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Cerises, la coopérative

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Billet de blog 21 janv. 2019

"Tirer de la gratuité tout ce qu’elle implique." Par Pierre Zarka

Je n’aborderai pas la gratuité à partir du verbe avoir, ce qui réduit les individus à des consommateurs mais sous l’angle des rapports sociaux et du rôle social de chacun. La grande portée de cette idée est qu’elle nous dégage des valeurs marchandes et nous tourne vers la valeur d’usage. C’est la définition des activités professionnelles et sociales qui est posée dans d’autres termes.

laurentey
comédien, membre du comité de rédaction de cerises
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Un conducteur de bus, son activité se limite-t-elle à transporter des usagers ou consiste-t-elle à favoriser de la sociabilité ? Des fabricants de téléphone construisent-ils des objets ou de la mise en relation ? Même s’ils ne se connaissent pas le chauffeur de bus, le producteur de téléphone, l’enseignant, des ouvriers qui prennent le bus ne cessent de se rendre mutuellement la vie possible. On ne vend plus sa force de travail, on l’échange avec celle des autres. Débarrassés des échanges marchands, nous ne produisons plus des objets et des services mais en produisant des objets et des services, nous produisons de la société.  

Si nous limitons la gratuité à des mesures exceptionnelles, elles s’apparentent à de la bonne aubaine ou, comme on dit avec condescendance à faire du social. Des municipalités de droite font de la gratuité de cantines scolaires ou de transports urbains et cela n’a d’autre incidence de nous permettre de dire que le concept n’est pas utopique mais cela n’a aucune force propulsive au plan social et idéologique. La distribution gratuite de pain par l’Empire romain n’en a jamais fait une démocratie. Comme toutes les aspirations, tant qu’elles ne sont pas appuyées sur des fondements clairs et pouvant être appréhendées dans leur essence, ces aspirations représentent un carrefour qui peut déboucher sur deux réalités diamétralement opposées. Ainsi cette idée formidable du co-voiturage qui a pour base le refus des gâchis et une solidarité de fait au quotidien, est devenue aussi le ferment de l’ubérisation. Si l’on revient aux principes fondateurs de la Sécurité Sociale : « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins » de ne pas avoir mis ce principe en avant, nous avons avec la « Sécu » des rapports analogues à ceux que l’on a avec une administration, ce qui lui fait perdre sa portée révolutionnaire et il ne nous reste que le « combien ça coûte ? » ce qui en fait sa vulnérabilité.

Nous avons donc besoin de faire de la gratuité un principe, d’en faire un vecteur de mutualisation d’activités, ce qui conduit à mettre en cause l’accaparement des fruits du travail, les fondements du capitalisme et les fondements verticaux de la société.

En changeant de sens, le travail nourrit le vrai contrat social. Il n’est plus passé entre soi et une autorité nous surplombant, médiatisant les rapports sociaux mais il est passé entre soi-même et les autres soi-même. Il devient horizontal. Débarrassé de ses aspects marchands, l’échange de services entre soi et la société, change la place des individus dans cette société : ils en deviennent co-responsables. Est-ce un hasard si les transports gratuits ou ceux où il n’y a guère de contrôles ne sont ni tagués ni détériorés ? Ils deviennent un bien commun et les usagers ne sont plus de simples clients. En changeant de sens, le travail aussi change la place sociale du travailleur mais aussi de l’usager : l’un et l’autre participent, chacun à sa manière, mais conjointement, à produire de la société, société qui ne vit que par des échanges réciproques de services mutuellement rendus aux uns et aux autres.

Faire du concept un objet immédiat, implique de s’affronter tout de suite à plusieurs questions.

Dans la mesure où il faut bien que quelqu’un assure la dépense, on trouve derrière l’absence de paiement à l’accès une logique qui est celle de la mutualisation des moyens. Elle rappelle une définition du communisme : « De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ». C’est le cas avec la Sécurité Sociale, avec l’École ou l’éclairage public. Les gens qui n’ont plus d’enfant en âge d’aller à l’École ne demandent pas que l’on déduise les frais de scolarité de leurs impôts. Mais la cotisation, la fiscalité ne suffisent pas à répondre aux besoins de gratuité. Cela suppose le recours permanent à l’ensemble de la valeur ajoutée par le travail. Donc la question du détournement que représente la grande propriété des leviers de l’économie est posée. Qui les possède ? des usagers et salariés ou des propriétaires-actionnaires dépend le pouvoir réel que l’on a sur la gratuité.

Et si nous nous concentrons sur le caractère social du travail, c’est-à-dire à la coopération entre pans entiers de la société, à la mutualisation des efforts et des intelligences pour vivre en société, les revenus ne sont plus fonction de l’échange de sa seule force de travail avec le temps passé dans l’entreprise mais peuvent devenir la couverture de l’ensemble des pratiques sociales. Un instituteur qui, le dimanche va au théâtre, se détend-il ou prépare-t-il son travail ? Parler de la dimension sociale du travail ne se réduit pas à la somme des travaux individuels mais inclut le fait que toutes les pratiques sociales se cristallisent dans le moment qu’on a l’habitude d’appeler travail. Si on le reconnaît, je veux dire si on reconnaît le hors travail pour ce qu’il est, le salaire dépasse l’espace couvert par le temps passé dans l’entreprise. Il recouvre les temps contribuant à la production de société. C’est déjà le cas avec les congés maternité, les congés payés. Des enseignants qui s’occupent d’enfants en bas âge, c’est reconnu -même si c’est mal reconnu- comme une pratique sociale qui mérite rémunération. Mais des grands parents ou des parents qui s’occupent des mêmes, ce ne serait pas une action sociale mais seulement domestique ?

Cela débouche sur une distinction entre apport social et emploi. Le mot emploi est idéologique. Non seulement il est réducteur mais il porte sans l’annoncer la soumission des rapports d’exploitation : là où il y a emploi il y a des employeurs et…des employés. Essayez de faire le même exercice verbal avec le mot travail.

Comment ne pas tirer de l’horizontalité des rapports sociaux qui sont alors induits, qu’il ne peut y avoir d’horizontalité des rapports liés au rôle social tout en demeurant dans le cadre d’une verticalité des rapports de pouvoirs ? Comment concevoir que cela ne s’accompagne pas du besoin de maîtriser l’ensemble des conditions de ses pratiques ? Et si cette maîtrise de ses pratiques dans toutes leurs diversités devient la norme de la société comment s’imaginer qu’elle s’arrête à la porte des pouvoirs institutionnels et de l’État ? La mise en cause du système représentatif est ainsi au bout de la question de la gratuité.

A partir de cette question, c’est l’individu qui se désaliène et qui retrouve sa totalité d’être.

Pierre Zarka

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Gratuité et émancipation

Cerises veut promouvoir la gratuité comme champ d'une résistance créatrice à la logique de marchandisation généralisée de l'ensemble des sphères de vie. Une gratuité non seulement conçue comme le non paiement de telle ou telle réalisation, mais comme moyen de construire d’autres rapports sociaux. Cela suppose de se heurter au pouvoir de domination et de marchandisation issu des logiques de rentabilité financière tel que le système actionnarial nous l’impose comme une évidence.

Le 5 janvier dernier, Paul Ariès organisait à Lyon le Forum de la gratuité, avec le soutien de l’ACU et de l’OMOS. Nous étions présents. Nous publions avec leur accord, la contribution de 5 intervenant-e-s à ce riche débat.

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Article paru dans le Numéro 1 de Cerises, la coopérative

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