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Carnets d'Europe

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Billet de blog 28 juin 2009

Le théâtre: expérimentation et dialogue

Nous avons souhaité interroger Renaud Lescuyer, metteur en scène et directeur artistique de la Compagnie Persona, afin de poursuivre la réflexion initiée à Carnets d’Europe, sur la culture en Europe, tellement ce sujet a été ignoré lors des dernières élections européennes. Et pourtant, il nous semble que c’est bien par ces expériences culturelles partagées que nous sortirons de nos paradigmes nationaux.

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Nous avons souhaité interroger Renaud Lescuyer, metteur en scène et directeur artistique de la Compagnie Persona, afin de poursuivre la réflexion initiée à Carnets d’Europe, sur la culture en Europe, tellement ce sujet a été ignoré lors des dernières élections européennes. Et pourtant, il nous semble que c’est bien par ces expériences culturelles partagées que nous sortirons de nos paradigmes nationaux.

Renaud Lescuyer est le coordinateur d’Europe et Cies, rencontres européennes de théâtre, nées en 2008, et dont la deuxième édition s'est déroulée à Lyon et en Rhône Alpes, en mai 2009. Les Lyonnais ont pu assister à des spectacles de compagnies européennes, ainsi qu'à des débats sur la traduction au théâtre et sur la possibilité de créer un centre de ressources où seraient restituées les expériences. Surtout le projet soulevait, à quelques semaines des élections européennes, la problématique de la place de la culture dans l'Europe, et de son rôle dans la construction de l'Union Européenne.


Les propos ont été recueillis par Florence Nique, jeune apprentie-journaliste de la région lyonnaise.

Florence Nique : pourquoi avoir souhaité réaliser un tel projet?

Renaud Lescuyer : il y a plusieurs points de départ. Il y a des points de départ personnels, intimes, et il y a des points de départ plus professionnels, plus politiques. Parmi les points de départ personnels, il y a le sentiment d'être un humain pour qui les frontières ne comptent pas beaucoup. Il y a une curiosité pour l'autre. Quant aux points de départ politiques, ils concernent surtout le non au référendum de 2005. Je m'étais dit à l'époque, c'est étrange, pour moi l'Europe est une opportunité de voyager, de rencontrer, de travailler, mais ce n'est apparemment pas le cas pour beaucoup de gens. Et puis enfin, dans les spectacles de la Compagnie Persona que j'ai mis en scène, il y avait progressivement des rencontres entre différentes langues, entre différentes cultures. Par exemple, dans le spectacle Joan Padan A la découverte des Amériques, qu'on a crée en 2005, il y avait des comédiens suisses, italien, polonais. Aussi nous nous sommes dit que, puisqu’on était déjà Européens à l'intérieur de nos spectacles, nous pouvions proposer à d'autres équipes européennes de nous rejoindre.

FN : n'y avait-il pas également la conscience que la notion de culture manque à l'Europe?

RL : alors oui, il y avait aussi l'idée que l'Europe est un peu froide, un peu abstraite, lointaine, et qu'elle ne donne pas envie aux habitants de s'y intéresser. Or, l'art, et particulièrement le théâtre, peuvent aider à rendre l'Europe plus fraternelle.

FN : quelle est la signification d'une Europe culturelle selon toi?

RL : tous les peuples qui constituent l'Europe ont des cultures. L'Europe est une mosaïque culturelle, avec des points forts de convergence. Par exemple, l'importance des religions chrétiennes dans les arts européens, l'inspiration romaine de l'organisation juridique des Etats, mais aussi des éléments mythiques communs qui me semblent très importants au niveau de la structure mentale des Européens, et qui sont fortement marqués par l'aventure hellénistique.

FN : la culture ne semble pas intéresser l'Union Européenne, elle est absente des débats. N'y a-t-il pas là le risque de faire de l' « Europe culturelle » un concept vide de sens?

RL : effectivement, les Européens devraient prendre le temps de se poser la question de ce qu'est la culture. La notion n'aura pas la même valeur, ni la même définition pour un intellectuel de Cracovie, un paysan de Lisbonne, ou un industriel de la Ruhr. Il faut prendre le temps de réinterroger ces concepts. , ce qui m'apparaît c'est qu'il y a un certain nombre de cultures en Europe encore très vivantes, mais qu'il y en a aussi qui se sont affaiblies. On est à un moment, dans l'histoire de l'Europe, où il y a un mouvement de fond qui va vers l'uniformisation des modes de vie, des modes d'organisation, des métiers. Et la télévision favorise cette uniformisation, avec l'influence grandissante du mode de vie anglo-saxon.

FN : pourquoi les hommes politiques attachent-t-ils si peu d'importance à la culture dans l'Union Européenne?

RL : Certainement qu'il est difficile de parler de culture, d'art ou de créations. Et puis, certainement aussi que, aux yeux des politiques européens, la culture n'est pas essentielle. Ils sont plus sur une vision utilitariste de l'Europe. Ils pensent que c'est plus facile de faire l'Europe de la TVA, de l'harmonisation fiscale, plutôt que l'Europe de la coopération artistique et culturelle. Or, le politique et l'économique font partie de la culture. C'est même elle qui va déterminer les orientations politiques, le rapport au commerce, les modes d'organisation des sociétés. Or, en voulant tout harmoniser, le droit, l'économie, on ne prend pas suffisamment en compte l'histoire de chacun et on risque de nier un élément fondamental de telle ou telle culture. Et cela génère une peur de l'Europe, un réflexe identitaire dans les communautés qui constituent l'Europe. Le manque de prise en compte des différences culturelles, et donc l'ignorance, peuvent alors se révéler être des obstacles à la construction de l'Union Européenne.

FN : à l'occasion des rencontres organisées par Europe et Cies, un spectacle intitulé Dialogues éternels fut mis en scène par des artistes grecs. Pourquoi ce mot dialogues, dont les Grecs sont les inventeurs, est-il si fondamental au théâtre?

RL : le mot dialogue est une autre définition du mot théâtre. Le théâtre, ce sont des humains qui se parlent en public. Or, à partir du moment où des humains font le choix de parler à un public, cela signifie qu'il peut y avoir une communauté. Plus exactement, cela traduit qu'il existe une communauté. C'est pour cette raison qu'il me semble essentiel que l'art et le théâtre prennent leurs responsabilités par rapport à l'Europe. Parce que c'est le lieu d'expérimentation d'un dialogue toujours renouvelé entre des humains qui composent une communauté humaine. Et donc il me semble que c'est le plus petit dénominateur commun... ou le plus grand! En tout cas c'est le plus évident. Au delà des langues ou des cultures, à partir du moment où ce dialogue peut exister, il y a l'espoir qu'on puisse construire des choses ensemble.

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