Le procès des sangsues.

Hélas ! Il ne s'agit pas d'un tribunal révolutionnaire, mais d'un tribunal religieux. Hélas ! Il ne s'agit pas de mettre à bas les factions parasites de la démocratie, partis et potentats, mais de sermonner des bébêtes qui pompent le sang et peuvent tuer les animaux de la ferme qui vont boire à l'étang et qui en mangent. Hélas ! On n'est pas en 2020, mais en 1452. Hélas ! Tout est vrai.

1) Comment classifier ce texte entre récit et discours ?
2) Narrateur interne ou externe ?
3) Point de vue interne, externe, ou omniscient ?
4) Étudier où et comment le narrateur apparaît, où et comment se manifeste sa subjectivité.

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Février 1452. Les bestioles qui se nourrissent de sang occasionnent la mort de troupeaux par hémorragies internes. Aux yeux des croyants, le trépas désigne vraiment la main de Dieu. Les bourgeois inquiets pour le commerce, les conseillers du canton soucieux de l’ordre public, le grand vicaire jamais en retard d’une occasion de reprendre ses ouailles en main, se réunissent en compagnie du prévôt, l’ancêtre du gendarme. Le vicaire donne sa version, sans surprise, c’est celle de la pensée magique : les sangsues sont envoyées par Dieu qu’il faut calmer. Certes, la mobilisation de la population a eu lieu, mais elle n’a pas été soutenue avec assez de ferveur. On sollicite alors l’autorité de l’Église en la personne de l’évêque de Lausanne. Ce que ne peut pas le curé, l’évêque le pourra, Dieu ne sera pas insensible au fait qu’on mobilise l’une de ses autorités un cran au-dessus. Les curés rapportent l’information en chaire à leurs ouailles.
Le jour venu, l’évêque préside le tribunal et exerce le pouvoir judiciaire en compagnie d’une suite de juges, de copistes, d’huissiers, d’exorcistes. La procédure est payante ; il y a des limites à la charité des gens d’Église. L’évêque de Lausanne reçoit dans sa ville le curé de Berne. Il fait état de sa demande. Le monseigneur décide d’envoyer deux enquêteurs, des jeunes de la ville qui prennent de haut les campagnards pendant les quatre jours où ils inspectent les lieux infestés. Ils mènent leur enquête en latin et donnent leur conclusion : il y a bien prolifération anormale de sangsues. Comme il fallait s’y attendre, le tribunal conclut qu’il s’agit d’une malédiction divine et décide... d’excommunier les sangsues ! Pour ce faire, il faut tenir tribunal.
La foule n’est pas convoquée, le tribunal statue à huis clos. Le procureur établit la liste des griefs. Il fait également entendre les prévenues. Une audience contradictoire est décidée cinq jours plus tard. Trois huissiers flanqués d’assistants se rendent au bord des eaux infestées pour lire en latin une citation à comparaître. Au cas où des sangsues auraient fait la sourde oreille, des hommes frappent la surface de l’eau pour les faire remonter afin qu’elles entendent ce que les hommes leur reprochent.
Le jour venu, on ne sait pour quelles raisons, les sangsues ne viennent pas. Le tribunal attend en vain. Le président prend alors la décision d’une sommation à comparaître avec contrainte par corps : si les annélides se refusent à venir au tribunal, alors le tribunal ira à elles. Le gendarme a pour mission d’en rapporter à la barre. Mises dans des bocaux, impassibles, et pour cause, elles font face aux greffiers, aux juges, au procureur, à l’avocat, au prévôt, à l’évêque. Le juge fulmine alors son monitoire – autrement dit, il les exhorte.
Le monitoire est en effet un avertissement solennel que le droit canon impose avant toute excommunication. Il est écrit, puis lu lors du prône pendant trois dimanches consécutifs ; on affiche le texte aux portes des églises et sur la place publique – même si la presque totalité des habitants est illettrée. On confirme ensuite l’excommunication par une cérémonie spectaculaire : les 12 prêtres qui assistent l’évêque foulent au pied 12 cierges, le tout accompagné d’abjurations. Le pape Alexandre III (1159-1181) est le premier pape qui introduit l’usage des monitoires. Les monitoires se fulminent...
Le texte du monitoire concernant les sangsues mérite d’être cité : « J’ordonne aux bêtes présentes, et aux absentes comme si elles étaient présentes, que dans un délai de trois jours elles se retirent des eaux de Berne, qu’elles laissent en paix les autres animaux qu’elles attaquent, et qu’elles se rendent dans un lieu où elles ne pourront nuire à personne. Je dis que si elles ne le font pas, elles comparaîtront de nouveau pour présenter les raisons de leur désobéissance. À défaut de quoi, on procédera contre elles, par contumace, à des malédictions. » On remet les prévenues à l’eau ; on guette ce qui advient ; rien n’advient.

Décadence, Michel Onfray

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