"Je" et "Moi" sont dans un bateau

D’ordinaire réservé exclusivement au récit et à l’autobiographie l’usage du pronom personnel de la première personne du singulier, dans sa forme nominative ou sujet, je, et dans sa fonction d’accusatif ou complément, ainsi qu’en apposition et attribut, moi, fait fureur dans les billets de blog, sans oublier les adjectifs possessifs, mon, ma, mes, les pronoms possessifs, mien(s), mienne(s) étant plus rares. Les titres ne donnent pas leur part aux chiens non plus, puisqu’on a vu fleurir une première personne généralisée et auto-satisfaite d’empereur romain, que l’on transposera ainsi pour plus de facilité : Pourquoi je ne suis pas d’accord avec Tartemolle, Comment j’ai répondu à Brouillouse et Tartemuche, Comment j’ai quitté l’Amicale Bouliste de Calembredaine-sur-Pavé, ou bien encore Je quitte le MAMI (Mouvement Autonome des Masses Individualistes), etc, etc.

 

Or la tendance du je, moi, mon, ma, mes ne faiblit pas et ne manque pas de déconcerter. Certes, lorsque le billet a pour but d’évoquer ou de retracer une expérience personnelle, il semble difficile, quoique loin d’être impossible, de ne pas avoir recours à la première personne du singulier. Il en est de même dans les commentaires, bien sûr, avec la même réserve. Cependant, en règle générale, on apprend, dès le plus jeune âge, que, lorsque l’on rédige, l’objectif, l’étoile polaire en quelque sorte, n’est pas celle ou celui qui traite le sujet mais le sujet traité derrière lequel le rédacteur du billet ou de l’article doit normalement s’effacer, considérant que se mettre avantageusement en scène n’est non seulement pas une fin en soi, mais, en plus, d’un intérêt extrêmement limité. Cette fâcheuse inclinaison vers le manque de modestie et d’humilité est très répandu et vient hélas de haut. Tout le monde a en mémoire la célèbre anaphore du candidat Hollande, au cours de son débat télévisé avec le président sortant d’alors : Moi présidentLa suite a prouvé que l’anaphore la plus forte était une ellipse, celle qui avait échappé à tout le monde, Moi président, je tournerai le dos à mes électeurs dès le lendemain de mon élection.


Dans le domaine des media, on a en mémoire l’habitude fort fâcheuse aussi et très auto-centrée de l’ex-journaliste vedette de la chaîne de télévision américaine CBS, Dan Rather, aujourd’hui retraité des ondes et des écrans. Présentateur du journal du soir, CBS Evening News, il commençait invariablement sa demi-heure d’information par son premier titre : Dan Rather reporting. Le ton était donné et le reste de l’actualité nationale et internationale ne pouvait que venir prendre la place qui lui restait dans le sillage du roi-soleil de l’information, et peu importe qu’il y eût, ce jour-là, élections à l’étranger, catastrophes naturelles ou débat animé au congrès américain, l’information première c’était moi, Dan Rather, je permanent, drôle de je et je dangereux. C’est très précisément ce que Pierre Bourdieu dénonçait dans son ouvrage Ce que parler veut dire — qui a été la référence à la création de cette édition et qui continue de l’être —  : « le monde est ma représentation ». (1982 : 101). Le problème fondamental et récurrent de l’utilisation abusive et embarrassante du je ou du moi, ou bien encore du moi je est qu’il ne repose sur aucun mandat de délégation et ne renvoie qu’à une projection hautement narcissique (cf « Miroir, mon beau miroir… ») et non pas à un groupe qui aurait délégué le locuteur. 

 

En conclusion il semble à la fois utile et urgent de laisser le dernier mot à un dessinateur trop tôt disparu (1973), Bosc, qui avait une vue saine et corrosive de l’autosatisfaction et du narcissisme :

 

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