Le démantèlement de la jungle

Les semaines qui viennent de s’écouler à Calais, et, en particulier, la dernière, ont mis en lumière, sous l’influence, une fois encore, des chaînes de télévision en continu, décidément peu inspirées, l’usage répétitif, sémantiquement impropre, hautement désobligeant et méprisant, et moralement inacceptable, de deux mots, jungle et démantèlement.

Les semaines qui viennent de s’écouler à Calais, et, en particulier, la dernière, ont mis en lumière, sous l’influence, une fois encore, des chaînes de télévision en continu, décidément peu inspirées, l’usage répétitif, sémantiquement impropre, hautement désobligeant et méprisant, et moralement inacceptable, de deux mots, jungle et démantèlement. Quant à leur association, le démantèlement de la jungle (de Calais), elle est totalement aberrante.

Selon le Sketch Etymological Dictionary, jungle vient de l’hindoustani jangal, qui signifie la steppe.  Jungle est passé dans la langue anglaise au milieu du dix-neuvième siècle, en 1830 pour être tout à fait précis, conséquence directe de l’osmose linguistique issue de la colonisation britannique de l’Inde. L’Oxford Dictionary (seventh edition 2005, p-838) donne trois définitions : 1) an area of tropical forest where trees and plants grow very quickly; 2) an unfriendly or dangerous place or situation, especially one where it is very difficult to be successful or trust anyone; 3) a type of popular dance music developed in Britain in the early 190s, with fast music and spoken words about life in cities. Le mot a été francisé et adopté dans la langue française dans la même période. Le Grand Robert, dans son volume III, p-887, donne cette acception généralisée : « En Inde, plaine touffue souvent marécageuse, couverte de hautes herbes, de joncs, de broussailles et d’arbres où vivent les grands fauves ». 

On aura remarqué qu’à Calais, depuis plusieurs mois, il n’y a aucun grand fauve, mais seulement des êtres humains qui fuient les dictatures et qui veulent simplement vivre libres. De plus, si l’on prend l’expression idiomatique mentionnée par le Robert et le TILF (CNRS) — la loi de la jungle, définie comme la loi cruelle du plus fort, de la sélection naturelle, et dont le sens figuré renvoie à tout endroit, tout milieu humain où règne cette loi — on constate que s’il y a une loi de la jungle, c’est celle qui a poussé des millions d’hommes, de femmes et d’enfants à quitter leur terre natale. Quant à la composition par juxtaposition de jungle avec démantèlement, elle ne manque de laisser songeur non seulement sur les connaissances linguistiques de ceux et celles qui ont propagé cette aberration, mais également sur la volonté sous-jacente de transformer des victimes en accusés.

La racine de démantèlement est, bien évidemment, manteau, du latin mantellum-i. D’après le dictionnaire étymologique Bloch & Wartburg (PUF, 7ème édition, p-389), l'émergence de manteler date de 1563, défini comme « couvrir d’un manteau » ou au sens figuré « fortifier ». Démanteler et démantèlement apparaissent en 1576, d’après un autre célèbre dictionnaire étymologique, celui d’A.Dauziat, J.Dubois et H. Mitterrand, et le Littré indique (volume II, p-1551) que le premier sens, « ôter le manteau » est tombé totalement en désuétude. En revanche le second sens, repris par le Robert et le TILF, est « action de démolir les murailles, les fortifications d’une ville, une place forte, par extension rétablir et réorganiser les grandes monarchies ». Cette acception est donc purement militaire puisqu’elle est synonyme d’ « abattre, démolir les murailles, les fortifications d’une ville, d’une place forte ». Au sens figuré, on peut démanteler un empire, une institution, une organisation. Or, à Calais, il n'y a nulle fortification, nulle muraille et nulle organisation.

 

Donc démanteler une jungle n’a vraiment aucun sens et, quand on parle d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont tout perdu, c’est une insulte.

 

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