Désobéissance intellectuelle

Je commence à comprendre depuis quelques temps pourquoi Onfray, à la pensée si limpide et si vigoureuse, si utile, est à ce point pris pour cible. Je m’aperçois que cette question est initiatique. Fréquenter Onfray, fréquenter ses détracteurs, fréquenter aussi certaines voix du génial et piteux Front Populaire, me fait prendre conscience de beaucoup de choses.

1 ) Si la presse est aux ordres, et que j’en suis consommateur, je pense « comme il faut ». Juste un peu, juste un peu trop, parce qu’à côté de certains, ça va. Que de serfs ! Que de cons ! Que de cons ! Sur Mediapart comme ailleurs ! Ils sont partout, chacun dans son style, dans sa chapelle. Ce qu’on ne dit pas assez souvent sur la connerie, c’est à quel point elle est protéiforme. Elle en devient même sympa. La connerie ne peut pas être totalitaire. Impérialiste, oui, mais totalitaire, non. Trop diverse, trop variée, trop humaine.

2) Avais-je bien compris avec le Crépuscule d’une idole, qu’un dieu tombait ? Je n’en était pas adorateur moi-même, et j’ai bien peur que non. Pourtant, je connaissais des adeptes, j’avais déjà noté la foi, la croyance, c’est à dire le fanatisme. Mais je me doutais pas à quel point y avait du monde. Je savais qu’il y avait des schismes, des jungiens, des lacaniens, des écoles, des chapelles. J’avais noté que mon ami Colette l’aimait déjà un peu moins, Onfray. Catho et psy, Colette ! Elle avait apparemment encaissé l’athée, mais le crépuscule, moins. S’il y a une religion occidentale qui survit, en dehors du consumérisme et du ploutonisme, c’est bien la psychanalyse ! Faut dire que c’est un marché.
Alors la haine s’explique, elle a nom intégrisme.

3) De la même façon, le contempteur de la moraline et de la bienpensance qui pense mal, risquait pour ça encore d’être voué illico au bûcher. Pourtant, il a vu venir les paradoxes dont sont aujourd’hui empêtrés les gauchismes islamistes et féministes, les antiracismes racistes, les racialismes décoloniaux. Pourtant, il se contente de montrer des faits, de mener des enquêtes. Mais le vrai est insupportable aux idéologues.

Voici une piqûre de rappel pour réactiver la désobéissance.
J’étais encore puceau, c’était en 2019, j’ai pris en pleine face la stupide haine d’un baron cleubien, Dyonisos Labouture, pour Onfray. Depuis ce jour, je cherche à comprendre, et j’y parviens. Penser librement, appliquer le doute systématique cartésien, en fait désobéir, est dangereux. Ma liberté a au moins deux raisons de déclencher la haine chez lui : primo, elle prétend qu'il a été abusé, c’est à dire qu'il a été con. Secundo, elle fait envie.
Revoilà une couche d’Onfray. C’est un vaccin à aère-haine messager, savoureux et drôle. Adaptant la méthode tragique au comique, j’ai ajouté un prologue qui résume les étapes de ce petit voyage terre à terre, être à être :

Édouard Glissant, la créolisation et Mélenchon.
François Noudelman et la biographie.
Iznogoud, second courtisan de Glissant, cleubien mediapartiste, contempteur et calomniateur.
Faire du « Onfray » : parler du corps.
Un curé du moyen-âge en abbaye mediapartiste.
Biographie et hagiographie.
Vider les poubelles des grands hommes pour discréditer leurs œuvres ?
Élisabeth Roudinesco et Freud.
Fils de femme de ménage.
Fiction personnelle et vérité scientifique : exemple de la sublimation.
Hériter d’une femme de ménage, hériter d’un psychanalyste.
Vivre en accord avec sa pensée.

 

Éloge des poubelles ! Magnifique titre. Au pluriel. Si c’était au singulier, ce ne serait pas neuf, ni si beau. La folie, la paresse, la fuite, la poubelle. Non : éloge des poubelles. Ça a tout de suite une odeur, un aspect plus concret. Rien n’existe qu’au pluriel. Et le singulier essentialisant, ferait de la poubelle une idée de poubelle.

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ÉLOGE DES POUBELLES

Je travaille à un livre qui comportera un chapitre sur la créolisation. On doit le concept à Édouard Glissant. Je lis donc cet auteur martiniquais tout en croisant son œuvre avec sa biographie. Jean-Luc Mélenchon a récemment fait un usage politique, donc électoraliste, électoraliste donc politique, de ce concept, d'où l'intérêt d'aller y voir de plus près...
Habituellement, j'ajoute à la lecture des biographies celles des correspondances qui éclairent les œuvres car je souscris à cette idée que Nietzsche développe dans la préface au Gai savoir, je l'ai beaucoup dit et écrit, qu'une œuvre est le produit d'une biographie, ce qui n'est pas déconsidérer l'œuvre par la vie mais l'éclairer. Mais il n'y a pas de correspondance générale de Glissant.
Pour autant, je ne suis pas de ceux qui estiment que le nazisme avéré de Heidegger interdit de le lire et oblige à jeter ses œuvres complètes à la poubelle. Même chose avec celle d'Aragon dont le stalinisme et l'Ode à la Guépéou, la police politique bolchevique, n'interdit pas qu'on le lise. Il est vrai que l'indignation est sélective et que les anciens staliniens donnent leurs noms à des rues ou à des collèges ce qui n'est le cas ni de Brasillach ni de Rebatet.
Je lis donc cette biographie de François Noudelmann et je la trouve pauvre, faible et, pour tout dire, assez peu biographique. Les dates manquent, on saute du coq à l'âne, Glissant nous est raconté vivant à Paris une vingtaine d'années et revenant en Martinique sans qu’il soit précisé que pour en revenir il a bien fallu qu’il ait quitté Paris — dès lors : quand, à quelle date, comment, pour quelles raisons ? On cherche en vain les réponses...
L'enfance de Glissant se trouve racontée à hauteur d'enfant ce qui n'est guère judicieux : le biographe n'est pas le copain du petit garçon que fut le futur grand homme et, imaginer le nobélisable en germe chez le garçonnet qui commet les sottises de son âge, c'est procéder à une illusion rétrospective qui fait sortir de la biographie pour rentrer dans les habituels scénarios de film où l'on se moque bien de la réalité pourvu que la fiction produise de beaux effets...
François Noudelmann, professeur à l’université Paris VIII et producteur à France-Culture, semble n'avoir d'autre thèse que de se présenter comme l'unique fils spirituel, l'héritier seul habilité à parler au nom de son sujet. Ce qui nous vaut des chapitres du livre composés dans une autre typographie qui, venus du ciel, montrent Noudelmann et Glissant dans un colloque à Carthage, Noudelmann et Glissant regardant un match de rugby dans un pub américain rempli d'anglo-saxons, Noudelmann et Glissant à Baltimore, etc.
Il se fait qu'un courtisan de Glissant aujourd’hui habilité à s'en croire le seul héritier — peu importe son nom qui est sans intérêt... — , prend la plume pour longuement attaquer ce livre comme un vulgaire singe mord son semblable à la gorge parce qu’il s'estime le plus proche du singe dominant. Je lis ce texte sur le net...
Et, au détour de ma lecture, je tombe une fois, puis deux, sur mon nom qu'il conchie. Si ce petit homme reproche à Noudelmann de n'avoir pas lu les œuvres de Glissant, ce qui est pure et simple calomnie, il n'a guère plus lu mes livres vu ce qu’il me reproche. Entretenir de la relation que Glissant avait à la nourriture parce qu’il était gros mangeur, c'est, selon ce courtisan déçu d'avoir trouvé plus courtisan que lui, "faire du Onfray" et l'on comprend que chez ce monsieur qui tient blog chez Médiapart, parler du corps c'est méprisable. Où l'on constate que penser comme un curé de campagne du moyen-âge tout en se prenant pour un moderne dont la prose est hébergée chez les rois du moderne ne pose aucun problème ! Passons...
Le quidam revient à la charge cette fois-ci parce qu’il estime que la biographie ne devrait pas s'occuper de questions proprement... biographiques ! Le biographe considéré comme illégitime a en effet mal parlé de son héros : il a dit qu'il mangeait trop, qu'il séduisait trop, qu'il couchait trop, qu'il aimait trop l'argent, qu'il était trop préoccupé des honneurs — le fameux Nobel qu'il escomptait pour lequel, semble-t-il, il a consacré beaucoup d'énergie... — , qu'il a trop aimé les belles voitures — une Mercédès pour lui, une Triumph décapotable pour sa femme — , qu'il mentait trop, et ce depuis ses plus jeunes années, etc. De même, celui qui aimerait être Vizir à la place du Vizir reproche au professeur d'avoir parlé de l'agonie et de la mort d'Édouard Glissant. Depuis quand un biographe devrait-il consacrer cinq cents pages d'un livre à son sujet en évitant la nourriture, le sexe, les femmes, l’argent, le rapport aux honneurs, la fin de vie, la mort ? Un pareil livre serait à coup sûr une fausse biographie mais une véritable hagiographie.
Iznogoud me reproche donc d'avoir créé une mode en France (le monsieur exagère mon influence...) qui consisterait, en gros, à vider les poubelles des grands hommes pour discréditer leur œuvre !
C'est Madame Roudinesco qui se trouve à l'origine de ce bruit de toilette me concernant. Car, à défaut d'avoir lu l'œuvre complète de Freud, puisqu'elle se contente d'une vulgate qu'elle récite comme un catéchisme depuis plus d'un demi-siècle, elle n'a pu répondre factuellement, je ne dis pas même intellectuellement, ni même philosophiquement, au livre que j'ai consacré à Freud, Le crépuscule d'une idole, car elle ignorait ce que j'avais écrit et n'avait bien sûr pas lu mon livre. La preuve : le livre n'était pas encore paru qu'elle vomissait déjà dessus, et ce sur toutes les chaines du service public et dans toute la presse bienpensante. Ce livre non lu par elle était nul et non avenu, non recevable au double motif... qu’il n'avait pas de bibliographie ni de notes en bas de pages ! La bibliographie faisait trente pages (1) et la seule note en bas de page était celle qui me faisait dire que (2), puisqu'il y avait quantité de citations dans ce livre, les références se feraient dans la foulée de chacune d'entre elles dans des modalités dont je donnais le détail — OC X.45 pour œuvres complètes parues aux Presses Universitaires de France, tome X, page 45...
Un autre angle d'attaque était que j'allais vider les poubelles des grands hommes ne sachant rien faire d'autre puisque, fils de pauvre, je n'étais ni normalien ni agrégé — ce que Madame Roudinesco, fille d'un médecin et d'une neuro-pédiatre psychanalyste, n'est pas non plus, nonobstant ses études de lettres à la Sorbonne...
En fait, quand on est fils d'un ouvrier agricole et d'une femme de ménage, pour cette gauche germanopratine, on ne peut que vider les poubelles des autres — alors que, quand on est fille d'une psychanalyste, on devient naturellement psychanalyste, par héritage. Ce qui est le cas de ladite dame.
Je ne prendrai qu'un exemple de ce procès qui s'avère insidieusement une attaque ad hominem. J'ai en effet montré que des historiens (des vrais, eux...) de la psychanalyse avaient documenté le fait que Freud couchait avec sa belle-sœur, possiblement avec l'accord de sa propre femme, et qu’il partait en vacances avec elle, sans sa femme. Les historiens ont retrouvé les registres qui en attestent.
Il m'est moralement indifférent que Freud se soit comporté de la sorte — finalement, tant mieux pour lui et sa propre vie sexuelle... En revanche, pour le généalogiste des fictions que j'essaie d’être, philosophiquement cette information a une portée considérable pour une raison bien simple qui est que Freud a lui-même confié qu'il avait renoncé à la sexualité et que c'est pour cette raison qu’il avait détourné sa libido dans une autre activité, à savoir la création de la psychanalyse.
Comme toujours avec Freud, cette fiction personnelle devient une vérité scientifique : le détournement libidinal génèrerait l'activité créatrice. Ce qui débouche sur la théorie de la sublimation présentée comme une vérité scientifique valant pour tous les hommes depuis toujours et qui durera tant que dureront les hommes !
Un bon demi de siècle de critique littéraire, esthétique, musicale a pollué l'intelligence européenne — mondiale même… — avec cette fadaise ! On n'écoutait pas Mozart, on traquait la disharmonie musicale trahissant l'influence œdipienne, le Don Juan composé avec Da Ponte comme librettiste était un séducteur parce qu'homosexuel refoulé ; on ne lisait pas Proust on cherchait dans La Recherche les indices d'un désir de coucher avec sa mère expliquant ses préférences sexuelles ; on ne regardait pas une peinture on y cherchait la trace d'un phallus ou d’un vagin, comme Freud donnant la clé d'une toile de Vinci en confondant un milan et un vautour, ce qui mettait par terre sa fable appuyée sur l'étymologie ; on n'étudiait pas la critique de Platon par Aristote on pointait le meurtre du père du jeune philosophe contre le vieux en donnant un sens phallique au doigt de l'auteur du Banquet levé vers le ciel dans la fresque de Raphaël ; etc.
Que Freud ait couché avec sa belle-sœur, je m’en moque ; qu'il ait prétendu qu'il n'avait plus de sexualité et que voilà ce qui aurait généré la psychanalyse, c'est faux, mais je m'en contrefiche également ; qu'il ait extrapolé son mensonge pour en faire une théorie devenue doctrine universelle selon laquelle toute création était sublimation, autrement dit le fruit d'une libido détournée de la génitalité, voilà qui me gêne car il s'agit d'une sottise totale, enfin, cette extrapolation généralisée au fait que toutes les œuvres procèdent d'une énergie libidinale déviée et qu'il faut partir à la recherche de ces preuves comme les enfants après les œufs un jour de Pâques, voilà une sidérante fiction assimilable à une escroquerie...
C'est en ce sens que les poubelles m'intéressent et que le fils de pauvre que je suis, se trouve chez lui avec les ordures...
Que pouvait donc bien faire Roudinesco d'une pareille information ? Soit elle convenait qu’il y avait là matière à, au moins, s'interroger, au mieux, à mettre Freud et le freudisme en question afin de voir si cette fausse méthode avait produit des effets ailleurs — et elle produit des effets partout chez lui : théorie de la séduction, de la masturbation, du viol systématique des filles par leur père, du meurtre du père suivi d'un banquet cannibale, etc. Soit elle entrait dans la pathologie de la dénégation qui lui faisait tout nier en bloc, déconsidérer la personne qui proposait l’analyse, salir sa vie privée, l'attaquer sur sa sexualité supposée — par exemple : j'avais dans un article trouvé infâme la défense du crime sexuel de Polanski par la gauche germanopratine, BHL et Finkielkraut en tête, c'est donc que j'étais un pédophile refoulé... Elle pouvait aussi estimer que je vidais les poubelles des grands hommes, en digne héritier de ma mère qui fut femme de ménage arraisonné à son destin de fils de gueux. Ce qu’elle fit.
Mais il fallait que cette dénégation ne semble pas en être une et qu'elle prenne les apparences d'une contre-enquête scientifique — tout négationnisme se prétend toujours peu ou prou une science. Elle a donc attaqué ceux qui avaient fait cette enquête prouvant que Freud était bien descendu dans cet hôtel, qu'il avait bien signé ce registre pour une chambre identifiée, qu'il s'y trouvait seul avec sa belle-sœur et qu’il avait donc partagé le même lit et non une chambre double. La méthode négationniste est simple : ce qui a eu lieu n'a jamais eu lieu — ou lieu autrement. Voici donc la pathologie à l'œuvre : il est bien descendu à cet hôtel, il faudrait sinon considérer que la signature du registre est un faux, mais la chambre qui avait tel numéro n'est plus la même aujourd’hui. Or, abracadabra, jadis elle était ailleurs et avait un lit double. Etc. Que Freud parte en vacances sans sa femme avec sa belle-sœur n'est pas un problème digne d'intérêt.
Où l'on voit que madame Roudinesco, bien qu'elle soit de noble extraction familiale, elle, ne répugne pas non plus à fouiller les poubelles. La compagnie des ordures ne semble pas la gêner quand c'est pour la bonne cause.
Cessons-là avec cette dame qui ne vaut que par le fait qu'elle incarne superbement à Paris, et encore, dans deux ou trois arrondissements, le fonctionnement intellectuel des tenants de la secte freudienne. J'aurais aussi pu parler de Jacques-Alain Miller qui, lors d'un entretien avec moi pour Philosophie Magazine à l'occasion de la parution de ce même livre, avait estimé que mon trajet d'enfant de classe modeste était remarquable et que c'était aussi celui... d'Adolf Hitler ! Face à ma riposte, il était convenu que peut-être, lui JAM, il n'avait pas été complètement psychanalysé ! Sauf à prouver qu'une analyse ne sert jamais à rien quant à l'essentiel d'un être.
Ces gens sont l'écume des choses. Cessons-là...
En revanche Freud a considérablement abîmé l'intelligence européenne, puis mondiale, avec ses pathologies personnelles devenues des doctrines planétaires.
Quand Iznogoud fulmine parce que Noudelmann se fait moins soucieux d'entretenir la légende de son sujet que d'en révéler son histoire, le biographe encourt les foudres de l'inquisiteur ! Or, ici comme ailleurs, on attend moins les imprécations d'un Torquemada interdisant de faire la biographie d'un homme quand on s'en est proposé la gageure qu'une démonstration digne de ce nom du fait que la biographie devrait être interdite au seul profit de l'hagiographie.
Concluons sur ce sujet : tout mépris de la biographie, qui n'est pas l'alpha et l'oméga de la compréhension d'une œuvre, je me répète, révèle un désir de masquer ce que la biographie pourrait cacher... Et cette part dissimulée s’avère souvent une force motrice, la force motrice.
L'ennemi de la biographie cite souvent Malraux fustigeant « le misérable petit tas de secrets » auquel elle se réduirait. Elle est à mettre en relation avec la propre biographie de Malraux qui fut mythomane au dernier degré, escroc et voleur, pilleur d'œuvre d'art en Asie, faussaire de manuscrits à Paris, plutôt soldat de papier en Espagne au dire des témoins, refusant d’entrer dans la résistance quand on le lui propose en 1941 mais y entrant très tard, mi 1943, quand tout est joué, avant de se faire le thuriféraire de celle-ci avec la performance du discours d'entrée de Jean Moulin au panthéon, etc.
Il y aurait à dire sur les plus acharnés contempteurs de toute biographie : ce sont souvent ceux qui ont le plus à cacher... La plupart du temps, dans le domaine philosophique, et plus particulièrement chez ceux qui ont fait profession de donner des leçons existentielles, ils sont loin d'avoir pratiqué ce qu’ils ont enseigné — ce qui, à mes yeux, discrédite leur enseignement, leurs thèses, leurs prises de parole, leurs livres...
La biographie d'un penseur n'est donc pas une variation sur le thème de la vie d'un grand homme ou telle ou telle figure les plus en vue, mais le matériau de l'œuvre. Sauf à prouver que Nietzsche a tort d'en faire la théorie, il faut souscrire à cette vérité épistémologique qui coupe l'histoire de la philosophie en deux. A défaut, on peut continuer de penser comme un chrétien pour qui le corps dans son existence matérielle demeure la malédiction des malédictions — tout en se croyant moderne et progressiste bien sûr…

(1) Trente-deux pages précisément dans l'édition de poche : pp. 583-615.

(2) Ibidem page 37.

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jeune-femme-fenetre

Pour illustrer ce voyage au pays de la désobéissance intellectuelle, et en particulier mettre mon coup de pied au culte de la théorie de la sublimation, j'ai voulu mettre La jeune femme à la fenêtre de Dali. Je connais cette toile depuis lulure. C’était pour moi une peinture d’après amour. La preuve qu’après l’amour on crée. Mais pas d’bol. La jeune fille, c’est la sœur du peintre. Alors j’ai cherché autre chose. Qui connaît une autre chambre de matelot avec nana après l’amour ? Ou le contraire : une chambre de midinette avec mec après l’amour ?
Si vous avez, mettez ça en commentaire. Comme chacun sait, la libido n’empêche pas la création, ni l’action, c’est en fait le contraire. Action artistique, intellectuelle, politique, quelle foutaise officielle d’avoir cru avec Freud pendant un siècle qu’elles sont supplétives de l’amour physique. Le Vert Galant a reconstruit une France. Paul Fort chante les amours d’un jour, d’un port. Et des amants peignent après l’amour, j’en suis sûr. La mort des amants est un poème. Rien que Baudelaire prouve que Freud était un malade. C’est extra est extra. Rien que Ferré.

Apprendre à ne pas penser comme il faut

Dans L'élégance du hérisson, de Muriel Barbery, Paloma a douze ans. Elle a un double handicap : très vive intelligence, et parents bobos. Elle a résolu de se suicider, après avoir achevé le Journal du mouvement du monde, ainsi qu’une collection de « pensées profondes ». Son comportement inquiète ses parents, et la voilà chez le psy de sa mère. Vous allez voir que la rébellion n’attend point le nombre des années.
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Maman est entrée avec moi, on s'est assises sur deux chaises devant son bureau et il s'est assis derrière, dans un grand fauteuil pivotant avec des oreilles bizarres, un peu genre Star Trek. Il a croisé ses mains sur son ventre, il nous a regardées et il a dit : « Je suis content de vous voir, toutes les deux. »
Alors là, ça partait très mal. Ça m'a illico chauffé les oreilles. Une phrase de commercial de supermarché pour vendre des brosses à dents à double face à Madame et sa fille planquées derrière leur Caddie, ce n'est pas ça qu'on attend d'un psy, quand même. Mais ma colère s'est arrêtée net quand j'ai pris conscience d'un fait passionnant pour mon Journal du mouvement du monde. J'ai bien regardé, en me concentrant de toutes mes forces et en me disant : non, ce n'est pas possible. Mais si, mais si ! C'était possible ! Incroyable ! J'étais fascinée, à tel point que j'ai à peine écouté maman raconter toutes ses petites misères (ma fille se cache, ma fille nous fait peur en nous racontant qu'elle entend des voix, ma fille ne nous parle pas, nous sommes inquiets pour ma fille) en disant « ma fille » deux cents fois alors que j'étais à quinze centimètres et, quand il m'a parlé, du coup, ça m'a presque fait sursauter.
Il faut que je vous explique. Je savais que le Doc T. était vivant parce qu'il avait marché devant moi, il s'était assis et il avait parlé. Mais pour le reste, il aurait pu aussi bien être mort : il ne bougeait pas. Une fois calé dans son fauteuil de l'espace, plus un mouvement : juste les lèvres qui frémissaient mais avec une grande économie. Et le reste : immobile, parfaitement immobile. D'habitude, quand on parle, on ne bouge pas que les lèvres, ça entraîne forcément d'autres mouvements : muscles du visage, gestes très légers des mains, du cou, des épaules ; et quand on ne parle pas, il est tout de même très difficile de rester parfaitement immobile ; il y a toujours un petit tremblotement quelque part, un cillement des paupières, un mouvement imperceptible du pied, etc.
Mais là : rien ! Nada ! Wallou ! Nothing ! Une statue vivante ! Alors ça ! « Alors, jeune fille, m'a-f-il dit en me faisant sursauter, que dis-tu de tout ça ? » J'ai eu du mal à réunir mes pensées parce que j'étais complètement happée par son immobilité et, du coup, j’ai mis un peu de temps à répondre. Maman se tortillait sur son fauteuil comme si elle avait des hémorroïdes mais le Doc me regardait sans ciller. Je me suis dit : « Il faut que je le fasse bouger, il faut que je le fasse bouger, il y a bien quelque chose qui doit le faire bouger. » Alors j'ai dit : « Je ne parlerai qu'en présence de mon avocat » en espérant que ça irait. Bide total : pas un mouvement, Maman a soupiré comme une madone suppliciée mais l'autre est resté parfaitement immobile. « Ton avocat... Hmm... », a-t-il dit sans bouger. Là, le défi devenait passionnant. Bougera, bougera pas ? J'ai décidé de lancer toutes mes forces dans la bataille. « Ce n'est pas un tribunal, ici, a-t-il rajouté, tu le sais bien, hmm. » Moi, je me disais : si je parviens à le faire bouger, ça en vaudra la peine, non, je n'aurai pas perdu ma journée ! « Bien, a dit la statue, ma chère Solange, je vais avoir une petite conversation seul à seul avec cette jeune fille. » Ma chère Solange s'est levée en lui adressant un regard de cocker larmoyant et elle a quitté la pièce en faisant beaucoup de mouvements inutiles (sans doute pour compenser).
« Ta maman se fait beaucoup de souci pour toi », a-t-il attaqué en réussissant l'exploit de ne même pas bouger la lèvre inférieure. J'ai réfléchi un instant et j'ai décidé que la tactique de la provocation avait peu de chance de réussir. Voulez-vous conforter votre psychanalyste dans la certitude de sa maîtrise ? Provoquez-le comme un adolescent ses parents. J'ai donc choisi de lui dire avec beaucoup de sérieux : « Vous croyez que ç'a à voir avec la forclusion du Nom du Père ?» Pensez-vous que ça l'a fait bouger ? Pas du tout. Il est resté immobile et impavide. Mais il m'a semblé voir quelque chose dans ses yeux, comme un vacillement. J'ai décidé d'exploiter le filon. « Hmm ? a-t-il fait, je ne crois pas que tu comprennes ce que tu dis. — Ah si, si, ai-je dit, mais il y a quelque chose que je ne comprends pas chez Lacan, c'est la nature exacte de son rapport au structuralisme.» Il a entrouvert la bouche pour dire quelque chose mais j' ai été plus rapide. « Ah euh oui et puis les mathèmes aussi. Tous ces noeuds, c'est un peu confus. Vous y comprenez quelque chose, vous, à la topologie ? Ça fait longtemps que tout le monde sait que c'est une escroquerie, non ? » Là, j' ai noté un progrès. Il n'avait pas eu le temps de refermer la bouche et, finalement, elle est restée ouverte. Puis il s'est repris et sur son visage immobile, une expression sans mouvement est apparue, du genre : « Tu veux jouer à ça avec moi, ma jolie ? » Mais oui je veux jouer à ça avec toi, mon gros marron glacé. Alors j'ai attendu. « Tu es une jeune fille très intelligente, je le sais », a-t-il dit (coût de cette information transmise par Ma chère Solange : 60 euros la demi-heure). « Mais on peut être très intelligent et en même temps très démuni, tu sais, très lucide et très malheureux. » Sans rire. Tu as trouvé ça dans Pif Gadget ? j' ai failli demander. Et tout d'un coup, j’ai eu envie de monter d'un cran. J'étais quand même devant le type qui coûte près de 600 euros par mois à ma famille depuis une décennie, et pour le résultat qu'on sait : trois heures par jour à pulvériser des plantes vertes et une impressionnante consommation de substances facturées. J'ai senti une méchante moutarde me monter au nez. Je me suis penchée vers le bureau et j'ai pris une voix très basse pour dire : « Écoute-moi bien, Monsieur le congelé sur place, on va passer un petit marché toi et moi. Tu vas me ficher la paix et en échange, je ne détruis pas ton petit commerce du malheur en répandant de méchantes rumeurs sur ton compte dans le Tout-Paris des affaires et de la politique. Et crois-moi, du moins si tu es capable de voir à quel point je suis intelligente, c'est tout à fait dans mes cordes. » À mon avis, ça ne pouvait pas marcher. Je n'y croyais pas. Il faut vraiment être cake pour croire à un pareil tissu d'inepties. Mais incroyable et victoire : une ombre d'inquiétude est passée sur le visage du bon docteur Theid. Je pense qu'il m'a crue. C'est fabuleux : s'il y a bien une chose que je ne ferai jamais, c'est faire courir une fausse rumeur pour nuire à quelqu'un. Mon républicain de père m'a inoculé le virus de la déontologie et j'ai beau trouver ça aussi absurde que le reste, je m'y conforme strictement. Mais le bon docteur, qui n'avait eu que la mère pour jauger la famille, a apparemment décidé que la menace était réelle. Et là, miracle : un mouvement ! Il a fait claquer sa langue, a décroisé les bras, a allongé une main vers le bureau et a frappé sa paume contre son sous-main en chevreau. Un geste d'exaspération mais aussi d'intimidation. Puis il s'est levé, toutes douceur et bienveillance disparues, il est allé à la porte, a appelé maman, lui a baratiné un truc sur ma bonne santé mentale et que ça allait s'arranger et nous a fait déguerpir fissa de son coin du feu automnal.

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Bien. Dyonisos Labouture et notre chère Mitraillette à citations n’ont toujours pas digéré la nouvelle que tout le fric qu’ils ont filé à leurs psys n’a pu que les faire aller encore plus mal. Mais il n’est pas trop tard pour sauver le temps qui reste, que j’aime tant !

Alors voilà.

Une chambre de matelot après l'amour, en poésie et en chanson.


Paul Fort, l’amour marin :

On les r’trouve en raccourci, dans nos p’tits amours d’un jour, toutes les joies, tous les soucis des amours qui durent toujours !

C’est là l’sort de la marine et de toutes nos p’tites chéries. On accoste. Vite ! un bec pour nos baisers, l’corps avec.

Et les joies et les bouderies, les fâcheries, les bons retours, il y a tout, en raccourci, des grands amours dans nos p’tits.

Tout c’ qu’on fait dans un seul jour ! et comme on allonge le temps ! Plus d’trois fois, dans un seul jour, content, pas content, content.

On a ri, on s’est baisés sur les neunœils, les nénés, dans les ch’veux à pleins bécots, pondus comme des œufs tout chauds.

On s’en est allé, l’matin, souffler les chandelles des prés. Ça fatigue une catin, ça n’y est pas habituée.

On s’est r’levé des bleuets, les joues rouges et l’cœur en joie, et l’on est r’tourné chez soi, après un si grand bonheur.

Peu à peu, le cœur en peine, on s’en est r’tourné chez elle, en effeuillant sur les blés une grande marguerite jaune.

La mer !... ah ! elle est là-bas, qui respire sur les épis, et mon bateau, que j’y vois, se balance sur les épis...

On arrive. — Avant d’entrer, on se r’garde, les bras ronds. Ça m’fait clic au fond d’mon fond : elle sort sa petite clef.

Le jour tombe, on reste là. On s’met au lit, c’est meilleur. On se r’lève pour faire pipi dans le joli pot à fleurs.

On allume la chandelle, on s’ montre dans toute sa beauté ! Vite, on se r’couche, on se r’lève, on s’étire, — c’est l’été.

Y a dans la chambre une odeur d’amour tendre et de goudron. Ça vous met la joie au cœur, la peine aussi, et c’est bon.

Et l’on garde la chandelle pour mieux s’voir et s’admirer. On se jure d’être fidèles. On s’écoute soupirer.

Et, tout à coup, v’là qu’on pleure, sans savoir pourquoi, mon Dieu ! et qu’on veut s’tuer tous les deux, et qu’on s’ravise, cœur à cœur.

Alors, on s’dit toute sa vie. Ça vous intéresse bien peu. Mais ça ne fait rien, on s’la dit. Et l’on croit qu’on s’comprend mieux.

On s’découvre des qualités, on s’connaît, on s’plaint, et puis, demain comme il faut s’quitter, on n’dit plus rien d’toute la nuit.

On n’est pas là pour causer... Mais on pense, même dans l’amour. On pense que d’main il fera jour, et qu’c’est une calamité.

C’est là l’sort de la marine, et de toutes nos p’tites chéries. On accoste. Mais on devine qu’ ça n’ sera pas le paradis.

On aura beau s’dépêcher, faire, bon Dieu ! la pige au temps, et l’bourrer de tous nos péchés, ça n’sera pas ça ; et pourtant

Toutes les joies, tous les soucis des amours qui durent toujours, on les r’trouve en raccourci dans nos p’tits amours d’un jour.

Mais la nuit se continue. Elle ronfle, la petite poupée, plus doucement, sur son bras nu, qu’une souris dans du blé.

Alors, quoi ! faut-y pas s’ plaindre, ah ! faut-y pas bougonner, de voir la chandelle s’éteindre en fondant sur la ch’minée.

On r’garde au mur quelque chose, qui grimpe jusqu’au plafond... Ah saleté !... c’est gris, c’est rose... V’là l’jour rose comme un cochon !

On pleure contre l’oreiller. Y en avait qu’un pour nous deux. Ça suffit !... on s’lève... adieu... On part sans la réveiller.

Mais c’qui est l’plus triste, au fond, c’est que, pour nous qui naviguent, les regrets sont aussi longs, des p’tits amours que des grands.

Et l’on s’demande, malheureux, quand on voulait s’tuer tous deux, rester là, s’éterniser, pourquoi qu’on s’est ravisé ?

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Diggest musical :

https://www.bing.com/videos/search?q=marine+brassens&&view=detail&mid=DD93D329476F7850635BDD93D329476F7850635B&&FORM=VRDGAR&ru=%2Fvideos%2Fsearch%3Fq%3Dmarine%2Bbrassens%26FORM%3DHDRSC3

Même chose, au fond :

https://www.bing.com/videos/search?q=c+est+extra+ferre&&view=detail&mid=B765D713CDD451F6EB0BB765D713CDD451F6EB0B&&FORM=VRDGAR&ru=%2Fvideos%2Fsearch%3Fq%3Dc%2Best%2Bextra%2Bferre%26FORM%3DHDRSC3

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