Sus au monolinguisme anglophone dans l'UE !

Il n’est pas du tout incompatible d’être angliciste de très longue date et passionné par la langue anglaise et d’être littéralement consterné par l’emprise de l’anglais sur le fonctionnement de l’Union Européenne, surtout que l’anglais parlé et écrit dans les sphères de Bruxelles n’a plus grand chose à voir avec le genuine English et est une forme très affaiblie qui relève de l’international English, que Jacques Delors, entre autres, a rendu accessible en matraquant sauvagement la langue d’origine. Cette indignation est partagée par Jean Quatremer, journaliste à Libération et spécialiste de l’Europe, qui a rédigé un article pour le site de son quotidien le 1er avril, et c’est très loin d’être une plaisanterie. A lire ici et à faire partager.

 

La colère fort légitime de Jean Quatremer est née d’une lettre que le ministre des finances, Michel Sapin, a adressé au commissaire européen, Pierre Moscovici, en anglais ! On n’insistera pas, dans un autre domaine, sur l’étonnante schizophrénie politique qui pousse ce dernier à donner des leçons au gouvernement français, dont il faisait partie récemment et où il n’a pas marqué les esprits par son ardeur au travail et sa fulgurante compétence. On doute également que le passage du français à l’anglais donne à l’intéressé les qualités qui lui font clairement défaut et qui ne pourraient même pas être mises à jour par un séjour à Lourdes. Ce qui inquiète le journaliste de Libération c’est d’une part que la domination de l’anglais soit devenue presque naturelle, et c’est d’autre part la disparition du français, qui, avant 1995, était, avec l’allemand et l’anglais, l’une des trois langues de travail et la seule langue officielle de la salle de presse.

 

La faute au gouvernement français, dirigé par Edouard Balladur, qui, en 1995, lors de l’élargissement de l’UE à la Suède, la Finlande et l’Autriche, a omis — quelle étrange omission ! — de renégocier le prolongement des accords Pompidou-Heath de 1973 qui prévoyaient que le Royaume-Uni, tout comme les autres pays-membres, n’enverrait à Bruxelles que des diplomates et des émissaires parlant parfaitement le français. La conséquence est qu’aujourd’hui la langue de chacun des 28 pays-membres est considérée comme langue officielle, le président polonais du Conseil Européen, Donald Tusk, et, Jeroen Dijsselbloem, le président hollandais de l’Euro-groupe, ne parlent pas un seul mot de français. A cette situation s’ajoute une sorte de fatalisme et d’abandon de la part des officiels français à Bruxelles. Il fut un temps, regrette Jean Quatremer, où Jacques Chirac avait bruyamment et prestement quitté la salle, en signe de protestation, lorsque le baron Ernest-Antoine Sellière, à l’époque patron des patrons européens, s’était exprimé en anglais.

 

La situation est d'autant plus paradoxale que l'UE adopte la langue d'un pays qui, depuis son adhésion, a toujours marqué une franche hostilité à l'Europe. Reste un espoir avec Jean-Claude Juncker, l’actuel président de la Commission Européenne, qui s’exprime toujours et systématiquement en français, contrairement à son navrant prédécesseur.  Le Luxembourg, îlot de résistance, paradis fiscal qui va devenir un paradis linguistique…

 

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