"Faire des films, c'est faire de la politique"

 

Carnets d'Europe poursuit ses chroniques consacrées à la culture européenne. Nous délaissons les terres du patrimoine pour nous aventurer dans les sentiers de la création contemporaine.

 

C'est à l'occasion de la réalisation par Séverine Mueller, d'une série de documentaires, intitulés Anecdotes à la Lyonnaise et consacrés à la relecture de l'histoire et des légendes lyonnaises, que j'ai rencontré la jeune et talentueuse réalisatrice allemande. Son parcours de formation, clairement marqué par l'appartenance à une double culture allemande et française, en faisait la personne idoine pour répondre à quelques questions des Carnets d'Europe. Elle a gentiment accepté de jouer le jeu ; c'est son interview intégrale que vous retrouvez ici.

Décapant!

 

 

Carnets d'Europe : Vous inscrivez votre projet dans une perspective européenne. Qu’est-ce que cela signifie exactement pour vous ?

 

Séverine Mueller : Je ne m'inscris pas dans une perspective européenne mais je vis mes projets dans une dimension européenne. Les perspectives sont des termes utilisés par des politiciens, banquiers, marchands pour parler de l'unification du code du travail, du flux des marchandises, du protectionnisme...

Alors que la dimension européenne, c'est casser des frontières dans les esprits pour qu'une allemande puisse découvrir Lyon et en faire des films et qu'un lyonnais se sente acceuilli à Dresde, quand il travaille sur un chantier de digue contre les crues de l'Elbe.

Le concept de la série Anecdotes à la lyonnaise s'inscrit dans une dimension européenne, car il peut être exporté dans toutes les autres villes d'Europe. La situation politique de l'Europe le permet.

 

 

CE : Que peuvent apporter, selon vous, les artistes –quel que soit leur domaine d’activité- à la construction européenne ?

 

SM : Un artiste ne devrait pas être considéré différement de n'importe quel artisan. Il est mis ou se met en lumière pour s'exprimer sur un sujet, exploité ensuite pour de la propagande...Il ne faut pas tomber dans cette identité européenne artificielle, qui sert de justification auprès des masses pour qui cela ne veut rien dire. La majorité des européens construisent leur identité à l'échelle de leur ville, de leur langue, de leur travail et de leur famille. L'Europe se résume à un discours (télévisuel...), ou aux vacances.

Par contre, avoir des activités culturelles créant des liens concrêts entre des européens, permet de prouver que nous sommes les même êtres humains...

 

 

CE : Vous affirmez que « faire des films, c’est faire de la politique ». Vous êtes du côté de la déconstruction ou de la communication… ?

 

SM : Si déconstruire sous-entend démonter des idées reçues, briser des tabous, alors je suis du côté de la déconstruction. Le travail avance, car peu de lyonnais ont été dérangés d'apprendre l'Histoire de leur ville à travers les yeux d'une réalisatrice allemande. Mais une image ne change pas les mentalités, c'est un travail de longue haleine. Ce n'est pas parce qu'Obama est président des Etats-Unis que le racisme disparaît d'un coup. J'ai pu observer en Europe que les français sont perçus comme assez rascistes (ce n'est donc pas les seuls). Mais j'ai l'espoir qu'un jour des jeunes d'origine magrébine seront fiers de produire du fromage et du vin et surtout de pouvoir en vivre...

 

Si communiquer se comprend par propager ses idées, alors je suis du côté de la communication. Faire des films c'est faire de la politique, c'est communiquer mes critiques, mes espoirs à travers les sujets de mes films. Mais c'est aussi remettre en question le rôle du spectateur. On ne peut pas acceuillir des idées en continuant à consommer du média passivement. J'essaie de donner une activité au spectateur en le provoquant par une densité sonore et visuelle, en l'intégrant à la réflexion sur le thème abordé, en forcant son attention. La pluritextualité permet de faire des recoupements soi-même. Je communique à travers le média filmique, car je cherche à construire des « mémoires » en tant qu'outil mis à disposition.

 

 

CE : Votre parcours comprend un travail avec un collectif franco-allemand. Qu’avez-vous retiré de cette expérience ?

 

SM : Je pense que vous faites allusion à la rencontre entre la troupe de théatre Die Ratten07 de Berlin et le collectif RESO de la Friche R.V.I. à Lyon. Les participants avaient entre 25 et 65 ans et venaient de différents horizons. La barrière de la langues n'a pas été facile à surmonter au début. Nos différences culturelles n'étaient pas si grandes, nous sommes tous et toutes d'Europe de l'Ouest. C'est plutôt les différences entre les individualités qui ont permis une émulation. Le reste était sujet de débats. Nous avons pu comprendre qu'il peut y avoir autant de points communs et différences entre une jeune lyonnaise et un vieux berlinois qu'entre deux amis de la même ville. La curiosité et la volonté de communiquer dépassent les barrières de langues, le rapprochement par le travail (théâtre) et le vécu au quotidien (la résidence) ont fait le reste. Bien sûr les méthodes de travail diffèrent mais il y des ponts et cela fonctionne. Bien sûr chacun reste avec ses expériences mais repart enrichi de cette drôle de rencontre. J'ai pu remarquer que ces différences étaient dues aux parcours, aux contextes, à la structure autant, voir plus, qu'à la culture.

 

Est-ce que créer une identité européenne faciliterait les choses? NON, elle pourrait même gommer ce qui nous enrichit et nous donne envie de découvrir l'autre. Par contre, je me répète, mais la découverte, le mélange, l'ouverture d'esprit dans une dimension européenne doit être accessible à toutes les couches de la société.

J'ai été marqué par le nombre d'étudiants qui font leur cursus en partie à l'étranger (Erasmus,...) et qui en reviennent sans aucun enrichissement. Le spectacle, le tourisme, la consommation, n'ont pas l'air efficaces pour s'enrichir de l'autre or, j'ai le sentiment que ce sont, hélas, presque les seules méthodes utilisées.

 

 

CE : Si vous deviez réaliser une série de courts documentaires sur le mode d’Anecdotes à la Lyonnaise, mais concernant l’ensemble de l’Europe, quelles légendes choisiriez-vous ?

 

SM : Je ne chercherais pas à démontrer une unité européenne mais des similitudes historiques, urbanistiques... Je chercherais, peut-être, une idée où l'on voit une histoire dans une ville en comprenant qu'elle pourrait être dans d'autres. Je donnerais envie de la visiter et de chercher dans sa propre ville le même sujet. Je pourrais pointer les différences et les similitudes entre les traboules lyonnaises, les passages parisiens, les promenades milanaises, les passages Belle-époque de Leipzig, ou les ruelles des petits villages provençaux. Je pourrais aussi montrer des différences caractéristiques entre les grandes villes d'Europe reliées entre elles par le TGV, où les gares et les quartiers d'affaires sont normalisés et strictement similaires.

 

N. B : Anecdotes à la Lyonnaise a été produit par JP Lagrange, Lyon TV, avec la participation du CNC.

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