Mes métas s'tassent

Après l'annonce de la récidive du crabe, en juin dernier, j'ai cru que je n'atteindrai pas Noël. Et nous voilà au bout d'an !

Si métas s'tassent, rab de vie ! En juin, un joli chapelet de tumeurs galopantes sur des vertèbres, dans la hanche, dans des ganglions lymphatiques. La nouvelle m'avait foudroyée. J'avais commencé à préparer la liste des musiques pour la cérémonie de crémation, et la liste des amis et organismes à prévenir de mon départ. Je me demandais où j'allais finir ma vie. A l'hôpital ou chez moi, dans mon trou perdu.

Ma crabologue de Rouen m'avait dit : Nous allons essayer de vous donner du Tamoxifène, c'est une autre hormone, celle que vous preniez ne faisant plus effet contre votre cancer puisqu'il est revenu. Je lui avais demandé : Et c'est quoi le pourcentage de réussite ? Elle m'avait répondu : Oh environ 20%.

Ah ah  oh oh uh uh hihi pas glop de chez pas glop ! 20%, c'est pas bézef.

A la fin du mois de juin, je rencontre un autre crabologue à Paris, le Dr Schwartz, grâce à la Méditerrannéenne une blogeuse d'ici. Il a mis au point un traitement métabolique, le Métabloc, qui, associé  à un régime alimentaire cétogène,  peut aider à combattre les métastases. Il me regarde avec gentillesse et humanité quand je lui pose la même question, puis il réfléchit longuement, pèse, soupèse et me dit : Je dirai que vous avez une petite fenêtre, peut-être 10% !

A ce moment, je décide alors de ne plus aller voir de crabologue car à chaque fois que j'en vois un, mon espérance de survie s'en prend un coup dans la tronche !

Mais, merci Dr Schwartz, car je file acheter le bouquin sur le régime cétogène et commence à changer toutes mes habitudes alimentaires. J'ouvre mes placards et enlève pâtes, riz, pommes de terre, légumineuses, céréales, farines diverses, sucre, miel, raisins secs. Etc. Bref tout ce qui contient de potentiels glucides. On fait des économies de rangement. Et je me mets à boulotter des amandes, des avocats, des sardines, des noix. Je me concentre sur le gras et les protéines . En un mois, je perds 4 kilos et commence à me creuser de partout, fesses (oulala à l'endroit de la maousse méta derrière l'ischion droit, ça fait mal quand tu t'assois, car tu n'as plus ce fesse-coussin charnu qui te protégeait avant) , joues, bassin, cuisses, côtes. Je découvre que le corps humain est plein d'os ! Une fois par mois, une prise de sang pour vérifier le taux des marqueurs du cancer et celui du calcium. Puis, une piquouse d'X-Geva pour solidifier les os. Paraît que les métas les attaquent moins !

Quand je fais une IRM en juillet, pour vérifier si j'ai des fractures dans les vertèbres ou un pincement de moëlle, à tout hasard, je dis à la cancéroradiothérapeute : Euh, vos collègues mont donné 20 et 10% de chances que le médoc stoppe l'évolution des métas, vous en pensez quoi ? Elle me regarde gentiment et me dit : Ne vous occupez pas de pourcentages, ne pensez pas comme ça, car si le tamoxifène marche, il marchera à 100%.

C'étaient exactement les mots qu'il fallait me dire fin juillet, merci toubibe ! , car c'est à ce moment-là seulement que j'ai décidé de me bagarrer contre les crabes et que j'ai pensé que ça valait le coup de vivre encore un peu.

Et j'ai vraiment débuté la phase contre-attaque. Se battre contre le cancer est un combat quotidien et incessant qui nécessite de faire appel à toutes ses énergies de guérison. Ca bosse à plein régime dans le dedans. Toutes les forces sont mobilisées et s'unissent. Je joue la gagne. Donc le régime cétogène, des méditations quotidiennes, mantras de guérison, chant, marches (un peu, je suis fatiguée), visualisations des tumeurs pour leur dire dans l'oreille qu'elles doivent fiche le camp et me laisser tranquille. Solitude, retraite dans le monastère bouddhiste où je vais souvent. J'appelle à l'aide TOUTES les cellules en bonne santé, celles qui ne se reproduisent pas n'importe comment, pour qu'elles disent à leurs voisines de palier qu'elles veulent VIVRE !!! Je boulotte des compléments alimentaires désoxydants, comme de la vitamine C naturelle, du jus d'aloe vera. Je me gave de curcuma. Huiles essentielles, genre cannelle. Et bien sûr la prise quotidienne du Tamoxifène.

Et là, ô joie inénarrable que je vous narre quand même, la première prise de sang de juillet révèle que mes marqueurs viennent de chuter de 1300 à 850. Les autres prises de sang témoigneront de la chute progressive et délicieuse des marqueurs.

Je m'autorise, avec l'accord de la cancérologue, un voyage en Inde au mois de septembre, à Dharamsala et rejoins à la sangha des bouddhistes. Au retour, le corps est toujours un peu flapi mais le mental est béton.
Ce mois de décembre 2016, nouveau petscan pour vérifier l'état de mon petit intérieur. Toutes les métas de la lymphe ont disparu, ou se sont considérablement réduites, puisque elles ne seraient visibles que quand elles ont au moins 7 mm de diamètre. C'est plus difficile de voir ce qu'il en est pour les métas osseuses. Mais je n'ai plus de douleurs dans la hanche qui était pas mal attaquée. La crabologue me dit que nous ne ferons un bilan que dans deux mois maintenant. Elle me dit que l'on peut supposer que l'hormone a bloqué les cancers. Que l'on va observer, voir, explorer, surveiller comme petit lait sur le feu. Les marqueurs stagnent en ce moment mais la cancérologue m'a bien dit que j'entre, au mieux, en phase chronique de la maladie, et que je ne guérirai jamais plus. Qu'il faut juguler et contrôler l'animal expansif. Moi, je me dis que d'ici quelques années, peut-être que TOUS les cancers seront guérissables et qu'il faut DURER.

Je quitte l'hôpital, sur un nuage de joie. Je suis en rémission provisoire de la récidive de la rémission primitive. Ou quelque chose comme ça. J'ai du rab de vie. Mon récit graphique sur le crabe devrait être édité en juin prochain ... si tout va bien.

Cette nouvelle épreuve m'a rapprochée et éloignée de la mort. Le cancer, c'est une suite de va-et-vient incessants entre la mort et la vie.  Mais en fait, c'est notre nature de mortel qui est mise à nu et nous regarde droit dans les yeux. Ne pas baisser le regard. Ce n'est pas le moindre des paradoxes de cette putain de maladie que de naviguer entre un trop-plein de vie et de flirter avec la mort qui vous liquéfie le cerveau. Et toi, la Faucheuse qui affûte sa lame, attends un peu, veuve noire aiguisée et implacable. Pousse-toi de mon chemin, je dis Pouce et je prends tout mon temps de vivre. Il me reste des chants à chanter et des danses à danser avec mes potes et poétesses. C'est que nous sommes plus de 7 milliards, ça va en faire un joyeux tintamarre !

Je dédie ce billet à Tricia Natho, qui entre en phase guerrière contre la féroce bête et réunit toutes ses forces pour la dure bataille. A tous ceux que je sais touchés, ici, sur Médiapart, et qui luttent. A tous ceux qui ont disparu de l'édition dans un souffle silencieux, sur la pointe des pieds, sans dire au revoir. Vous êtes avec nous et en nous.

Belle année à vous tous et haut les cœurs, hein ? On ne baisse pas les bras, ni la garde ! On résiste !! Et place à la beauté et au talent, à la musique et à la solidarité qui feront toujours reculer le noir, le désespoir et les bombes.

BANDALOOP Takes Flight in Boston © BANDALOOP

 

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