Si vous condamnez comme illogique et irrationnel chez les maçons, le berger, le paysan, au bureau, et à l’usine, vous l’acceptez pourtant pour une entreprise où est engagé le capital qui vous est le plus précieux : vos enfants.
C’est à l’école qu’on pose les solides fondations pour la vie. Si nos classes sont surchargées, si nos enfants ne peuvent pas s’installer ni se déplacer pour les nécessités élémentaires de leur travail ; si nous ne pouvons pas être à côté de chaque élève pour l’aider dans sa formation et sa culture, nous ferons de la mauvaise besogne dont nos enfants seront les premières victimes. Nous sommes trop conscients de nos responsabilités pour accepter un tel sabotage de notre fonction éducative.
Nos classes ne doivent pas avoir plus de 25 élèves
Le travail scolaire moderne, tout comme le travail agricole ou industriel moderne, suppose un minimum d’outils et évidemment la place nécessaire pour le travail avec ces outils.
Dans les classes telles qu’elles existent et telles qu’on les construit, il est actuellement impossible, vous vous en rendez compte, de travailler d’une façon efficiente avec un effectif anormal.
Le travail scolaire efficient n’est plus possible si nous avons plus de 25 élèves par classe
Et pourtant, direz-vous, autrefois… […]
Quand le nombre d’élèves excède dans nos classes les possibilités normales du milieu, lorsque nous sommes dominés, nous aussi par l’obligation de marcher au pas, de faire tous ensemble le même travail de série et de maintenir l’ordre par une autorité qui ne peut plus être humaine, nous cessons, malgré nous, d’être les éducateurs attachés à l’évolution particulière et originale de chacun de nos élèves. Nous devenons les gardiens et les contremaîtres d’une froide usine où les enfants risquent de n’être que des numéros encastrés dans un regrettable travail à la chaïne dont vous connaissez toute l’inhumanité.
C’est parce que nous voulons rester des éducateurs, attentifs au développement spécifique de chacun de ces enfants dont nous voulons faire des hommes que nous vous disons :
L’éducation des enfants ne s’accommode jamais des classes surchargées.
Il ne nous faut pas plus de 25 élèves par classe.
L’équilibre normal de l’éducateur, sa santé physiologique, son calme en face des difficultés sans cesse renaissantes sont également des éléments fondamentaux d’une bonne éducation.
Quand, au cours de vos visites dans nos écoles, vous vous trouvez pendant quelques instants au contact avec les masses tourbillonnantes des effectifs surchargés, vous dites : « Ils me font tourner la tête. »
Mettez-vous donc un instant à la place de l’éducateur qui doit affronter ce tourbillon toute une journée et toute une année et vous comprendrez la fatigue nerveuse qui accable tant de maîtres en fin de trimestre et le lourd tribut que les éducateurs paient aux maladies nerveuses et à la tuberculose.
Il faut à vos enfants des maîtres calmes, des maîtres en bonne santé, susceptibles de maintenir dans les classes ce climat créateur et vivant sans lequel il ne saurait y avoir d’éducation efficiente.
Pour la santé et l’équilibre moral des maîtres eux-mêmes, les classes ne doivent pas dépasser 25 élèves. […]
Nous demandons que soit votée d’urgence une dispositions légale de sécurité et d’humanité qui interdise que soit dépassé dans les classes le chiffre de 25 élèves.
L’obligation de respecter ce chiffre maximum pourrait prévoir des paliers limites selon les cas pour permettre aux organismes publics que soient prises effectivement les mesures pratiques permettant que soit respecté dans un délai fixé par la loi le chiffre limite fixé.
Parce qu’elle est juste, normale et raisonnable, cette revendication des 25 élèves par classe doit rapidement aboutir au vote des dispositions légales souhaitables.
Si la masse des éducateurs est d’accord – et elle ne peut pas ne pas l’être – ; si les parents sont d’accord – et ils ne peuvent pas ne pas l’être – il suffira d’organiser l’action sociale, syndicale et politique qui permettra d’aboutir rapidement.
Et là, nous nous adressons à tous les organismes professionnels, syndicaux et politiques directement intéressés par le vote de ces dispositions légales. Nous posons le problème pédagogique et humain. Nous disons la nécessité des mesures envisagées. Nous laissons maintenant à nos adhérents, à tous les éducateurs conscients de la dignité de leur tâche, le soin d’alerter autour d’eux toutes les associations et les personnalités laïques qui nous aideront à faire de notre souhait pédagogique une grande réalité de l’École Laïque française.
Célestin Freinet dans L’Éducateur n°2, octobre 1954
Le texte intégral : http://www.icem-pedagogie-freinet.org/node/39824