Frontières géographiques, frontières intérieures

Chacun a fait l'expérience du passage de la frontière d'un pays. Sans lien avec le pays qui nous accueille, cela donne lieu à une excitation et à des angoisses, à un espoir et à des peurs. Dans l'espace de Schengen, nous sommes libres de circuler. Les frontières ont été abolies officiellement et dans les différents points de passage, nous voyons des vestiges de ces frontières : guérites encore fréquentées par des douaniers et des policiers, marques au sol ordonnant le ralentissement des voitures. Signes ostensiblement conservés qui indiquent que tout pourrait n'être que temporaire, que le naturel pourrait bien vite revenir au galop. Le naturel, c'est-à-dire le repli dans ses frontières nationales. Il suffit d'observer nos comportements en tout point de passage entre pays de l'espace de Schengen pour en déduire que nous sommes encore conditionnés par cet imaginaire de la frontière.

 

Les frontières sont fortement inscrites en nous. Car elles sont avant tout imaginaires, dans nos esprits. Elles emportent avec elles tout un fatras de leçons d'histoire mal digérées, de discours lointains et presque inaudibles, de légendes transmises de générations en générations. Les frontières sont de grandes pourvoyeuses de peurs et de fantasmes. Au-delà du seuil de ma maison, c'est l'inconnu, d'autant plus inconnu que je ne pourrai peut-être pas communiquer avec Autrui. Les frontières sont d'abord ce qui isole, ce qui singularise. En passant la frontière, je sais que je ne suis plus en présence de mon semblable, c'est inévitable.

 

Certains ont fait de cette situation psychologiquement inconfortable, une manière de vivre : ce sont les voyageurs -à ne pas confondre avec les touristes, pour qui l'on fait tout pour réduire cet inconfort-, les découvreurs. S'imagine-t-on aujourd'hui ce qui a mû Christophe Colomb et ses compagnons pour se lancer vers un au-delà qu'ils ne pouvaient même pas matérialiser? Dans sa relation de l'aventure des compagnons de Pizarro partis chercher El Dorado en parcourant l'Amazone, le frêre Pedro de Carvajal le dit : la quête de la gloire est ce qui permet de dépasser les peurs. La gloire, c'est-à-dire l'élévation au-dessus des hommes. La gloire, c'est-à-dire la transgression du code social.

 

Certains autres n'ont pas le choix en franchissant la frontière, c'est une question de vie ou de mort. Certains sont même prêts à risquer leur vie pour franchir cette frontière, synonyme de vie. Mais perd-on ses peurs une fois la frontière franchie? Il semble que l'on perde surtout ses illusions, à entendre les différents migrants -forcés ou non- qui se sont installés en Europe. Et pourtant la frontière subsiste avec celui qui est de l'autre côté. C'est maintenant une frontière qui se répand partout : on relève les attitudes divergentes, les écarts de langage, les codes vestimentaires détonants. Cela n'est pas exclusif de celui qui a passé la frontière. Inévitablement nous reconstruisons nos propres frontières.

 

Inévitablement? Peut-être. C'est une question d'identité, le terme est à la mode. C'est une question de peur, car nos frontières imaginaires, celles que l'on pourrait aisément matérialiser sur une carte, nous poussent au classement, à la hiérarchisation qui demeure ambivalente : elle nous rassure mais aussi elle nous somme d'être sur nos gardes, l'Autre n'est pas pareil. Danger.

 

Comment passer outre? Peut-être en reconnaissant cette tension, ce rôle de la frontière. Peut-être aussi en faisant de sa transgression un moment de gloire...

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