Billet de blog 17 décembre 2013

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Jean-Louis Legalery

professeur agrégé et docteur en anglais retraité.

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Selfie, le mot de l’année 2013

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Comme chaque année, la presse britannique a recensé les mots nouveaux de la langue anglaise, tout au moins ceux qui ont été dûment acceptés dans l’OED, Oxford English Dictionary. Le quotidien The Guardian va, en général, plus loin en relayant le choix du comité éditorial de l’OED, pour sinon élire tout au moins identifier le mot de l’année, en d’autres termes celui qui revient le plus fréquemment dans les conversations, la langue écrite et qui, en règle générale, a surgi de nulle part par le biais d’un long métrage, d’un roman, d’une chanson, d’une série télévisée ou d’une vidéo.

En 2012, le mot anglais de l’année était omnishambles, une composition par juxtaposition de l’adjectif indéfini latin omnis, omne, qui signifie tout, toute, et du nom commun anglais shambles, le désordre. Le terme a été popularisé par l’excellente série à caractère politique de la BBC, The Thick of It, en 2009. La définition de ce néologisme est la suivante : a situation that has been comprehensively mismanaged, characterised by a string of blunders and miscalculations, littéralement une situation qui a été gérée en dépit du bon sens du début à la fin et caractérisée par une série de gaffes et d’erreurs de jugement. Omnishambles a mis quelques trois ans pour passer durablement dans le langage courant et n’a pas encore franchi la Manche officiellement. Son équivalent sémantique pourrait être désordre général et, si l’on veut rendre la juxtaposition initiale, généchaos.

Pour l’année 2013, l’heureux élu est selfie, créé par dérivation à partir de self, nom commun qui signifie le moi, mais qui est généralement connu et utilisé comme pronom personnel réfléchi, yourself, myself, toi-même, moi-même. La définition généralement admise est : a photograph that one has taken of oneself, typically one taken with a smartphone or webcam and uploaded to a social media website, une photo de soi-même prise spécifiquement avec un téléphone portable ou une caméra vidéo portable et téléchargée sur le site d’un réseau social. Selon le Guardian ce nouveau mot est apparu sur un forum australien en 2002. Contrairement à omnishambles, sans doute un peu compliqué à utiliser et transposer, selfie a déjà fait son chemin jusqu’en France, mais avec un équivalent sémantique qui semble restrictif pour l’heure, autoportrait. Un selfie n’est pas seulement un autoportrait. Les obsèques officielles de Nelson Mandela ont montré que cette transposition n’est pas suffisante, étant donné l’empressement que David Cameron et Barack Obama ont mis pour être sur la même photo que la première ministre danoise, Helle Thorning-Schmidt.

Initiative étonnante de la part d’un chef d’état et deux chefs de gouvernement, alors qu’ils assistaient à une cérémonie funèbre, néanmoins linguistiquement intéressante, puisque, non seulement, elle met trois personnes importantes dans la même catégorie que les adorateurs de chanteurs ou de footballeurs et elle éloigne la seule traduction potentielle d’autoportrait. Il convient donc d’opter pour un autre équivalent sémantique — sachant que selfie risque fort, au train où va le franglais d’être adopté tel quel — qui pourrait être « photomiroir ». Parmi les autres nouveautés 2013, on notera, avec intérêt, dans la catégorie des acronymes — dont on rappelle qu’il s’agit d’un sigle qui constitue un mot audible et qui fait sens, au contraire du sigle qui demeure une association inaudible d’initiales — fomo, acronyme de fear of missing out, littéralement la peur de laisser passer une occasion. Les néologismes français classés dans l’édition 2014 du Larousse publiée en juin 2013 ne font pas apparaître de mot-titre.

Il y a plusieurs catégories dont émergent quelques authentiques néologismes, néanmoins guère entendus à ce jour. Ainsi nomophobe désignerait « quelqu’un qui ne peut se passer de son téléphone portable et qui éprouve une peur excessive à l'idée d'en être séparé ou de ne pouvoir s'en servir ». Dans un registre plus connu et plus familier on trouve poilade qui désigne aussi bien une franche rigolade, donc l’action de rire beaucoup, et une initiative peu sérieuse. Exemple : Quelle poilade que cette réforme fiscale de François Hollande ! Issu du vocabulaire médical peu soutenu, il y a le subclaquant, littéralement, sur le point de mourir, à l’article de la mort. Exemple approprié : On dit que le PS serait subclaquant. Une autre catégorie est celle des mots exportés par les périphériques, c’est-à-dire les francophones qui utilisent, et, souvent, régénèrent le français.

Les Africains francophones parlent de billettage, « mode de paiement par lequel les travailleurs perçoivent directement et en espèces leur salaire à la caisse de leur lieu de travail ». Les Québécois traitent le geignard de chialeux et définissent la personne chargée du déneigement comme le déneigeur, rien de bien surprenant. Le Larousse a accordé une entrée aux Helvètes avec leur bouèbe, qui est un petit enfant. En revanche le même Larousse a cru bon de faire la part belle à un certain nombre d’anglicismes, que l’on ne va même pas nommer, tout simplement parce qu’on peut s’en passer. On épargnera simplement préquelle, parce qu’il a une racine latine, « film, roman, dont la réalisation est postérieure à une œuvre de référence mais qui, à l'inverse de la suite, évoque des faits antérieurs à cette œuvre ». 

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