Les aventures de l'éponyme et de l'acronyme

Depuis quelques années, une habitude linguistiquement exaspérante s’est développée, notamment à Radio France et Canal Plus, d’utiliser un vocable en lui donnant un sens totalement erroné. Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, certains membres des deux petites sphères précédemment citées, quant à eux, font mine de maîtriser des compétences lexicologiques qu’ils n’ont pas, et, comme tout ce petit monde, où la fatuité et le snobisme sont de mise, s’est attribué le rôle avantageux de prescripteur culturel, la supercherie s’installe sans contestation. Ainsi en est-il de l’éponyme, utilisé à tort et à travers.

 

L’analyse étymologique montre que l’usage encyclopédique se développe à partir du début du 18ème  siècle et que éponyme vient du grec et, plus particulièrement, de l’association de la préposition epi, sur, avec onuma, qui signifie le nom. Littéralement le sens premier est le fait d’attribuer le nom d’un individu connu et généralement célèbre à une notion ou un lieu. Dans le domaine de la linguistique, le sens initial est identique. En effet l’éponymie appartient plus globalement à l’onomastique, l’étude des noms propres, et relève de la métonymie onomastique, en d’autres termes il s’agit d’un changement, fondé sur une association d’idées, d’un nom propre en nom commun. Donc, pour faire simple et court l’éponyme n’est rien d’autre qu’un nom propre devenu un nom commun.

 

Les éponymes font partie du langage courant aussi bien en français qu’en anglais. Ainsi poubelle, du nom du préfet de la Seine qui imposa la boîte à ordures à la fin du 19ème siècle, est éponymique. Tout comme silhouette, qui fait référence à l’expression ironique utilisée pour évoquer l’ébauche du passage rapide du contrôleur général du 18ème siècle, Auguste Edouard de Silhouette, dont l’impopularité était extrême. Au Royaume-Uni lorsque l’on veut aller cueillir des champignons, on chausse ses wellies, bottes en caoutchouc du nom du général et premier duc de Wellington, 19ème siècle aussi, qui en imposa la mode en quelque sorte. Dans le même royaume de l’après-guerre et bien avant l’émergence d’Apple® et de ses Mac®, lorsque la pluie tombait  — phénomène sur lequel on serait bien avisé de ne pas ironiser de ce côté-ci de la Manche, en Franche-Comté, en particulier, pour prendre un exemple au hasard, étant donné que le niveau de précipitations annuelles peut être nettement plus élevé — on enfilait son imperméable, mac, abréviation de macintosh, du nom  du chimiste écossais de la fin du 18ème, Charles Macintosh, qui inventa un matériau étanche. La liste dans l’une ou l’autre langue n’est, bien sûr, pas exhaustive et montre clairement que l’éponyme a un sens précis, mais pas celui que lui donnent les fats.

 

C’est la raison pour laquelle lorsqu’une journaliste de France Inter — que l’on ne nommera pas mais qui s’est rendue célèbre, quelques jours avant les aveux de Jérôme Cahuzac, par son manque total de solidarité confraternelle et d’intelligence en accueillant Edwy Plenel aux cris de « Les preuves ! Les preuves ! Les preuves ! » — annonce, par ailleurs,  que le nouveau disque de son chanteur préféré est éponyme, tout simplement parce que la pochette porte la mention « Murat », elle est, une fois encore, dans l’erreur, erreur largement prolongée en faisant croire aux auditeurs que le sus-nommé pourrait faire oublier le « maître » Georges Brassens, alors que son aura ne dépasse pas le Massif Central. Il ne s’agit pas d’un disque éponymique, mais d’une pochette de disque qui porte le nom du chanteur, ce qui est sensiblement différent, puisque le consommateur éventuel ne dira pas un murat pour évoquer cette production. Il s’agit d’une extension de l’usage éponymique qu’il convient, évidemment, de mettre à la poubelle…Une autre erreur communément admise, et, qui, cette fois, n’est pas seulement limitée au microcosme mentionné plus haut, concerne l’usage qui est fait de l’acronyme.

 

En linguistique l’acronyme fait partie intégrante du domaine de la siglaison, mais il y a une différence fondamentale entre un sigle et un acronyme. Si acronyme et sigle sont constitués des initiales des mots qui les composent, l’acronyme est prononcé comme un mot à part entière et fait sens, ce qui n'est jamais le cas du sigle. Ainsi PFA, Professional Footballers’Association, est et demeure un sigle en anglais, langue dans laquelle les acronymes sont plus fréquents, et ne peut être prononcé comme un mot. En revanche, laser (light amplification by stimulated emission of radiation),  sonar (sound navigation and ranging), radar (radio detecting and ranging) entre autres, sont des acronymes qui ont désormais pignon sur rue, en quelque sorte, aussi bien en anglais qu’en français. Il y  aussi le tristement célèbre tina, there is no alternative, de feu le rhinocéros. On notera que sur l’utilisation inappropriée  de certains vocables se retrouvent joyeusement les snobs, acronyme sur l’origine duquel les étymologistes ne sont pas tous d’accord, mais celle à laquelle il est le plus fréquemment fait allusion est : s.nob. abréviation latine de sine nobilitate, littéralement sans noblesse, mention qui précédait, sur les listes d’Oxford et Cambridge, les noms des étudiants qui n’étaient pas issus de la noblesse et qui étaient donc regardés avec mépris et condescendance par les autres, exactement comme le font les membres du petit monde pré cité…

 

O. Bloch & W. von Wartburg, 1986, 7ème édition, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris : P.U.F.

T.F. Hoad, 1986, English Etymology, Oxford : O.U.P.

W. Skeat, 1967, A Concise Etymological Dictionary of the English Language, Oxfor : O.U.P.

J. Tournier, 1991, Structures lexicales de l’anglais, Paris : Nathan.

J. Tournier, 1985, Introduction descriptive à la lexicogénétique de l’anglais contemporain, Genève : Slatkine.

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