Roms : l'Europe a perdu son coeur

 

Vendredi 16 janvier 2008 : la presse lyonnaise annonce, dans un court texte, l’ordre d’expulsion des Roms occupant la petite gare désaffectée de Villeurbanne. Motif : la gare doit être transférée au Sytral –Syndicat des Transports de l’agglomération- pour aménagement…

Ne nous faisons pas d’illusions : les Roms sont partie intégrante, depuis une quinzaine d’années, du paysage de nos villes. Tout un chacun qui se ballade dans nos centres-villes peut témoigner de leur présence visible : violonistes, accordéonistes, groupes de très jeunes enfants laissés à eux-mêmes, mendiants, laveuses de vitre de voiture souriante qui vous dessinent un gros cœur alors que vous attendez au feu tricolore. Un gros cœur, c’est cela qu’il manque à l’Europe.

 

 

Etre Rom dans une métropole européenne...

Revenons au Grand Lyon, métropole européenne autoproclamée depuis 3 maires déjà… Et à cette gare de Villeurbanne, devenue depuis le début des années 2000, une gare de tramway. 500 mètres plus à l’Ouest, la place de la Reconnaissance qui marque une limite entre Villeurbanne et Montchat, dans le 3è arrondissement de Lyon. Montchat est considéré comme un « village » dans Lyon. C’est assurément un quartier résidentiel où la surface habitée accueille plus de villas que de HLM. Montchat donc, qui jouxte Villeurbanne. Au milieu la route de Genas et surtout l’ancienne ligne de chemin de fer de l’Est, un temps désaffectée mais depuis 2001, de nouveau en service pour accueillir une ligne de tramway reliant La Part-Dieu, et son centre directionnel, à l’Est lyonnais. Là, il y avait, avant les travaux pour l’installation du tram, une maisonnette en pierres qui servait autrefois au garde-barrière. Cette maisonnette n’existe plus. Elle a servi jusqu’à sa démolition de squat pour une vingtaine de Roms.

 

 

Voilà donc 10 ans et plus que les Grand Lyonnais côtoient des Roms, citoyens roumains pour les uns, réfugiés des carnages de l’ex-Yougoslavie pour les autres. 10 ans sans solutions pérennes qui se dessinent à l’horizon. Et pourtant des solutions existent, sans forcément créer une espèce d’appel d’air pour ces populations : Nantes et Grenoble ont bien réussi. De fait, à Lyon, la communauté d’agglomération et l’Etat s’accordent sur une politique criminelle, qui confine les Roms dans des camps et dans la misère. Honte à nous ! C’est comme si nous étions incapables de dépasser l’horizon politique qui transpire de la fameuse petite phrase prononcée par Michel Rocard : « on ne peut malheureusement pas accueillir toute la misère du monde, mais nous devons en prendre notre part »…

 

Roms de Roumanie et de l'ex-Yougoslavie en quête d'une vie meilleure...

Ces Roms qui sont-ils ? Des populations sédentarisées dans leurs pays d’origine, qui sont contraintes d’émigrer pour des raisons essentiellement économiques et politiques, et ne peuvent se fixer durablement dans les pays d’accueil et finissent par échouer dans des bidonvilles et des squats.

Car les premières arrivées datent de cette période : des Roms roumains de Craïova et puis le déchaînement des passions nationalistes en ex-Yougoslavie a fait le reste : des départs massifs, pas tous à cause d’exactions, donc pas tous réfugiés politiques, mais beaucoup parce qu’on ne leur a pas mené une vie facile, en les excluant des emplois notamment : un bon moyen pour épurer une population entière. La plupart des Roms d’ex-Yougoslavie proviennent de Bosnie, du Monténégro et du Kosovo. Car si les Serbes ont chassé Croates et Bosniaques, si les Bosniaques ont chassé Serbes et Croates, si les Albanais et les Serbes s’entretuent pour le Kosovo, tous ont un point commun : la vindicte envers les Roms qui ont dû fuir vers l’Ouest. Etonnamment peu de place dans les médias, alors que les arrivées se multipliaient en France notamment.

 

Mais des Roms, il en arrive également massivement de Roumanie. La misère a eu raison de leur sédentarité, mais aussi les vexations quotidiennes. Car ne nous y méprenons pas, les Roms sont des sédentaires dans tous les pays où ils habitaient. Certains en Roumanie maintenaient un mode de vie semi-sédentaire liée à des migrations de travail, mais cela restait une exception.

 

Un statut juridique en constante évolution...

Aujourd’hui à Lyon, la plupart des Roms viennent de Roumanie : ils sont venus pour des raisons économiques : ils cherchent à s’installer en France en demandant l’asile en France. Jusqu’en 1994, l’asile conventionnel, plus communément appelé asile politique, ouvre droit à une allocation d’insertion (d’environ 400 euros) et souvent à un logement. Mais en 1994, la situation change. En effet, la Roumanie ratifie la convention de Genève, ce qui met un terme à la possibilité pour ses citoyens de demander l’asile conventionnel en Occident, car leur pays est désormais reconnu comme “sûr”. Cela signifie que depuis cette date les Roms roumains peuvent être refoulés dans leur pays d’origine car celui-ci offre des garanties de sécurité. La conséquence de cette ratification a été catastrophique : l’augmentation de Roumains en situation irrégulière en Europe occidentale.

 

A partir de 1998, la possibilité leur est donnée de formuler une demande d’asile territorial. Cette demande d’asile territorial est recevable lorsque le pays d’origine des demandeurs est considéré comme sûr et que ce n’est pas l’Etat qui est le persécuteur. Dans ce cas, l’allocation d’insertion est plus faible et l’attribution d’un logement apparaît moins automatique. La lenteur des délais de traitement des dossiers permet à ces populations de séjourner plusieurs mois en situation régulière sur le territoire français. Néanmoins, l’attribution de logements se fait au compte-goutte.

 

En 2002, les ressortissants roumains n’ont plus besoin d’un visa pour se rendre dans l’espace de Schengen : ils ont droit à un séjour de trois mois maximum, le séjour « touristique ». Néanmoins, l’article 5-1-c de la Convention de Schengen impose de justifier de moyens de subsistances suffisants, fixés à environ 500 euros par mois. L’objectif est clairement de réduire les mouvements migratoires des populations pauvres. L’effet recherché n’est pas atteint. C’est tout le contraire qui se passe et les candidats à l’exil finissent par s’installer dans la précarité. Mais comme si leur situation n’était pas déjà assez dramatique, des mesures successives leur restreignent drastiquement l’accès aux soins gratuits. Bientôt, ils ne peuvent plus postuler à leur arrivée en France à l’asile pour raisons de santé.

 

Leur installation dans des bidonvilles et des squats de toute nature découle de cette situation dramatique, et représente pour eux la manière la moins onéreuse de se loger. D’autant que des solutions de relogement ne sont proposées qu’à de très rares personnes. En devenant des « touristes » dans l’espace de Schengen, ils finissent par ne plus être en droit de postuler à quelque mesure que ce soit relevant de l’asile… Ils ne sont plus ni régularisables ni expulsables…

 

Je terminerai sur deux notes positives : tout d'abord à Lyon, il existe un collectif Rom et aussi une association CLASSES, qui s’occupe de la scolarisation des enfants. Rendons-leur hommage et soutenons-les. L’avenir des enfants roms en dépend. Enfin, une initiative essentielle à mettre au crédit des élus, qui transcendande les postions partisanes relayée par Romeurope. Pour enfin prendre conscience de la misère des Roms...et de permettre de trouver des solutions dignes et humaines...

 

 

Note sur la rédaction de cet article

Cet article est né d'une indignation face aux conditions de vie des Roms. Il est né aussi d'une proximité géographique et d'une colère sourde, celle qui entend dénoncer l'inanité des politiques de l'Etat et des responsables politiques locaux.

Il est le fruit de rencontres, mais aussi de lectures multiples.

 

La revue des études tsiganes est la revue de référence pour appréhender la complexité des migrations Roms dans une perspective sociologique et historique.

Le collectif national Romeurope, et ses déclinaisons locales, favorisent la prise de conscience des non-Roms de la situation des populations migrantes.

Un ouvrage de synthèse remarquable, publié à l'initiative du Conseil de l'Europe : Roms en Europe

Et pour la situation lyonnaise, j'ai largement utilisé la presse locale et je recommande la lecture du mémoire de Benjamin Vanderlick, que je joins à mon texte.

Bien sûr, il existe bien d'autres sources, mais voici qui permet déjà d'aller au-delà de l'article...

 

 

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