Travail-hors travail : les chemins de l'émancipation (les éclairages)

À Cerises nous voulons aller au fond des choses, prendre du recul, nous voulons nous armer pour inventer un autre futur. Quand les mobilisations sociales grandissent pour dire « on n'en veut plus de cette société », il faut œuvrer aussi à la « besogne d'avenir ». Étienne Adam donne un éclairage sur les réformes de l'assurance chômage et des retraites.

Nouvelle casse de l’assurance chômage !

A la suite de la suppression des cotisations chômage des salarié-e-s, la loi « choisir son avenir professionnel » (sic !) réforme profondément l’assurance chômage sur la base d’une réalité largement dépassée qui ne prend pas en compte la précarité laquelle concerne presqu’un tiers de la population active : cette vision du chômage permet de le traiter comme un phénomène marginal résiduel.

• Macron casse l’assurance chômage fondée sur la solidarité interprofessionnelle pour répondre aux besoins de celles et ceux « que la situation économique met dans l’impossibilité de travailler ». Il veut substituer à un droit assurantiel lié à la cotisation, un système qui relève de la logique de l’aide sociale, c’est-à-dire conditionnel, une décision administrative au profit de personnes en difficulté qui devront remplir des conditions et pour cela dévoiler des données personnelles. Quand près de 70 % des bénéficiaires potentiels ne demandent pas le RSA car lié au questionnaire inquisitorial sur leur vie privée. L’État prend aussi le contrôle du système pour faire de l’indemnisation chômage une partie de sa politique économique : ceci permet les « négociations » sous la contrainte gouvernementale pour supprimer immédiatement le déficit de l’UNEDIC « contre l’avis des experts de l’UNEDIC » : d’où une baisse significative des allocations et sous prétexte de lutte contre les contrats courts et ainsi ne plus indemniser une bonne partie des précaires.

• L’universalisation était la vitrine : il n’en reste que des dispositions limitées au bon vouloir des experts sur le droit à l’indemnisation pour les démissionnaires. Par contre l’indemnisation des indépendants exclut de fait les travailleurs « ubérisés » et d’autres catégories des dispositions protectrices du salariat, au moment où la jurisprudence met en cause « l’ubérisation ».

• La loi prévoit plus de sanctions : l’ORE (offre raisonnable d’emploi) dont le refus conduit à la radiation sera personnalisée et négociée sans les garanties légales, le contrôle est accru : doublement des contrôleurs, facilitation des procédures de sanctions, obligations supplémentaires de justifier la recherche d’emploi... des pouvoirs absolus pour une institution devenue juge et partie sans garanties de droit aux personnes sanctionnées et sans contrôle du juge sur un Pôle Emploi qui dans le passé a eu des pratiques illégales. Il ne peut y avoir de démocratie dans la société quand des millions de personnes sont niées dans leurs droits et voient ainsi leur citoyenneté restreinte. 


 

Le mirage de la retraite à point

 

Macron cherche à construire un consensus autour de sa réforme des retraites par la méthode de concertation utilisée mais aussi par l’affirmation d’une exigence de justice et de transparence. La simplicité du « un euro cotisé donne des droits, quel que soit le moment où il a été versé et quel que soit le statut de celui qui cotise » n’est pas facile à déconstruire, beaucoup y voient plus d’égalité avec la remise en cause des « privilèges des régimes spéciaux ».

Le calendrier permet de séparer celles et ceux qui subiront cette réforme « ils sont bien contents qu’on leur dise qu’ils auront une retraite, ils n’y croyaient plus ! » et les autres pas concernés. D’autant que subsistent des inconnues : le nouveau pour quelles générations, quel délai de mise en place, comment calculer les retraites de ceux qui ont déjà cotisé sous l’ancien système ?

Avec Macron c’est le système actuel qu’il s’agit de remplacer par un système par points, un système de ce type est en vigueur pour l’Arco et l’Agirc (régimes complémentaires des salariés du privé). Il s’agit en fait de le généraliser et d’uniformiser les régimes actuels en un seul sur ce modèle.

Chacun se constitue sa retraite et la solidarité se réduit. La retraite individualisée reproduira les inégalités dans le travail, face au chômage, accentuera celles entre les femmes et les hommes compte tenu des différences persistantes de carrière « l’égalité salariale permettrait de résoudre les difficultés de financement ».

Il n’y a plus d’âge légal de départ et ceci redouble les inégalités : la prolongation de la carrière permet d’obtenir une « meilleure retraite ». Il sera plus facile à celles et ceux qui disposent d’un travail moins contraint de faire plus d’années. Pour les autres, celles et ceux qui prolongeront leur activité ils feront subir aux collectifs de travail leur « baisse de productivité » liée au vieillissement et se retrouveront plus rapidement dehors. Dans un système individualisé que deviennent les droits non-contributifs non liés à des cotisations ? dont l’objectif est de corriger les effets des interruptions de carrière et assurer une redistribution entre actifs : minima de pension, périodes assimilées (chômage, maladie, maternité, invalidité, service militaire...) et quid des pensions de réversion ?

Le système connaît une crise de financement dans la mesure où toute augmentation de cotisation est refusée comme préalable à toute négociation. La proposition de parcours individualisé par un mécanisme qui donne l’impression de faire une épargne individuelle, serait ainsi de nature à rassurer une partie de la population inquiète pour son avenir. Quel mirage !

 

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Étienne Adam

 

Article à retrouver en ligne dans le numéro 3 de Cerises (en transition) de décembre 2018.

 

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