Le langage ézozotérique de Nicolas Sarkozy

"Le discours n'est pas seulement un message destiné à être déchiffré ; c'est aussi un produit que nous livrons à l'appréciation des autres...Instrument de communication, la langue est aussi un signe extérieur de richesse et un instrument de pouvoir". Pierre Bourdieu (1982). Nicolas Sarkozy fait-il étalage de richesse et de pouvoir ?...

En règle générale, la forme de l’expression est liée au fond, c’est-à-dire que les idées avancées par un locuteur sont d’autant plus claires qu’elles sont exprimées dans un langage limpide, concis et respectueux des normes de la langue française. Ce que Nicolas Boileau avait résumé par ces quelques vers célèbres (L’art poétique, 1674):

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement 

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Form leads to meaning, pour les grands-bretons, littéralement la forme conduit au fond. Pour ce qui concerne certaines déclarations publiques de Nicolas Sarkozy on est très largement en-dessous du fond pour partir vers des destinations abyssales, car à bien écouter la novlangue de ce dernier, comme l’a fait récemment Libération, on a le sentiment que les mots sont trop forts pour lui et que le poids de ces mêmes mots l’entraîne vers un gouffre de ridicule et d’absurdité. Il est même permis de se demander s’il comprend lui-même ce qu’il dit, l’essentiel étant d’être sur le devant de la scène, peu importe le contenu du message apparemment. Dans tout le fatras de ces déclarations à l’emporte-pièces on peut distinguer plusieurs catégories.

 

 

Il y a tout d’abord les amalgames (au sens linguistique bien sûr…) totalement inappropriés et franchement ineptes, c’est-à-dire les compositions par juxtaposition, appelées parfois dans le langage courant mots-valises. Ainsi, lors d’une récent passage sur TF1, un gîte où il a très certainement son lit de camp attitré, Sarkozy a déclaré que les électeurs de Hollande étaient « tourneboussolés ». L’intention initiale était de lier dans un même mot, semble-t-il, tourneboulé, synonyme de bouleversé, et déboussolé, qui signifie qui a perdu le bon sens. Dans le cas présent, bien évidemment,  l’association entre tourner et boule, au sens familier de tête, est parfaitement cohérente puisqu’elle traduit le désarroi d’un individu. Déboussolé illustrant la perte d’un repère extérieur, une boussole donc, on voit mal comment cet instrument pourrait être personnifié et perdre la tête en conséquence.

 

Une deuxième catégorie est constituée de présumées métaphores tellement incompréhensibles et stupides qu’elles pourraient relever d’une analyse médicale de la confusion mentale. Ainsi le 16 octobre dernier, lors d’un rassemblement à Limoges, Sarkozy a lancé à son auditoire, qui est resté silencieux sans doute en proie au doute préalable à l’appel du Samu : « Je voudrais leur dire qu'on a reçu un coup de pied au derrière, mais que c'est pas parce que vous voulez renverser la table que vous descendez de la voiture dont vous vous abstenez de choisir le chauffeur ». Les éléments constitutifs de cet authentique joyau sémantique n’engendrent aucune analyse raisonnée possible et sont largement interchangeables. Ainsi on peut avancer « qu’on a reçu un coup de chauffeur, mais c’est pas parce que vous voulez renverser la voiture au derrière que vous descendez de la table dont vous vous abstenez de choisir le pied ».  Ou bien encore « qu’on a reçu un coup de table au derrière, mais c’est pas parce que vous voulez renverser le chauffeur que vous vous abstenez de choisir le pied de la voiture ». On ne peut s’empêcher de penser au regretté Pierre Dac qui disait avoir connu un agent secret « qui était tellement secret qu’il ne savait pas lui-même ce qu’il faisait ». Il serait injuste de ne pas évoquer feu le dialoguiste Michel Audiard, à qui Jean Hallain et Albert Kantoff ont rendu hommage : « ce n’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa g… ».

 

 

Enfin, la dernière catégorie est consacrée aux aphorismes, dont le Petit Journal s’est délecté depuis 2010. D’abord un très émouvant « le passé c’est le passé », puis l’inoubliable « mourir c’est pas facile ». A l’approche des fêtes de fin d’année il serait utile d’aider l’homme cité dans onze affaires judiciaires à se constituer un petit corpus de fortune. Par exemple, une suggestion personnelle, un graffiti vu sur le mur totalement blanc du restaurant universitaire de la Doua à Lyon, en juin 1968, « avant ce mur était propre », mais c’est peut-être un peu compliqué pour N.S. , donc plus simplement « le camping c’est Trigano », « c’est dans la marine qu’il y a le plus de marins ». Les suggestions sont les bienvenues et seront envoyées rue de Vaugirard.

 

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