LETTRE OUVERTE de CHRISTIAN MAUREL

Frioul 2014

Notre cinquième rencontre avec Médiapart aura lieu au Frioul, une île de Marseille, les 5 et 6 juillet 2014. Nous avons lancé un appel à contribuer à la réflexion. C’est dans ce cadre que nous publions cet article, dont nous remercions vivement l’auteur.

LETTRE OUVERTE.

MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE: QUELLE PLACE POUR L’INITIATIVE CITOYENNE DANS VOTRE PACTE DE RESPONSABILITE ?

Monsieur le Président, vous voulez mettre la France en mouvement et vous tracez un chemin pour  réussir : le « pacte de responsabilité ». Mais celui-ci s’adresse uniquement aux patrons. Dans votre intervention d’ouverture de la conférence de presse du mardi 14 janvier dernier, vous ne citez  pas formellement les syndicats si ce n’est sous le vocable de « partenaires sociaux », encore moins les associations qui œuvrent tous les jours pour le bien commun, et évidemment jamais les simples citoyens que nous sommes. Comment s’étonner alors que le « baromètre de la confiance politique » (Enquête du  Cevipof de fin 2013) soit au plus bas et que 87% des sondés jugent que les responsables politiques ne se préoccupent pas de ce qu’ils pensent ? Le « président normal » que vous avez revendiqué vouloir être ne semble donc pas vraiment s’inquiéter de cette anormalité de notre fonctionnement démocratique.

Si comme le disait Sieyès en 1789, « le peuple ne peut parler et ne peut agir que par ses représentants », où est donc le peuple aujourd’hui quand bon nombre de nos concitoyens ne se reconnaissent plus dans leurs représentants même quand ils ont contribué à les faire élire ? La situation est grave, monsieur le Président. Et je ne suis pas sûr que les entreprises se sentent concernées par cette crise de la démocratie représentative délégataire et que donc le « pacte de responsabilité » que vous leur proposez ne contribue en quoi que ce soit à remobiliser l’ensemble de la nation autour d’un nouvel et indispensable dessein historique.

Monsieur Le Président, ayez l’audace, la clairvoyance et l’intelligence de donner la parole aux Français, de convoquer des Etats généraux de la transformation sociale et politique appuyés sur des cahiers de doléances et de propositions qui déboucheraient sur une assemblée constituante. Le monde ne peut rester longtemps en l’état. Il est urgent que les hommes et les femmes reprennent leur destin en main, où qu’ils soient et quelles que soient leurs conditions.  Nous avons besoin de nous retrouver autour d’une déclaration des droits humains et civiques fondamentaux et de dessiner les contours d’une démocratie contributive et délibérative qui engagerait chacun d’entre nous et nous ferait sortir  des errements d’une démocratie élective à bout de souffle.

Certains  citoyens sont déjà au travail sur ce que pourrait être la société de demain, et ce dans tous les domaines de l’activité humaine : production et partage de la richesse, élaboration des lois et des politiques publiques, éducation initiale, permanente et populaire, environnement, participation à la vie sociale et associative… Pour le dire avec les mots de Bénédicte Manier, ne passons pas à coté de ce « million de révolutions tranquilles » qui indiquent qu’un monde nouveau est en train de naitre dans l’ancien. A titre d’exemple, l’Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence conduit un travail de réflexion qui devrait aboutir à une écriture collective autour de deux questions d’une grande actualité : Quelle(s) alternative(s) démocratique(s) à la délégation de pouvoir ? A quelles conditions les Hommes peuvent-ils construire leur devenir et faire l’Histoire ?

Que des citoyens « ordinaires » mais riches de leur expérience, s’autorisent, sans se laisser faire la leçon par des experts, à penser le monde et à le construire, indique qu’il y a d’autres manière de « faire de la politique ». Que proposent-ils ?

Ils proposent précisément de  mettre en mouvement les différentes composantes du corps social par ce processus d’Etats généraux conduisant à une constituante qui définirait des droits nouveaux et rendrait caduques les procédures qui ont fait la preuve de leur limites, voire de leur perversion. L’acte démocratique (décision après expression, analyse, débat contradictoire, délibération et arbitrage) porterait sur l’élaboration, par les citoyens, des orientations politiques, des programmes et des projets de lois  qui feraient l’objet de votes. S’agissant des personnes mandatées, elles pourraient être choisies par le  tirage au sort parmi les personnes volontaires  impliquées dans l’élaboration et le vote des orientations, programmes et lois. Les mandats seraient courts,  sans cumuls, respecteraient strictement la parité hommes/femmes et seraient assortis de procédures de révocation respectueuses des individus et du droit.

En faisant porter l’acte démocratique sur l’essentiel, à savoir l’élaboration et la validation citoyenne des projets de lois et des programmes,  les individus ne se dessaisissent pas de leur puissance d’agir. Nous aboutissons ainsi à une proposition inverse à celle de la pratique délégataire actuelle par laquelle le peuple est amené à aliéner sa souveraineté à des élus qui bien souvent ne représentent que 20% de l’électorat mais qui, malgré cela, s’autorisent de cette faible légitimité pour décider sans contrôle. Ainsi, ces propositions non violentes sont plus révolutionnaires qu’il n’y parait. Elles donnent des missions nouvelles à l’Ecole, celles d’une formation et d’une émancipation politiques, aux associations de jeunesse et d’éducation populaire qui seraient appelées à devenir des laboratoires d’expérimentation de la pratique démocratique. Les syndicats, mouvements sociaux et partis politiques auraient pour tache de mettre en mouvement les citoyens, salariés et usagers, d’aiguiser leur esprit critique  et de leur permettre d’agir dans l’espace public pour y défendre leurs droits et en créer de nouveaux.

Monsieur le Président, vous jugerez peut-être ces propositions comme des utopies et, sans doute, inadaptées aux urgences sociales et économiques générées par la crise. Cependant, elles vous mettent devant un choix : gérer au mieux les contradictions d’intérêts du moment en pacifiant leurs effets potentiellement destructeurs, ou regarder, à la fois au plus près et au plus loin, et entendre tous ces bruissements du social porteurs d’aspirations nouvelles. C’est pour n’avoir pas eu cette oreille attentive et avoir trop et trop longtemps écouté ses courtisans que Louis XVI se trouva fort dépourvu quand la bise fut venue.

Christian MAUREL,

cofondateur du collectif  national « Education populaire et transformation sociale », sociologue intervenant-chercheur à l’Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence.

Derniers livres parus : Education populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, L’Harmattan, 2010 ; Horizons incertains, éditions de l’Officine (roman).          

 

                                                                                                                                                                                                                                

 

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