Philo soft

Épreuve écrite du bac. Une explication de texte à choisir entre les deux proposés. Une dissertation : "Qu'est-ce qu'une loi ?" (Normalement, c'est le contraire : deux dissertes au choix ou une explication de texte.)

« Ce qui les emmerde, c'est que Camus est lisible. » 

La philo ne consiste pas plus à considérer les idées archaïques d’Aristote ou de Platon, que d’accorder foi aux mythologies hébraïques, grecques ou romaines.

Et pas plus que la médecine n’aurait dû souffrir si longtemps de sabir latin en guise de discours, la philo ne doit admettre les jargons qui ne convainquent que les sots.

Si Jankélévitch est un philosophe, il faudra que quelqu’un me l’explique en clair. Sa lecture est aussi insupportable que celle de Proust. Pas pour les mêmes raisons. Quelqu’un qui produit de la philo pour une poignée de gens à même de le comprendre n’est pas plus recommandable que quelqu’un qui ne sait pas faire des phrases. « Il écrit de la poésie avec des mots de bistrot, dit San-Antonio de Renaud. Il faut savoir faire de la philo avec des mots d’écoliers, le parodié-je à propos de Camus. (« écolier » est ici au sens large : humain de 7 à 107 ans, en formation.)

Gloire à la philo soft. Moderne, actuelle, et lisible.

Justement, les deux textes dont je vous propose l’étude sont pris dans le recueil Actuelles, chroniques 1944 - 1948. Ils constituent à eux-deux un ensemble intitulé Pessimisme et tyrannie.

 

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LE PESSIMISME ET LE COURAGE (Combat, septembre 45.)

Depuis quelque temps déjà, on voit paraître des articles concernant des œuvres dont on suppose qu'elles sont pessimistes et dont on veut démontrer en conséquence qu'elles conduisent tout droit aux plus lâches servitudes. Le raisonnement est élémentaire. Une philosophie pessimiste est par essence une philosophie découragée et, pour ceux qui ne croient pas que le monde est bon, ils sont donc voués à accepter de servir la tyrannie. Le plus efficace de ces articles, parce que le meilleur, était celui de M. George Adam, dans les Lettres Françaises. M. Georges Rabeau, dans un des derniers numéros de l'Aube reprend cette accusation sous le titre inacceptable : « Nazisme pas mort? »
Je ne vois qu'une façon de répondre à cette campagne qui est d'y répondre ouvertement. Bien que le problème me dépasse, bien qu'il vise Malraux, Sartre et quelques autres plus importants que moi, je ne verrais que de l'hypocrisie à ne pas parler en mon nom. Je n’insisterai pas cependant sur le fond du débat. L'idée qu'une pensée pessimiste est forcément découragée est une idée puérile, mais qui a besoin d'une trop longue réfutation. Je parlerai seulement de la méthode de pensée qui a inspiré ces articles.
Disons tout de suite que c'est une méthode qui ne veut pas tenir compte des faits. Les écrivains qui sont visés par ces articles ont prouvé, à leur place et comme ils l'ont pu, qu'à défaut de l'optimisme philosophique le devoir de l’homme, du moins, ne leur était pas étranger. Un esprit objectif accepterait donc de dire qu'une philosophie négative n'est pas incompatible, dans les faits, avec une morale de la liberté et du courage. Il y verrait seulement l'occasion d'apprendre quelque chose sur le cœur des hommes.
Cet esprit objectif aurait raison. Car cette coïncidence, dans quelques esprits, d'une philosophie de la négation et d'une morale positive figure, en fait, le grand problème qui secoue douloureusement toute l'époque. En bref, c'est un problème de civilisation et il s'agit de savoir pour nous si l'homme, sans le secours de l'éternel ou de la pensée rationaliste, peut créer à lui seul ses propres valeurs. Cette entreprise nous dépasse tous infiniment. Je le dis parce que je le crois, la France et l'Europe ont aujourd'hui à créer une nouvelle civilisation ou à périr.
Mais les civilisations ne se font pas à coups de règle sur les doigts. Elles se font par la confrontation des idées, par le sang de l'esprit, par la douleur et le courage. Il n'est pas possible que des thèmes qui sont ceux de l'Europe depuis cent ans soient jugés en un tournemain, dans l'Aube, par un éditorialiste qui attribue à Nietzsche, sans broncher, le goût de la luxure, et à Heidegger l'idée que l'existence est inutile. Je n'ai pas beaucoup de goût pour la trop célèbre philosophie existentielle, et, pour tout dire, j'en crois les conclusions fausses. Mais elle représente du moins une grande aventure de la pensée et il est difficilement supportable de la voir soumettre, comme le fait M. Babeau, au jugement du conformisme le plus court.
C'est qu'en réalité ces thèmes et ces entreprises ne sont pas appréciés en ce moment d'après les règles de l'objectivité. Ils ne sont pas jugés dans les faits, mais d'après une doctrine. Nos camarades communistes et nos camarades chrétiens nous parlent du haut de doctrines que nous respectons. Elles ne sont pas les nôtres, mais nous n'avons jamais eu l'idée d'en parler avec le ton qu'ils viennent de prendre à notre égard et avec l'assurance qu'ils y apportent. Qu'on nous laisse donc poursuivre, pour notre faible part, cette expérience et notre pensée. M. Rabeau nous reproche d'avoir de l’audience. Je crois que c'est beaucoup dire. Mais ce qu'il y a de vrai, c'est que le malaise qui nous occupe est celui de toute une époque dont nous ne voulons pas nous séparer. Nous voulons penser et vivre dans notre histoire. Nous croyons que la vérité de ce siècle ne peut s'atteindre qu'en allant jusqu'au bout de son propre drame. Si l'époque a souffert de nihilisme, ce n'est pas en ignorant le nihilisme que nous obtiendrons la morale dont nous avons besoin. Non, tout ne se résume pas dans la négation ou l'absurdité. Nous le savons. Mais il faut d'abord poser la négation et l'absurdité puisque ce sont elles que notre génération a rencontrées et dont nous avons à nous arranger.
Les hommes qui sont mis en cause par ces articles tentent loyalement par le double jeu d'une œuvre et d'une vie de résoudre ce problème. Est-il si difficile de comprendre qu'on ne peut régler en quelques lignes une question que d'autres ne sont pas sûrs de résoudre en s'y consacrant tout entiers ? Ne peut-on leur accorder la patience qu'on accorde à toute entreprise de bonne foi ? Ne peut-on enfin leur parler avec plus de modestie ?
J'arrête ici cette protestation. J'espère y avoir apporté de la mesure. Mais je voudrais qu'on la sente indignée. La critique objective est pour moi la meilleure des choses et j'admets sans peine qu'on dise qu'une œuvre est mauvaise ou qu'une philosophie n'est pas bonne pour le destin de l'homme. Il est juste que les écrivains répondent de leurs écrits. Cela leur donne à réfléchir et nous avons tous un terrible besoin de réfléchir. Mais tirer de ces principes des jugements sur la disposition à la servitude de tel ou tel esprit, surtout quand on a la preuve du contraire, en conclure que telle ou telle pensée doive forcément conduire au nazisme, c'est fournir de l'homme une image que je préfère ne pas qualifier et c'est donner de bien médiocres preuves de bienfaits moraux de la philosophie optimiste.

 

 

DÉFENSE DE L'INTELLIGENCE (Allocution prononcée au cours de la réunion organisée par l'Amitié française à la salle de la Mutualité, le 15 mars 1945.)

Si l'amitié française, dont il est question, ne devait être qu'un simple épanchement sentimental entre personnes sympathiques, je n'en donnerais pas cher. Ce serait le plus facile, mais ce serait le moins utile. Et je suppose que les hommes qui en ont pris l'initiative, ont voulu autre chose, une amitié plus difficile qui fût une construction. Pour que nous ne soyons pas tentés de céder à la facilité et de nous contenter de congratulations réciproques, je voudrais simplement, dans les dix minutes qui me sont données, montrer les difficultés de l'entreprise. De ce point de vue, je ne saurais mieux le faire qu'en parlant de ce qui s'oppose toujours à l'amitié, je veux dire le mensonge et la haine.
Nous ne ferons rien en effet pour l'amitié française, si nous ne nous délivrons pas du mensonge et de la haine. Dans un certain sens, il est bien vrai que nous n'en sommes pas délivrés. Nous sommes à leur école depuis trop longtemps. Et c'est peut-être la dernière et la plus durable victoire de l'hitlérisme que ces marques honteuses laissées dans le cœur de ceux-mêmes qui l'ont combattu de toutes leurs forces. Comment eu serait-il autrement ? Depuis des années, ce monde est livré à un déferlement de haine qui n'a jamais eu son égal. Pendant quatre ans, chez nous-mêmes, nous avons assisté à l'exercice raisonné de cette haine. Des hommes comme vous et moi, qui le matin caressaient des enfants dans le métro, se transformaient le soir en bourreaux méticuleux. Ils devenaient les fonctionnaires de la haine et de la torture. Pendant quatre ans, ces fonctionnaires ont fait marcher leur administration : on y fabriquait des villages d'orphelins, on y fusillait des hommes en pleine figure pour qu'on ne les reconnaisse pas, on y faisait entrer les cadavres d'enfants à coups de talon dans des cercueils trop petits pour eux, on y torturait le frère devant la sœur, on y façonnait des lâches et on y détruisait les plus fières des âmes. Il paraît que ces histoires ne trouvent pas créance à l'étranger. Mais pendant quatre ans il a bien fallu qu'elles trouvent créance dans notre chair et notre angoisse. Pendant quatre ans, tous les matins, chaque Français recevait sa ration de haine et son soufflet. C'était le moment où il ouvrait son journal. Forcément, il est resté quelque chose de tout cela.
Il nous en est resté la haine. Il nous en est resté ce mouvement qui l'autre jour à Dijon, jetait un enfant de quatorze ans sur un collaborateur lynché, pour lui crever le visage. Il nous en est resté cette fureur qui nous brûle l’âme au souvenir de certaines images et de certains visages. À la haine des bourreaux, a répondu la haine des victimes. Et les bourreaux partis, les Français sont restés avec leur haine en partie inemployée. Ils se regardent encore avec un reste de colère.
Eh bien, c'est de cela que nous devons triompher d'abord. Il faut guérir ces cœurs empoisonnés. Et demain, la plus difficile victoire que nous ayons à remporter sur l'ennemi, c'est en nous-mêmes qu'elle doit se livrer, avec cet effort supérieur qui transformera notre appétit de haine en désir de justice. Ne pas céder à la haine, ne rien concéder à la violence, ne pas admettre que nos passions deviennent aveugles, voilà ce que nous pouvons faire encore pour l'amitié et contre l'hitlérisme. Aujourd'hui encore, dans quelques journaux, on se laisse aller à la violence et à l'insulte. Mais alors, c'est à l'ennemi qu'on cède encore. Il s'agit au contraire et pour nous de ne jamais laisser la critique rejoindre l'insulte, il s'agit d'admettre que notre contradicteur puisse avoir raison et qu'en tout cas ses raisons, même mauvaises, puissent être désintéressées. Il s'agit enfin de refaire notre mentalité politique.
Qu'est-ce que cela signifie, si nous y réfléchissons ? Cela signifie que nous devons préserver l’intelligence. Car je suis persuadé que là est le problème, Il y a quelques années, alors que les nazis venaient de prendre le pouvoir, Gœring donnait une juste idée de leur philosophie en déclarant : « Quand on me parle d'intelligence, je sors mon revolver. » Et cette philosophie débordait l'Allemagne. Dans le même temps et par toute l'Europe civilisée, les excès de l'intelligence et les tares de l'intellectuel étaient dénoncés. Les intellectuels mêmes, par une intéressante réaction, n'étaient pas les derniers à mener ce procès. Partout, les philosophies de l'instinct triomphaient et, avec elles, ce romantisme de mauvais aloi qui préfère sentir à comprendre, comme si les deux pouvaient se séparer. Depuis, l'intelligence n'a pas cessé d'être mise en cause. La guerre est venue, puis la défaite. Vichy nous a appris que la grande responsable était l'intelligence. Les paysans avaient trop lu Proust. Et tout le monde sait que Paris-Soir, Fernandel et les banquets des amicales étaient des signes d'intelligence. La médiocrité des élites dont la France se mourait, il paraît qu'elle avait sa source dans les livres.
Maintenant encore l'intelligence est maltraitée. Cela prouve seulement que l'ennemi n'est pas encore vaincu. Et il suffit qu'on fasse l'effort de comprendre sans idée préconçue, il suffit qu'on parle d'objectivité pour qu'on dénonce votre subtilité et pour qu'on fasse le procès de toutes vos prétentions. Eh bien non ! Et c'est cela qu'il faut réformer. Car je connais comme tout le monde les excès de l'intelligence et je sais comme tout le monde que l'intellectuel est un animal dangereux qui a la trahison facile. Mais il s'agit d'une intelligence qui n'est pas la bonne. Nous parlons, nous, de celle qui s'appuie sur le courage, de celle qui pendant quatre ans a payé le prix qu'il fallait pour avoir le droit d'être respectée. Quand il arrive que cette intelligence s'éteigne, c'est la nuit des dictatures. C'est pourquoi nous avons à la maintenir dans tous ses devoirs et tous ses droits. C'est à ce prix, à ce seul prix, que l'amitié française aura un sens. Car l'amitié est la science des hommes libres. Et il n'y a pas de liberté sans intelligence et sans compréhension réciproques.
Pour finir, c'est à vous, étudiants, que je m'adresserai ici. Je ne suis pas de ceux qui vous prêcheront la vertu. Trop de Français la confondent avec la pauvreté du sang. Si j'y avais quelque droit, je vous prêcherais plutôt les passions. Mais je voudrais que sur un ou deux points, ceux qui feront l'intelligence française de demain soient au moins résolus à ne céder jamais. Je voudrais qu'ils ne cèdent pas quand on leur dira que l'intelligence est toujours de trop, quand on voudra leur prouver qu'il est permis de mentir pour mieux réussir. Je voudrais qu'ils ne cèdent ni à la ruse, ni à la violence, ni à la veulerie. Alors, peut-être une amitié française sera possible qui sera autre chose qu'un vain bavardage. Alors peut-être, dans une nation libre et passionnée de vérité, l'homme recommencera à prendre ce goût de l'homme sans quoi le monde ne sera jamais qu'une immense solitude.

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