Adresse-toi au baobab!

Dialogue entendu à Ouagadougou… L’autochtone: «Rendez-vous chez moi, juste après les rails, dans le six-mètres à droite derrière le marchand de vélos, vers le poulet bicyclette, portail “anti-rouille” en face du télécentre côté nord du baobab»…

Dialogue entendu à Ouagadougou… L’autochtone: «Rendez-vous chez moi, juste après les rails, dans le six-mètres à droite derrière le marchand de vélos, vers le poulet bicyclette, portail “anti-rouille” en face du télécentre côté nord du baobab»…
Le festivalier du Fespaco, en pleine confusion: «Quelle adresse ? Quelle rue ? Quel numéro ?».
A ces questions ne répond qu’une moue dubitative… Commence alors le casse-tête du cartésien touriste, qui ne sait comment indiquer sa destination à un taximan.

Plan de Ouagadougou... Plan de Ouagadougou...

Le Ouagalais moyen ne connaît pas le nom de sa rue. Il faut dire qu’on n’apprend pas aux enfants burkinabè la lecture des plans aériens. Il faut dire qu’avant l’adressage systématique, il y a une douzaine d’années, seules 68 rues ouagalaises sur 5000 portaient un nom. Il faut dire que depuis les campagnes de baptêmes, la majorité des noms de rue ressemblent à «rue 12.42» pour «42e rue du secteur 12». Il faut dire que les numéros de maison ressemblent à «11480» pour «cour située à 11480 mètres du début de la rue». On aurait dû livrer les procédés mnémotechniques avec les plaques.
Le ministère burkinabè des Infrastructures et du Désenclavement ne se résigne pas. Avec l’Institut géographique du Burkina (IGB), il organisait, du 4 au 8 août dernier, à Ouagadougou, un atelier de sensibilisation à la gestion des noms de lieux.
Même lorsque les principales artères finissent par imposer leur «nom de baptême», la commission de Toponymie de la ville se charge de créer la confusion en débaptisant. Le Ouagalais n’a pas fini de s’habituer au fait que «Quartier Patte-d’Oie» est presque synonyme de «Secteur 15» que déjà il doit comprendre que la célèbre «avenue 56» est devenue «avenue de la liberté».
Pour circuler en ville, il faut d’abord zigzaguer entre les stratégies politiques qui usent des baptêmes comme de tipex sur certains souvenirs historiques. Le capitaine Blaise Compaoré, fossoyeur de la Révolution burkinabè, quitta ses galons en même temps que l’avenue Che Guevara fut saucissonnée, chaque tronçon portant aujourd’hui le nom d’un chef traditionnel du plateau mossé. La plupart des régimes d’obédience afro-marxiste ont eu leur poussée d’authenticité…
La première devise burkinabè -«La patrie ou la mort, nous vaincrons»- est devenue «Unité, progrès, justice». L’adressage ne pouvait être en reste. En renommant «Place de la nation» la «Place de la révolution» où trône la flamme néo-réaliste de l’époque sankariste, on a jeté le bébé avec l’eau du bain. Sur les panneaux de l’avenue qui quitte la place, l’inscription «de la Nation» a remplacé «Nelson Mandela». Le mythique président sud-africain avait tardé à exprimer sa reconnaissance au Burkina qui soutint la lutte anti-apartheid…
Et puisque l’adressage est affaire de symbole politique, l’association «Reporters sans frontières» n’est pas tombée pas dans le… panneau. Il y a quelques semaines, elle fait imprimer des autocollants «Avenue Norbert Zongo» à l’occasion du dixième anniversaire de l’assassinat du journaliste burkinabè. Le 13 décembre dernier, les panneaux de la même «avenue de la nation» se trouvent ainsi “maquillés” par le nouveau secrétaire général de RSF, Jean-François Julliard. Grincements de dents à la mairie de Ouagadougou. Le maire de la capitale, Simon Compaoré, dépose plainte contre le Collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques, le regroupement responsable de la marche qui abrita le vrai-faux “baptême”. Le bourgmestre dénonce des «actes d’incivisme».
Le Fespaco 2009, lui aussi, a été le prétexte d’un baptême. Plus consensuel, celui-là. Le samedi 1er mars, l’artère qui longe, dans le quartier Ouaga-2000, le nouveau ministère de la Culture, du Tourisme et de la Communication a été désignée «Avenue Sembène Ousmane», en hommage au cinéaste sénégalais fidèle du festival de cinéma de Ouagadougou et décédé le 9 juin 2007.

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