Billet de blog 24 nov. 2016

«La lose» à l'extrême rigueur, mais «la loose» certainement pas!

C’est malheureusement une réalité affligeante et désastreuse, qui ne manquerait pas d’amuser feu René Etiemble (1909-2002)*, mais le franglais s’incruste dangereusement dans la langue quotidienne, surtout dans les situations où c’est totalement superflu.

Jean-Louis Legalery
professeur agrégé et docteur en anglais retraité, membre du CA de la Convention pour la 6ème République.
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C’est malheureusement une réalité affligeante et désastreuse, qui ne manquerait pas d’amuser feu René Etiemble (1909-2002)*, mais le franglais s’incruste dangereusement dans la langue quotidienne, surtout dans les situations où c’est totalement superflu. Ainsi le microcosme télévisuel et radiophonique des critiques de cinéma ne vous invite plus à ne pas dévoiler la fin d’un film pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte de l’intrigue, mais vous encourage au contraire à ne pas spoiler — de l’anglais to spoil, abîmer, gâter, gâcher, lui-même issu du latin spoliare, dépouiller, déshabiller, déposséder, qui a donné en français spolier, dépouiller quelqu’un par violence ou par fraude — la dite fin. L’un des buts de cette édition a toujours été de dénoncer les fats et les pédants qui, dans l’unique but de faire briller momentanément leur toute petite science, tentent d’imposer des structures sémantiques qui ne correspondent à aucune pratique ni aucune réalité populaire.

Or il y a urgence à mettre en lumière une aberration linguistique désormais répandue et, apparemment, très à la mode. Ainsi le présumé sérieux quotidien Le Monde présentait, mardi sur son site, le vainqueur du premier tour de la primaire de droite, François Fillon, comme « le champion de la loose ». Quelques temps auparavant c’est le site du journal L’Équipe qui, en évoquant une semaine de résultats piteux pour le club de Manchester United, a parlé à plusieurs reprises, à propos de son insupportable entraîneur, de « Mourinho, la loose de la semaine ». Il convient donc d’informer toute ce petit monde que leurs supposées connaissances de la langue anglaise sont à réviser dans les meilleurs délais, car il y a une fâcheuse confusion entre to lose et loose.

En effet, loose est un adjectif qualificatif (à prononcer { l u: s }, u long et consonne forte) dont l’équivalent sémantique est en français : désserré, dénoué, flasque, mou et, par extension, relâché, vague confus, imprécis. De plus, loose n’existe pas sous forme de substantif, le seul nom substantif correspondant nécessite le suffixe -ness, looseness. Il existe un verbe to loose, qui, fort logiquement  veut dire détacher, défaire, délier. Parler de « la loose » est donc une invention pure et simple et n’a strictement aucun sens. On pourrait donc encourager les snobs** en question à se tourner vers to lose (u long et voyelle faible, à prononcer { l u: z }), qui, lui, signifie bien « perdre » et, à l’extrême rigueur, « la lose » pourrait sinon passer du moins correspondre à quelque chose. Mais la meilleure solution pour que le microcosme évite le ridicule serait de dire le champion de la défaite par exemple ou bien encore la chute, la dégringolade de la semaine.

 *Parlez-vous franglais ? Gallimard, 1964, ré-édité en 1973 et 1980.

** de l’anglais snob, acronyme du XIXème siècle tirée de l’abréviation s.nob, du latin sine nobilitate, sans noblesse, qui était ajoutée au nom des étudiants d'Oxford et de Cambridge qui n’étaient pas issus de l’aristocratie et qui, de fait, étaient regardés avec condescendance par les autres.

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