Mon cher «esclave»

Juin 2000. L’émotion est à son comble aux obsèques du cardinal Paul Zoungrana. Soudain, au lieu de l’inhumation, des hommes descendent dans la fosse destinée à accueillir le cercueil du vénérable prélat. Ils affirment qu’ils empêcheront la mise en terre de leur «esclave», si on ne leur remet pas quelque billet ou mouton.

Juin 2000. L’émotion est à son comble aux obsèques du cardinal Paul Zoungrana. Soudain, au lieu de l’inhumation, des hommes descendent dans la fosse destinée à accueillir le cercueil du vénérable prélat. Ils affirment qu’ils empêcheront la mise en terre de leur «esclave», si on ne leur remet pas quelque billet ou mouton.
Sacrilège? Bien au contraire. Le défunt est de l’ethnie “mossé” et les “preneurs d’otage” de l’ethnie “samo”. Cette mise en scène théâtrale des relations sociales repose sur une pratique traditionnelle dénommée «parenté à plaisanterie». A l’inverse, des Mossé ravissent parfois le couvercle du cercueil d’un cadavre samo
Ce comportement spécifique à l’Afrique de l’Ouest se traduit par des échanges verbaux teintés d’une agressivité feinte. Attention, tout est affaire de code: ne dirigez pas cette insulte au second degré vers quelqu’un qui ne serait pas votre “rakiré”, c’est-à-dire votre “parent à plaisanterie”. Les Mossé raillent les Samo, les Peul moquent les Bobo, les Gourounsi ridiculisent les Bissa, les Yaadsé narguent les Gourmantché, les Lobi rient des Siamou, etc. Et toujours vice versa. Les combinaisons ne manquent pas -le Burkina Faso compte une soixantaine d’ethnies- et chaque groupe doit être affublé de l’insulte idoine: «mangeur de chenilles» pour les Bobo ou «dégustateur de viande de chien» pour les Samo. L’initiation n’est pas superflue. Avec leurs blagues de potaches, les Belges et les Français n’ont qu’à bien se tenir. N’allez pas traiter un Peul de «poivrot»; il n’est censé boire que le lait de ses vaches. Et parce qu’il vit avec les animaux dont il est le pasteur, on va jusqu’à lui dénier parfois son statut d’humain. Une histoire raconte que le bilan d’un accident d’autobus était formulé ainsi: «Parmi les victimes, on dénombre six hommes et un Peul».


La parenté à plaisanterie remonterait à la fondation de l’Empire du Mali par Soundiata Keïta. Certains historiens affirment y trouver des traces bien plus tôt, dans l’antiquité, dans la vallée du Nil. Aujourd’hui, on retrouve la pratique dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Le “rakiré” burkinabè est l’équivalent du “sinankunya” au Mali, du “toukpê” en Côte d'Ivoire ou du “Kal” chez les Wolofs du Sénégal. Ces joutes sont l’occasion d’évacuer l’agressivité tout en amusant le public, pour peu qu’il soit initié. De quoi rasséréner, quelques instants, par exemple, une famille endeuillée.
Mais cette pratique va plus loin que le sourire complice. L’anthropologiste Marcel Griaule la qualifia d’«alliance cathartique». Elle est un des piliers de la coexistence pacifique dans ses contrées, un véritable régulateur social. Elle est le gage du désamorçage des frictions interethniques. Au Sahel, on ne se découpe pas à la machette, peut-être parce qu’on dit qu’on va le faire…

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