Pieds-noirs

Pour quiconque né après la guerre et ayant entendu surgir pieds-noirs dans le langage quotidien des années 1950, le mystère a toujours été entier. Si, dans la catégorie des dictionnaires étymologiques, le Bloch et Warburg est muet, celui de A. Dauziat et H. Mitterand (rien à voir avec la famille royale de Jarnac, un seul R celui-ci) donne une définition laconique, aseptisée et très contestable : pied-noir, XIX ème siècle, pour les Européens d’Algérie (d’abord surnom donné aux Algérois, parce qu’ils marchaient pieds nus). Outre le fait que ce mot composé semble avoir plutôt émergé dans la deuxième moitié du vingtième siècle, à partir de 1955, l’origine donnée est loin de convaincre, d’autant que l’expression ne se limite pas aux seuls habitants d’Alger. Parmi les dictionnaires de la langue, le Larousse est particulièrement sibyllin, laconique et fort général : pied-noir, nom et adjectif (pluriel pieds-noirs) Français d’origine européenne installé en Afrique du Nord jusqu’à l’époque de l’indépendance

 

Le Grand Robert part directement du pluriel et nous donne des choix sémantiques pour le moins étonnants tellement ils frisent la caricature : Pieds-noirs, nom donné plaisamment aux Européens fixés en Afrique du Nord (et spécialement en Algérie) depuis plusieurs générations (ou même simplement depuis quelques années) — cette expression s’est d’abord appliquée aux indigènes par allusion aux pieds nus des arabes du bled. Plaisamment, indigènes, les pieds nus des arabes du bled, ce n’est plus une définition, c’est une charge de cavalerie coloniale. Pour le TILF, le trait d’union n’est pas une obligation et les définitions proposées sont, là aussi, peu approfondies : pied(-)noir, A) Arabe d’Algérie, référence à l’habitude des chauffeurs de bateaux algériens d'être pieds-nus dans la soute à charbon ; B) Français né en Algérie ; le surnom viendrait du fait que les chauffeurs de bateaux, souvent algériens, marchaient pieds nus dans la soute à charbon. Cette étymologie potentielle fondée sur le mépris renvoie au surnom — les peaux-rouges —  donné par les colons britanniques aux véritables Indiens d’Amérique, soumis par la force à l’évangélisation et à la colonisation — le sabre et le goupillon — ou au terme de colored dont la minorité blanche d'Afrique du Sud affublait la majorité noire.

 

Cet embarras étymologique et lexicologique est lié à la nature même de ce mot composé qui se confond, en fait, avec la colonisation. Il semble que ce nom composé émerge à partir de 1955, plutôt qu’à la fin du XIXème siècle, c’est-à-dire à partir d’une période qui marque une très nette tension entre colonisateurs et colonisés, en d’autres termes, au début de la guerre d’Algérie. Par ailleurs, bien que l’origine soit, de toute évidence, relativement incertaine, il est une possibilité étymologique qui est ignorée par les dictionnaires cités plus haut, celle de la métonymie entre les chaussures noires des militaires — appelées communément en bon franglais les rangers —, symboles de l’invasion, de l’intrusion et de la domination, et les colons accrochés à l’idée d’Algérie française et qui bénéficiaient de cette présence militaire colonisatrice. 

 

Par ailleurs, s’il a pratiquement disparu du langage avec l’indépendance de l’Algérie et a été remplacé par le vocable tout aussi contestable de rapatrié — en quoi un individu dont les grands-parents étaient nés sur le continent mais qui, lui-même, était né en Algérie pouvait-il être « rapatrié », alors que sa patrie était son pays de naissance ? —, le terme de pied-noir était et demeure indubitablement et hautement ségrégatif et péjoratif. Enfin la composition par juxtaposition de « juif pied-noir », qui est parfois utilisée dans le langage parlé, toujours à des fins de ségrégation, est impropre aux yeux de beaucoup, notamment l’écrivain Hubert Hannoun (cf La déchirure historique des Juifs d’Algérie), qui considère que l’expression pieds-noirs ne saurait être utilisée pour parler des Juifs originaires d’Algérie, puisque leur présence remonte au IIème siècle, bien avant celle des Français, des Turcs et des Arabes. Jusqu'à présent on a beaucoup trop entendu la regrettable expression Français issus de l'immigration, à bannir définitivement pour le seul choix de Français, d'autant que personne n'a jamais entendu parler de Français issus de la colonisation. Etiqueter c'est classer, distinguer, différencier, en d'autres termes introduire la ségrégation.

 

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