Billet de blog 27 août 2016

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Catherine Chabrun

Pédagogue, écologiste et militante des droits de l'enfant -

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Enseigner demande une formation

Il suffirait d’avoir une bonne culture générale, une bonne connaissance des disciplines, une vocation, l’amour des enfants… pour enseigner. Freinet argumente pour une formation spécifique, comme on la donne au médecin, à l’électricien, à l’ingénieur… C'était en 1947.

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Les éducateurs sont des techniciens

Illustration 1

Encore quelques efforts de compréhension et de mise au point et la partie sera peut être gagnée. Nous aurons fini d’entendre la traditionnelle objection : « L’Education, ce n’est pas comme les autres métiers. Cela ne s'enseigne pas. Il faut avoir le don, aimer les enfants, savoir se dévouer à un apostolat.

« Toutes vos critiques, nous dit-on, n'apportent rien de nouveau. Nous avons fait aussi bien et mieux, de notre temps, sans techniques. Formez les éducateurs, donnez-leur la connaissance et l’amour des enfants, Ils trouveront bien alors eux-mêmes les solutions nécessaires. »

Autrement dit : on prépare et on forme à sa fonction l’électricien, le cultivateur, le physicien et le médecin. On ne forme pas l’éducateur, on lui donne une instruction générale et on lui demande ensuite de choisir ses méthodes, car chaque instituteur a sa ou ses méthodes !

Une première conséquence de cette conception surannée — et notre ami Senèze la marquait avec vigueur à Dijon — c’est que l’instituteur n'est pas considéré comme un technicien. Or, dans la hiérarchie sociale — et la hiérarchie des salaires — on respecte et on " honore " les techniciens : l’agronome, le chirurgien, l’ingénieur. Pour enseigner les rudiments à des enfants, on n’a pas besoin d’être si savant ! El c’est à peine si l’on admet que l'instituteur a besoin de beaucoup de patience — ce qui est comme une sorte de qualité passive, qui ne justifie pas une spécialité.

Nous avons déjà fait beaucoup pour redresser cette situation : le mot « techniques » est entré, grâce à nous, dans le langage et dans la formation pédagogiques contemporains.

Entendons-nous bien : Nous n'avons jamais dit que la valeur de l’homme, son instruction et son sens pratique, sou sens social et humain soient insignifiants. Ils ne sont insignifiants dans aucune fonction ; et c'est seulement le capitalisme inhumain qui nous prépare une ère mécanicienne où l’homme robot n’aura plus besoin de comprendre ni de sentir.

Il est incontestable que, en éducation plus encore que pour les autres branches d'activité, la valeur de l’homme reste une des conditions essentielles pour la formation du parfait technicien.

Certes, lorsque, il y a quelques dizaines d’années à peine, l'éducation était presque exclusivement une affaire de pensées, de verbe, d'ajustements de systèmes intellectuels, la technique spéciale acquise scolastiquement semblait suffire à la formation « intellectuelle » des enfants. Et il y avait pourtant déjà une technique rudimentaire, qu’on enseignait avec ses outils spéciaux ; c’étaient les leçons ex cathedra, les devoirs et les interrogations, avec comme outils de travail les manuels et les résumés.

Le monde a marché. Il s'agit maintenant de former non plus le faux intellectuel mais le travailleur efficient. On ne prépare pas au travail par 1e verbiage mais par le travail. Et ce travail, en l’an 1947, se fait avec des outils dont nous devons nécessairement enseigner le bon usage comme les professeurs du siècle dernier enseignaient le « bon usage » de la langue, de la discussion, de la polémique.

Nous mettons au point les outils et les techniques qui prépareront nos enfants à un maximum d'efficience sociale et humaine dans la société d’aujourd’hui et de demain. Bon gré, mal gré, les éducateurs doivent, ou refuser de s’adapter, ce qui est faillir à leur tâche, ou s’initier à ces outils et à ces techniques dont ils imposeront l'introduction dans les classes populaires.

Mais voici l’écueil opposé :

Par réaction exagérée au temps si proche encore où les techniques intellectuelles avaient seules droit de cité à l'Ecole, on nous présente aujourd’hui tant d’outils, tant de techniques, tant de stages de formation, tant, de revues spécialisées, que nous en sommes accablés et désorientés. Dans ce déluge de nouveautés passionnantes, les enfants n’auront bientôt plus le temps de réfléchir ni d'apprendre à penser et à juger.

Il y a véritablement danger dans une telle déviation.

Nous ne voyons aucun inconvénient, au contraire, à ce que chaque éducateur se développe lui aussi selon ses lignes favorables d'aptitudes : que le musicien se perfectionne dans son art en fonction de l’éducation, que le bricoleur s'entraîne à limer et à menuiser ; que l'amoureux de théâtre, de guignol et de diction tire de ces pratiques le maximum de profits. Nous sommes là en plein dans notre théorie éducative qui vise à obtenir dans nos classes la possibilité pour chaque élève, non pas de s'aligner uniformément sur une norme scolastique, mais après avoir acquis l’indispensable, de monter au maximum dans les voies qui répondent à ses tendances fonctionnelles. Cela nous vaut, dans nos classes, des élèves sachant lire, écrire et compter, certes, mais aussi des dessinateurs émérites, des graveurs, des musiciens, des imprimeurs, des agriculteurs, des éleveurs, des scientifiques, des collectionneurs, des poètes et des conteurs. Nos brevets mesureront, encourageront et sanctionneront bientôt ces excellences.

Donc, que chaque éducateur, après avoir acquis les bases indispensables pour les disciplines essentielles, s’élève au maximum dans les spécialités qui l’intéressent, qu'il suive des cours pour ces spécialités, c'est fort bien. Seulement, attention !

Si, dans nos classes, après avoir révélé à lui-même un habile graveur, nous l’exaltions dans notre art pour lui faire croire qu'il n’a pas à se préoccuper des autres disciplines, nous ferions de lui un excellent spécialiste peut-être, mais non un homme. Et nous ferions fausse route.

On fait fausse route également lorsqu’on lance les jeunes instituteurs indifféremment sur toutes les pistes de spécialités avant de les avoir assurés dans les disciplines de base, lorsqu'on les munit de techniques et d’outils, peut-être excellents pour ces spécialités mais en négligeant de les mettre d’abord à même de faire vivre leur classe dans leur milieu.

Autrement dit : toutes les techniques ont leur excellence pour les individus qui les comprennent et qui les aiment. Mais elles ne sont pas toutes sur le même plan de nécessité scolaire, sociale et humaine.

Il y a une hiérarchie des techniques. Qui n’en tient pas compte agit comme un économe qui, dans la préparation de ses menus, ne se soucierait que de ses préférences, de sa fantaisie ou des incidences favorables, négligeant les aliments de base indispensables à l'organisme au profit des condiments, des sucres et des gâteries qui font les bons repas et les mauvaises santés.

L’éducation est avant tout choix et équilibre. Il ne s'agit pas de nous fourvoyer dans de nouvelles modes et dans des impasses dangereuses, mais de forger l'éducation harmonieuse et équilibrée qui fera de nos enfants des hommes.

Il faudra justement que, au cours des mois à venir, nous mettions expérimentalement au point celte hiérarchie des techniques : voir celles qui sont primordiales, pour lesquelles nous devons en tout premier lieu préparer le matériel et prévoir les crédits ; celles ensuite qui, dans tels milieux, à tels degrés sont immédiatement après recommandables ; celles ensuite qui sont déjà des spécialités toujours précieuses mais moins indispensables.

Nous aurons à établir cette hiérarchie des techniques de travail pour la mise au point de nos « brevets ». Nous aurons les brevets de base, que tout le monde doit conquérir, les brevets utiles et les brevets facultatifs.

Et nous aurons, du coup, l’ordre d’affectation des dépenses de l’Ecole.

Célestin Freinet, L’Educateur n° 1, octobre 1947.

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