orgueil ou d’arrogance que si elle était charnelle. Même lorsqu’ils utilisent un pseudonyme.

Ce que j’observe également, c’est que le cloisonnement entre les milieux a volé en éclat. Autrement dit là où autrefois, l’on restait dans l’entre soi, l’on se croise sur le web : de classe sociale à classe sociale ; de confession à confession ; de dogme à dogme ; etc. Or chaque milieu a ses rites d’interaction propres. Le rite d’interaction, pour synthétiser, comprend la prise de parole initiale, le déroulement de l’interaction et les modalités de conclusion. Et, sur internet, ces étapes rituelles, que deviennent-t-elles ? Cela dépendra des scripteurs. Mais, la plupart du temps, le rite n’est pas respecté, puisque l’entrecroisement des intervenants peut se faire brutalement et que, dans la plupart des cas, on ne connait pas les rites de l’autre. J’entends « autre » au sens de celui qui n’appartient pas à la même sphère rituelle. On ne dit pas « bonjour » chez Mme « De » de la même manière que chez mon ami Paulo. Je caricature à dessein pour illustrer mon propos. Et l’on ignore à quelle sphère appartient celui ou celle avec qui l’on rentre en interaction. Ce qui n’est pas le cas dans la vraie « vie ». Nous, l’homme, animal social, nous repérons, finalement assez vite, dans la présence physique, « à qui on a affaire », j’entends en termes de sphère sociale. Ceux qui peuvent se targuer de tout savoir de l’autre au premier coup d’œil… ma foi, je suis dubitative.

Alors je ne vais pas citer tout l’ouvrage de Goffman. Mais le sociologue dit encore que celui qui fait perdre la face à l’autre, abime la sienne également. Et cette affirmation, en regard des échanges virtuels, me parait essentielle. D’autant que, et je pense que nombre d’entre nous en avons fait l’expérience, quand on a « perdu » la face, ou qu’on pense l’avoir perdue, on rame pour se la replâtrer, pour lui redonner un air pimpant. Et chacun use de ses armes : qui l’humour, qui la dérision, qui l’agression, qui l’arrogance ou le mépris.

« Tout autant que d’amour-propre, le membre d’un groupe quelconque est censé faire preuve de considération : on attend de lui qu’il fasse son possible pour ne pas heurter les sentiments des autres ni leur faire perdre la face, ce de façon spontanée et volontaire, par suite d’une identification à eux. » (Page 13).

l’empathie ! Qui tend à disparaitre sans que nul ne s’en inquiète, ou si peu. Le 23 janvier 2015, Boris Cyrulnik, neurologue, éthologue, psychiatre et psychanalyste, surtout connu pour avoir vulgarisé le concept de résilience, a accepté de répondre aux questions du journal marocain francophone TelQuel2. Lors de cette interview, il a déclaré deux choses qui m’ont réellement interpelée autant qu’effrayée. Après avoir évoqué la violence en tant qu’élément adaptatif, aux fins de survie, des humains, il note que ladite violence a changé de nature et précise, je cite :

« Aujourd’hui, la violence n’est plus adaptation, mais pure destruction : du couple (violence conjugale), de la famille (violence éducative) et de la société (guerre et précarité sociale). La neuro-imagerie montre que le cerveau finit par être abîmé par la violence éducative ou sociale. ».

Et, plus loin, parlant d’internet, il dit encore :

« Aujourd’hui, Internet produit une violence froide, car il y a un arrêt de l’empathie. Dans une relation en face-à-face, même si rien ne m’en empêche, je ne peux pas tout me permettre. Internet est une merveilleuse machine de communication, mais elle est catastrophique au niveau des relations humaines, puisque la délation se fait sans possibilité de se défendre. C’est donc une forme de langage totalitaire. »3.

Les soirées à la veillée, au coin du feu, ont disparu, ou presque… Je me demande si les conversations sur le web ne les ont pas remplacées, la douceur de l’âtre en moins. Et nous voilà, nous sur cette édition, à vouloir organiser des veillées qui seraient des mises en question de grands problèmes de société, mises en questions par ailleurs indispensables.

Parce que, et là il s’agit de ma conviction, que je ne peux étayer plus avant qu’un avis… je pense qu’à force d’abimer les faces, on blesse l’identité ou les identités. Et qu’une identité blessée accouche de montres sociaux, comportementaux, éducatifs, etc. Il faut à ce sujet, et au regard de notre actualité, relire Amin Maalouf, Les identités meurtrières, dont l’essai date de 1998, mais qui n’a pas pris une ride, voire qui semble prémonitoire à la lueur des terribles affrontements que subit la planète des hommes. Nos crispations sont nos identités blessées. Nos identités blessées nous communautarisent, et :

« Ceux qui appartiennent à la même communauté sont « les nôtres », on se veut solidaire de leur destin mais on se permet aussi d’être tyrannique à leur égard ; si on les juge « tièdes » on les dénonce, on les terrorise, on les punit comme « traitres » et « renégats ». »4

Or, la communauté virtuelle existe, elle se crée, s’organise autour de figures emblématiques, qu’elles soient idéologiques, confessionnelles, ou sous tout autre symbole. C’est ce que j’observe également sur les réseaux sociaux. Faisons un détour par Facebook…

Dans un article intitulé « Le Monde selon Facebook »5de 2011, Jérôme Batout raconte l’histoire de la création de ce réseau social. Il explique cette réussite, alors qu’il était loin d’être le premier à voir le jour (sont cités MySpace ou Copains d’avant pour la France), par le fait que l’application s’est voulue, au tout départ, comme un espace où le conflit n’était pas censé exister, en contrechant de ceux, personnels que vivait Zuckerberg

« Facebook est moins un réseau social – qui s’efforcerait de refléter les interactions que tout un chacun noue dans la société – qu’une utopie sociale – qui s’efforce de gommer une donnée majeure de la vie en société, c’est-à-dire le conflit.».

Et qu’est Médiapart, du moins au sein de son club, si ce n’est un « Facebook amélioré » ? Nous nous organisons en réseau, par affinités. Nous sommes avertis qu’un membre de notre réseau publie une note, un commentaire. Nous avons un fil d’actualités qui correspond à nos centres d’intérêts, peu ou prou. Nous pouvons débouler. Tout comme pour Facebook à son origine, je pense que le projet Médiapart était d’offrir une tribune participative d’où émergerait, fleur dans la chienlit, la nouvelle idéologie, gracieuse de ses promesses, vierge de « mauvaiseté ». On en est loin.

Médiapart est devenu, du moins dans l’aspect club, une espèce de Facebook pour intellos (dont je fais évidemment partie), plutôt ancré à gauche, mais dont les errements et fonctionnements ne sont pas différents de ceux que j’observe sur la page FB de « Jeune Afrique ». Ce ne sont pas les mêmes mots, ce sont les mêmes émotions.

« Partout, et jusque dans la presse réputée « sérieuse », la sensibilité est excitée, manipulée, traitée comme un gisement d’exploitation. Tous les moyens sont bons pour échauffer les esprits : images chocs, voyeurisme, scandales, titres à sensation, micro-trottoir, témoignages vécus, télé-réalité, récits de vie…

Fabriquées de toutes pièces par des pseudos-évènements qui se pressent sur la scène médiatique, les émotions deviennent les lots d’une vaste kermesse dont le journaliste est le principal animateur, à défaut d’en être l’organisateur. »6

Le club et ses publications, se soumettent à cette kermesse de l’émotion, le rôle du journaliste étant joué par le blogueur. Si, dans les discussions publiques, il y a des contraintes de correction émotionnelle, notamment à l’aide de la raison, ces contraintes disparaissent avec l’utilisation de l’outil virtuel. C’est à mes yeux l’un des principaux obstacles à lever afin de faire de cet espace, l’espace virtuel, un espace de débat.

Pour en terminer et synthétiser, je dirais donc que trois questions se posent et doivent être, du moins en partie élucidées, si nous voulons débattre avec un minimum de sérénité, trois questions qui interrogent l’éthique des scripteurs :

  • comment préserver sa propre face sans égratigner celle l’interlocuteur ?

  • comment accepter le conflit sans qu’il ne verse dans la violence verbale destructrice, sans que l’émotion ne tue la raison, ou que la raison ne tue l’émotion ?

  • comment, du fait de sa dématérialisation, organiser, animer un débat, afin qu’il soit autre chose qu’une aimable tribune où la joute verbale ne sert que de cosmétique à la face des participants ?

Je n’ai pas de réponses à ces questions. Cependant, pour inscrire un débat dans l’action, j’ai l’intime conviction qu’il doit, au préalable, produire des idées, des propositions et que s’il est pollué par trop d’émotions ou trop de raison, que si les faces des protagonistes ont été souillées, que si leurs identités ont été avilies, alors il n’est plus question d’idées, et encore moins d’actions. Il ne reste qu’amertume et déception. Et, à la fin, stérilité.

Une dernière précision. Si, durant tout ce texte, j’ai employé « je », c’est que je me garde bien de penser que mes dires sont « justes », universels et portent le vrai. Ils ne sont que le reflet de ma réflexion, à savoir celle d’une universitaire qui emprunte un chemin. Il y en a bien d’autres, de chemins.7

1 GOFFMAN Erving, 1974, Les rites d’interaction, Paris, Les éditions de Minuit

2 TelQuel : http://telquel.ma/

3 SEFRIOUI Kenza, entretien avec Boris CYRULNIK, consulté le 15 mars 2015, à l’adresse suivante : http://telquel.ma/2015/01/23/boris-cyrulnik-%E2%80%89internet-produit-violence-froide_1430531

4 MAALOUF Amin, 1998 (1ère publication), Les identités meurtrières, Paris, Le livre de poche, p.39

5 BATOUT Jérôme, 2011, « Le monde selon Facebook », Le Débat, n° 163, p. 4-15

6 LE COZ Pierre, 2014, Le gouvernement des émotions, Paris, Albin Michel – Au chapitre « La grande loterie des émotions » (lecture sur liseuse).

7 Cet article s’appuie épisodiquement sur quelques éléments tirés du mémoire de soutenance que je rédige et qui étudie les représentations de la Francophonie, dans l’espace francophone et sur Facebook. À toutes fins utiles si mon mémoire était passé à la moulinette pour vérification de plagiat.

 

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