Nostalgie barcelonaise

Nos villes sont les lieux par excellence d'une transformation infinie. Barcelone n'échappe pas à cette règle.

Je me balade souvent dans ce qui fut un des quartiers industriels de la ville, le Poble Nou, contigu du déjà ancien village olympique. Le Poble Nou se termine par une rambla qui mène à la mer. Dans ce quartier, il y a encore une quinzaine d'années, on pouvait se promener entre les vieilles usines, à l'époque pas encore toutes désaffectées, leurs vieilles cheminées dressées dans le ciel, fières. Le Poble Nou, à la charnière des XIXè et XXè siècles, c'était le quartier des industries textiles et chimiques. Aujourd'hui subsistent encore quelques entreprises de peinture, quelques droguistes en gros et tout autour de la rambla un commerce de proximité, comme l'on dit.

Dernièrement, sur ses marges, à la lisière du quartier d'Icaria, devenu avec son front de mer, un lieu de loisirs et de jeu, le Poble Nou a accueilli des discothèques et des clubs de nuit géants, mais dont la plupart sont illégaux. Les vastes usines et entrepôts désaffectés sont devenus des lieux de fêtes sauvages très prisés. Promenez-vous en début de matinée un samedi ou un dimanche, et immanquablement vous croiserez des petits groupes de jeunes gens couchés ou titubant, et devant ces clubs, des milliers de cannettes de bière.Vers 7h, vous y verrez aussi les employés des services de propreté de la ville qui ramassent les ordures et nettoient les rues. La nuit barcelonaise n'est pas faite que de paillettes et de gens heureux. Cette présence de discothèques agglutinées m' a surpris. Non pas tant leur présence que leur quasi invisibilité dans la journée : rien n'indique, en effet, une vie nocturne agitée.

C'est d'ailleurs ce qui marque dans cet ancien quartier industriel : certes, la rambla a été prolongée vers la grande avenue Diagonale et a donné lieu à une transformation urbaine sans précédents, qui n'a pas laissé la moindre place aux anciens bâtiments industriels et à l'habitat ouvrier. Mais, comme si un remords avait saisi les dirigeants, des vestiges sont demeurés, réhabilités et des cheminées d'usines ont été ostensiblement conservées au milieu de la nouvelle modernité, ça et là. Quelques anciens immeubles émergent encore parmi les constructions les plus modernes et osées.

L'ancien front de mer, lui, a tout simplement été liquidé. Les habitats de pêcheurs et d'ouvriers ont été proprement rasés : place aux touristes -dont je fais partie, bien malgré moi- et aux larges accès piétons balisés. Fini le "barrio chino" du Poble Nou où le voyageur pouvait espérer s'encanailler, où la midinette se faisait peur à toute heure du jour et de la nuit...

Loin de moi l'idée de regretter ces immeubles crasseux et pour moitié insalubres. Mais tout de même, j'ai comme l'idée que l'uniformisation de nos villes cristallise une sensation de malaise diffus.

En moins de 10 ans, la population du quartier a subitement changé. Le Poble Nou est en passe de devenir ce que la mairie appelle un "hub des nouvelles technologies". Une population aisée s'est installée dans les nouveaux immeubles : les centres commerciaux et les services qui vont de pair avec une vie moderne s'implantent et remplacent inéluctablement les anciens commerces. Les bars branchés fleurissent, les "bobos", les touristes et les étudiants, effrayés sans doute par l'hypercentre de Barcelone où tout est fait pour les touristes, affluent vers le Poble Nou, comme s'ils recherchaient quelque chose d'authentique dans cette ville où la culture catalane semble n'être plus qu'un vernis, pire un label touristique...

En guise de conclusion, j'ose à peine me demander où sont passés les habitants de ces immeubles populaires? Assurément, ils doivent loger dans cet "habitat spontané", comme l'on dit, que découvre le visiteur arrivant par l'autoroute en provenance de France.

 

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