La question des moyens, de l’objet et des buts de l’éducation serait notamment tout à revoir.
De moins en moins l’homme se trouve en face de problèmes philosophiques abstraits, scolastiques, livresques et moraux. Ce sont maintenant les faits qui portent avec eux leur philosophie et leur moralité. Il faut apprendre à réagir aux faits eux-mêmes et non à leur seule image scolastique ou littéraire.
L’École enseignait autrefois les techniques qui permettaient de réagir en face d’un problème individuel, moral ou social abstrait. On pourrait dire qu’elle s’efforçait de préparer les enfants à regarder des événements dont ils ne seraient point les acteurs.
Il nous faut aujourd’hui munir nos élèves de techniques efficientes leur permettant de tenir leur place dans le monde éminemment dynamique de demain.
Lire, écrire, compter deviennent des acquisitions mineures. Non pas que les hommes n’aient plus à savoir lire, écrire, compter, mais l’École n’aura pas même commencé sa tâche si elle s’en est tenue à ces acquisitions : la vie aujourd’hui apprend bien plus vite et bien plus sûrement à maîtriser ces trois disciplines et on se demandera un jour prochain pour quoi l’École est encore tellement hypnotisée par ces acquisitions, qui ne sont plus des acquisitions-clés.
Mais il y a le cinéma et le règne formidable de l’image qui se substituent presque totalement à la lecture des mots. Si, malgré les conquêtes de la technique, tant d’adolescents ne savent presque plus lire, ce n’est pas forcément que l’École ne le leur avait point appris, mais que cette acquisition s’est révélée par la suite pratiquement inutile dans nombre de cas et que, au lieu de se perfectionner, elle n’a fait que décliner. C’est un peu comme si nous enseignions une langue morte qu’on n’a pas l’occasion d’utiliser dans la vie.
Avons-nous enseigné, enseignons-nous à nos enfants à appréhender les images, à les passer par le crible de l’entendement et de la raison comme on nous recommandait naguère de le faire pour les écrits. Sinon, il n’est que temps de nous atteler à la besogne et d’étudier ce problème nouveau de pédagogie : la pédagogie de l’image fixe et animée. Ou bien alors nous courons le risque de voir, demain, nos adolescents livrés sans réaction ni défense à l’emprise diabolique d’un moyen d’expression dont nous ne leur avons point révélé les secrets.
La Radio est un moyen presque divin de communication de la pensée ; que la parole puisse, ainsi, instantanément, faire le tour de la terre est comme la réalisation des rêves et des fééries les plus audacieux. Mais elle n’entraîne point les complications pédagogiques suscitées par la diffusion souveraine des images (du moins tant que la télévision ne sera pas entrée dans le domaine de la pratique). Depuis toujours la parole a été l’instrument de prédilection de la pédagogie. La diffusion radiophonique ne vient que donner à cet instrument une puissance incommensurable, d’ailleurs totalement négligée, jusqu’à ce jour. Mais elle ne change point le processus de penser de ceux qui y sont soumis. Elle n’est point une révolution comparable à celle de l’image se substituant à la langue parlée ou écrite. Et les enfants ne s’y trompent pas ; ils ne sont, en général, nullement attirés par la Radio, tandis que les journaux illustrés et le cinéma emballent littéralement toute notre jeunesse.
Et puis il y a la vie.
On a toujours dit, bien sûr, que la vie enseigne. Cela n’était que partiellement exact, il y a quelques décades. Le rythme de cette vie était alors impuissant à apporter, sans artifices, les éléments essentiels d’une éducation harmonieuse. On pouvait admettre alors que l’École accordât plus d’importance à ce qu’elle pouvait apporter par ses techniques propres et son enseignement, qu’à ce qui pouvait lui venir de l’extérieur, par le jeu normal de la vie.
La proportion est aujourd’hui retournée, et, pratiquement, la vie est en mesure d’apporter, pour une éducation bien comprise, plus que l’École elle-même.
Quel brassage d’éléments autour de nous ! Jamais la vie n’a été aussi dynamique dans un monde où les conditions d’activité varient d’un jour à l’autre : des rivières sont captées et l’économie d’une vallée en est toute transformée, des usines se ferment et d’autres naissent, l’industrialisation se poursuit, des échanges, des mouvements de population sans précédent remuent les peuples, sans parler de la guerre qui est comme le paroxysme de cette ébullition.
Et nous prétendrions, nous, garder nos enfants entre les quatre murs de l’École, alors que l’histoire s’inscrit et défile, là, à nos portes ! Nous continuerions à enseigner la permanence de ces valeurs désuètes qui furent autrefois la raison d’être de l’Éducation et qui montrent aujourd’hui leur insuffisance pratique, leur inutilité parfois en face d’autres acquisitions qui passent au premier plan.
Il est un fait aujourd’hui qu’il ne suffit pas d’avoir acquis à la perfection les techniques scolaires, ou d’avoir conquis des diplômes pour triompher dans la vie. Celle-ci exige d’autres qualités, que l’École sous-estime et néglige, hélas ! Qui les acquiert devient un ouvrier viril de la nouvelle société et parfois même un conducteur de peuple, un élément de notre commun destin.
Et les valeurs permanentes, dira-t-on, de la philosophie et de la culture ?
Elles persistent, mais elles s’adaptent. Et on ne les acquiert plus spécialement par la spéculation intellectuelle et scolastique. Elles sortent de la vie. C’est la vie qui les crée. Elles ne peuvent être acquises que dans la vie.
Extrait de L’Éducateur n° 16, mai 1946.