Notre constitution utilise un mode de scrutin entaché du paradoxe de Condorcet.

En ce jour anniversaire de la constitution de 1958, c’est l’occasion d’évoquer un sujet important mais peu abordé, y compris à Mediapart : le mode de scrutin choisi pour l’élection présidentielle permet, dans certaines conditions, au paradoxe de Condorcet de se développer rendant possible une sortie de route démocratique légale. Voici une fiction pour aider à voir comment cela est possible.

Explorons en s'aidant de la fiction une catastrophe majeure et plausible mettant en cause le mode de scrutin que nous utilisons pour l’élection présidentielle depuis 1962. Chacun en tirera ses conclusions sur l'urgence d'en changer ou pas. Il peut être « amusant » de répéter l'entre deux-tours de 2002 ou de 2017 consistant à s’exciter durant 15 jours sur la démocratie en danger pour qu'ensuite chacun retourne à ses petites activités personnelles durant 5 ans. C'est une conception plutôt réductrice de la démocratie. On peut aussi être désolé de constater que ces 2 mésaventures n'ont pas suscité de réaction particulièrement intelligente de la part de notre société pour éviter ces désagréables conséquences d'un vote raté dont les effets s’étalent sur 5 ans. D'autant que le paradoxe de Condorcet , puisqu’il s'agit de parler de cela, peut produire beaucoup d'autres scénarios dont certains sont encore plus saignants que ce que nous connaissions jusqu’alors. En voici un.

 Nous sommes en 2022 juste après le 2ᵉ tour.

Les candidates sortantes sont Marine Lepen (10,2%) contre Marion Marechal-Lepen (10,18%)

IM-POS-SIBLE!!!!

Incroyable plutôt ! mais pas impossible pour plusieurs raisons dont la principale est que le scrutin uninominal à 2 tours sans pondération que notre Constitution utilise pour la présidentielle permet dans certaines situations qu’au 2me tour les mailles de son filet ne retiennent pas nécessairement les 2 candidats les plus représentatifs.

Ainsi en 2002, JM Lepen a franchi le premier tour avec SEULEMENT 16,86%, devant Jospin en 3ᵉ position avec 16,18%. Ils étaient donc dans un mouchoir de poche avec un ticket d'entrée très bas. Même pas 17% ! Les résultats du 2ᵉ tour furent clairs et nets sur le niveau de popularité de JM Lepen dans le pays : il ne recueillit que 17.79% des votes. Il y eut peu d'abstention. Il s'agissait d'un rejet incontestable de son programme qu'un mode de scrutin juste aurait éliminé dès le premier tour.

Qui aurait dû être en toute logique à la place de Lepen ?

Avant le premier tour, les sondages n'indiquaient-ils pas que le 2ᵉ tour se jouerait entre Jospin et Chirac, autour de 50% sans que les sondeurs puissent affirmer lequel des deux seraient le gagnant ? En 2002, ce match confrontant les 2 candidats les plus représentatifs du moment N'A PAS ÉTÉ JOUÉ. Ennuyeux pour une élection qui se place au cœur du fonctionnement de la 5ᵉ République ! Le résultat aurait pu être encore plus chamboulé si, en jouant ce match, Jospin était arrivé DEVANT Chirac. Qui sait ? Ils étaient à 50/50. Jospin aurait été alors Président de la République. Cela certes n'aurait sans doute pas changé grand-chose sur cette volonté néolibérale partagée par nos présidents successifs qu'ils soient de droite ou de gauche. Maintenant, du point de vue d'un raisonnement pur, qu'un mode de scrutin puisse donner des résultats aussi ALÉATOIRES dans le cadre d'une démocratie pose un « LÉGER » problème intellectuel DE BASE, non ? D'autant plus que la Constitution accorde des supers pouvoirs aux présidents de la République. Ces pouvoirs sont si puissants qu'ils empiètent sur les pouvoirs législatif et judiciaire, non ? Dès lors, accepter le principe d’un régime présidentiel qui s’éloigne des règles classiques définissant une démocratie nécessite d'avoir un Président élu d'une manière qui ne puisse être remise en cause et d’autre part que sa majorité absolue soit INDISCUTABLE. Il implique que le mode de scrutin choisi soit INSOUPÇONNABLE de produire des aberrations, ce qui n'est clairement pas le cas avec ce mode de scrutin.

En 1962, quand De Gaulle DÉCIDA qu'il fallait élire le président par référendum, les constitutionnalistes qui s'attelèrent à trouver une forme juridique respectant les principes démocratiques ne pouvaient ignorer le défaut rédhibitoire de ce mode de scrutin. Ce problème était déjà bien identifié sous la Révolution Française. Notre société d'alors, dans une intention des plus louables, était à la recherche intensive d'un mode de scrutin qui soit le plus représentatif possible de la volonté des citoyens. Au cours de cette recherche le mathématicien Condorcet s’est aperçu que, dans certaines conditions, ce mode de scrutin pouvait engendrer des résultats aberrants qu’on a appelés depuis le paradoxe de Condorcet.

POURQUOI AVOIR PRIS UN TEL RISQUE ? Nos constitutionnalistes de 1958 ont peut-être considéré que des résultats aberrants ne se produisaient que dans des conditions si rares qu’il ne fallait pas en tenir compte. Mais désormais ces aberrations se sont déjà produites pour 2 élections présidentielles Françaises : en 2002 et en 2017. Cela signifie que sur 11 élections présidentielles, DEUX ont été entachées du paradoxe de Condorcet, c'est-à-dire faussant PARTIELLEMENT ou COMPLÈTEMENT le résultat de ces élections. Nous ne sommes plus dans un cas d’école n’intéressant que quelques spécialistes ! Les premiers à nous alerter auraient donc dû être ces juristes passionnés du Droit Constitutionnel ET CECI DÈS 2002. Ils ne l'ont pas fait. POURQUOI ?

Je reviens à mon scénario saignant de 2 candidates d’extrême-droite parvenues au 2ᵉ tour avec seulement 10% des électeurs pour chacune d'entre elles.

La première condition pour que le paradoxe de Condorcet puisse s'exprimer implique qu'il y ait en tête de course 3, 4 ou 5 candidats se tenant dans un mouchoir de poche. Plus ils sont nombreux à remplir cette condition, plus un candidat peu représentatif peut espérer être au second tour. Il a suffi à JM Lepen de rassembler seulement 16,86% des voix pour y parvenir. Mais le ticket d'entrée peut être encore plus bas ! Les chances qu'un petit candidat soit au second tour avec seulement 10% des voix augmentent si les candidats les plus représentatifs y mettent du leur : par exemple Jospin en 2002 a largement contribué à sa propre défaite. En déclarant vouloir incarner un socialisme « MODERNE » qui doit tenir compte de l’évolution du monde « globalisé » et en exposant la politique néolibérale qu’il comptait mener s’il était élu, le candidat Jospin, 1erministre représentant le Parti Socialiste, a tenu le discours parfait pour pousser une partie de ses électeurs votant habituellement socialiste dès le premier tour, à se reporter sur de petits candidats, peut être passéistes à ses yeux mais fidèles aux idées socialistes, mot que Jospin évitait d’utiliser pendant sa campagne : il racontait représenter la modernité face au vieux monde qu’il attribuait à Chirac. Ce n’est plus une bataille entre la gauche et la droite que Jospin propose d’incarner mais entre les modernes dont il se fait le champion et les autres qu’il laisse à Chirac. Avec ses remarques aussi désobligeantes, une bonne partie des électeurs socialistes pouvait se sentir discriminer d’où leur choix de ne pas voter Jospin au premier tour. 2002 est la date où la scission du Parti Socialiste est en marche. Avec une telle stratégie de rejet de ses propres électeurs, le candidat Jospin a largement contribué à sa propre éjection. Pourtant cela s'est joué à pas grand-chose : il aurait pu arriver juste devant Lepen et nous aurions eu une élection classique, sans paradoxe de Condorcet. (En 2017 si Macron a gagné avec un programme Jospinien c'est parce que le paradoxe de Condorcet à jouer en sa faveur. Mais beaucoup d'autres candidats auraient battu Lepen au second tour. Pas plus que Macron, aucun n'aurait été légitime à appliquer son propre programme.)

Il est pensable qu'en 2022 il y ait beaucoup de « stratèges à la Jospin » pour abaisser le ticket d'entrée du 2ᵉ tour à seulement 10% des électeurs.

En cette année 2022, comme c'est souvent le cas, une quinzaine de candidats sont présents. Il y en a pour tous les goûts : de gauche, de droite, des écologistes, d'autres ni de droite ni de gauche. Il y a des programmes europhiles ou eurosceptiques, néolibéraux ou keynésiens ou anticapitalistes, des variantes écologistes ou climato-sceptiques. Cette diversité de pensée représente d’authentiques réflexions qu'aucun président de la république ne pourra JAMAIS synthétiser, mettant un sérieux bémol au mythe monarchique que le président sortant des urnes puisse devenir celui de TOUS les Français. Mais ce mode de scrutin, en plus d'être discriminant pour ne vouloir porter qu'un seul courant pendant 5 ans, donne des résultats de plus en PLUS aléatoires avec la multiplication de candidats arrivant en tête avec très peu d’écart entre eux. C'est le cas en 2022.

Pourquoi 2 candidates d’Extrême-droite parvenant au 2ᵉ tour cette année-là et non pas une ? Rien ne nous interdit d'imaginer une scission au sein du FN d’où le fait qu'il y ait 2 candidates. Hypothèse pas si absurde puisque cela est déjà arrivé lors de la présidentielle de 2002 : Mégret et Lepen étaient rivaux. Il y a des probabilités non négligeables que Maréchal-Lepen se présente. Avec le soutien de son grand-père, elle peut entraîner pas mal d'électeurs frontistes avec elle. En tout cas dans cette fiction, en 2022, Marine Lepen et Marion Maréchal-Lepen sont rivales. Leurs électeurs se répartissent ainsi : la première recueille 10,2% des voix, l'autre est à 10,18%, ou peut-être l'inverse mais en tout cas toutes deux sont au 2ᵉ tour, éliminant des candidats plus représentatifs qu'elles grâce à ce mode de scrutin uninominal à 2 tours sans pon-dé-ra-tion.

En 2022 le fait d'avoir placé 2 candidates en tête du premier tour assure leur parti d’extrême-droite de gagner la présidentielle : c'est une fois de plus une situation inédite où les Français découvrent massivement que rien dans cette constitution n'a été prévu pour les protéger de cette situation fort éloignée de la volonté du plus grand nombre. Saignant, non ?

Ambiance de chaos ! À l'inverse de 2002 et 2017, aucune consigne de vote n'est donnée. Il n'y a cette fois-ci aucun Macron, aucun Chirac, ces « sauveurs d’occasion » du 2ᵉ tour, que l’électeur pourrait instrumentaliser afin de faire barrage à l’extrême-droite. Tous ceux qui réclamaient à cor et à cri la nécessité de voter Macron en 2017 sont stupéfaits et s'enferment dans le silence, puis donnent pour consigne de voter blanc dans l'idée de démontrer qu'une immense majorité des Français ne veulent pas de l’extrême-droite.

Pendant les 15 jours avant le second tour chacun prend conscience de toutes les fragilités de cette Constitution.

On se lamente : pourquoi n'avoir pas tenu compte des 2 signaux d'alarmes que sont les présidentielles de 2002 et 2017, pour modifier ce mode de scrutin ?

Tout le monde s’excite. On déclare l'Autre fautif.

Des citoyens très nombreux accusent leurs représentants d’incompétence : « Mais pourquoi nos législateurs, dès 2002, n'ont-ils pas voté l'obligation qu'un vote blanc majoritaire contraigne à refaire l'élection ? Cela aurait donné une arme juridique aux électeurs pour sauver la République en se déplaçant en masse. On accuse aussi ces experts du Droit Constitutionnel qui passent à la télé pour magnifier la cinquième en se servant de la quatrième comme repoussoir. Comment n'ont-ils pas pu voir les dangers de ce mode de scrutin ?

Inversement, les représentants accusent les électeurs d'être responsables de la situation. « On vous avait dit de VOTER UTILE », faisant référence à cette « science du génie français » apparue en 2002 après l’Éjection spectaculaire de Jospin. Les électeurs comprennent brusquement que ce fameux vote utile n’est qu’une invention-sparadra de leurs représentants pour ne pas remettre en cause ce mode de scrutin.

En tout cas, il est trop tard. Tout le monde le sait. Néanmoins cet entre-deux tours donne à tous 15 jours d'intenses réflexions citoyennes sur ce que devrait être une Constitution, à quoi sert une Constitution. Par exemple, beaucoup de citoyens, contrairement à leur enseignement scolaire, se mettent à lire attentivement leur constitution avec enfin un regard critique et avisé. D'autres défauts flagrants leur apparaissent :

Ils s’aperçoivent aussi qu'aucun article de la Constitution de 58 ne permet au peuple français de lancer de sa propre initiative un référendum afin de la modifier. Ils se disent : « Mais comment avons-nous pu accepter d'abandonner des droits aussi fondamentaux que l'acte de modifier la Constitution en le confiant à nos seuls représentants sans contrôle de notre part ? » Ils se mettent à lire toutes les modifications de la Constitution faites en leur nom : ils voient combien certaines vont contre l'intérêt général. En 15 jours seulement, toute la magie de la cinquième République rabâchée depuis 60 ans, celle de l'histoire du Grand Homme qui nous sauva du bordel de la quatrième disparaît pour faire place à cet énorme bricolage juridique sorti de quelques cerveaux étranges, dignes de celui du Pr Shadoko, conditionnés pour donner à la fois de supers-pouvoirs de roi à un simple humain tout en essayant que cela puisse respecter un cadre démocratique. Les citoyens réalisent alors pourquoi la résolution de cette quadrature du cercle répondant à une injonction paradoxale du grand Général ne pouvait aboutir qu'à cet immense foutoir juridique que des magiciens avaient cherché à cacher en attirant le regard des spectateurs sur la décrétée épouvantable quatrième République mais aussi avec cet argument « Massu-mon Général » que le Sauveur de la France ne pouvait se tromper. Pourquoi les citoyens de 1958 auraient-ils perdu leur temps à lire une Constitution cautionnée par un si Grand Homme alors que leur devoir était de travailler à rebâtir la France ?

Face à cette victoire inattendue, le FN décide de mettre de côté ses discordes. Le parti cherche à rassurer l’électorat, qu'il soit de droite, de gauche, néolibéral, keynésien, anticapitaliste, pro-ou anti-européen, écologiste ou climato-sceptique, et tout-ce-que-vous-voudrez appliquant à la lettre le mythe niais qu'un président de la république Française se doit d'incarner TOUS les Français. Des tractations secrètes sont menées pour rassurer la Finance, sans nécessité de grandes contorsions de la part des uns et des autres. Pour donner le plus d'assise à la gagnante, le parti donne la consigne à ses électeurs de regrouper leurs voix sur une des 2 candidates qui serait tirée à la courte-paille lors d'un prochain show télévisuel. Les chaînes publiques se plient à l'exercice. Pour éviter des conflits avec l'autre candidate, on trouva un accord secret à l'avantage de la perdante qui impliquera de modifier la Constitution. Mais chut, ce genre de chose n'étant pas à dire aux Français avant le vote, il est décidé de magnifier le sacrifice de l'une pour l'autre. Bref ce type d'informations que les médias raffolent et qui se vendent si bien…

Résultat du 2ᵉ tour : Seulement 20% des électeurs ont été votés pour la représentante désignée par le parti frontiste. 80% des électeurs inscrits se déplacèrent pour voter blanc afin de faire reconnaître, on ne peut plus clairement aux yeux de tous, leur refus de mandater la gagnante. Au moins çà ! Et puis aussi, que non !, ils ne sont pas partis à la pêche comme c'est la remarque désobligeante habituelle des médias pour expliquer l'abstention car une fois de plus les électeurs ont été , comme ils étaient en 2002 et encore en 2017.

Mais pour notre Constitution, la candidate frontiste a légalement gagné. Le Conseil Constitutionnel ne peut que proclamer le résultat de cette spectaculaire sortie de route de notre démocratie.

Les Français découvrent un autre summum de shadokisme de cette Constitution qui ne compte que les votes exprimés, le vote blanc n'en faisant pas parti. Tel est la discrimination et donc la maltraitance de la République envers les citoyens qui votent blanc. Ce vote qui pourtant implique une démarche volontaire des électeurs est considéré, de par la loi, comme un vote de seconde zone. Oser dire que vous refusez les candidats restés en lice ne va pas jusqu’à vous disqualifier puisque le vote blanc a été péniblement reconnu en 2013 sauf qu’il n'a pas la même valeur qu'un vote pour un candidat... Sous la Constitution de De Gaulle, et depuis 60 ans, c'est ainsi !

Et c'est donc ainsi que le monde entier, sidéré, constata ce sommet de shadokerie qui ridiculisa définitivement cette Constitution : cette loi qui écarte le vote blanc des votes exprimés obligea donc le Conseil Constitutionnel de proclamer le résultat extraordinaire suivant : LA PRÉSIDENTE DE LA RÉPUBLIQUE A ÉTÉ ÉLUE AVEC LA CONFORTABLE ET INÉDITE MAJORITÉ DE 100% des votes exprimés. Encore mieux que Chirac avec ses 82% ou que Macron et ses 65%. Comment ça ? Eh bien on ne peut pas faire un traitement différent selon qu'il s'agit d’élire une Lepen ou un Chirac ou un Macron. Ce n'est pas Lepen qui a décrété cette loi inique que le vote blanc est exclu des votes exprimés. C'est dans la Constitution depuis le début. Ce qui induit souvent en erreurs l’électeur, c'est que nos médias oublient de préciser qu'il s'agit des votes exprimés : cette simplification permet de faire croire que Chirac a été élu en 2002 par 82% des inscrits et Macron en 2017 par 65 % des inscrits. Encore un tour de passe-passe de la 5ᵉ pour donner une apparence de majorité absolue au gagnant ! Voilà pourquoi en 2022 la candidate frontiste obtint, avec seulement 20% des inscrits ayant voté pour elle, 100% des votes exprimés puisque ses sympathisants sont les seuls à avoir votés pour la seule restée en lice.

Cela a été dit par beaucoup d’autres avec juste raison: obtenir une large majorité avec un système qui laisse de côté l'abstention, les votes blancs ou encore les votes nuls relativise radicalement l'apparente majorité absolue de Macron en 2017. C'est vrai aussi de TOUS ses prédécesseurs. Mais jamais la grande entourloupe de la 5ᵉ République n’était apparue aussi clairement qu’en 2022 avec ce résultat sidérant que  les constitutionnalistes de 1958 s'étaient refusés d'imaginer tant ils étaient soumis à la volonté de De Gaulle. En écartant les questions morales, ils s'étaient comportés en simples techniciens du Droit ayant un problème à résoudre : De Gaulle exigeait une majorité absolue pour le Président, c’est-à-dire pour lui-même, afin de justifier son ascendant sur une Assemblée-Nationale-logiquement-plurielle-et-heureusement. Le scrutin uninominal à 2 tours sans pondération donne cette majorité absolue et tant pis s’il contient en germe une élection folle. Il répond à l’exigence du Chef puisque de toute façon, ce n’est pas avec LUI qu'un tel accident pourrait arriver. Mais après LUI ? Ce n'est bien sûr qu'une interprétation, mais selon moi ses constitutionnalistes étaient totalement sous l'emprise psychologique de De Gaulle, expliquant cette sous-estimation de dangers qu'ils ne pouvaient ignorer. Voilà pourquoi et comment cette Constitution-écrite-pour-un seul-homme a vu le jour.

Retour en 2022, un autre piège se profile : les législatives.

En 2000, Chirac-Président et Jospin-1er Ministre-mais-s’imaginant-bien-en-Président, veulent faire cesser les cohabitations (il y en eut 3 quand même) qui entravent les supers-pouvoirs du monarque. Là où un De Gaulle serait parti dignement, eux inventent le « quinquennat-immédiatement-suivi-des-législatives » assurant - normalement - une assemblée à la botte du président pendant 5 ans. Le but est de donner un avantage psychologique certain en faveur des candidats-députés du Président. Cet effet espéré fut particulièrement efficace en 2017 pour les candidats à la députation de Macron puisque la plupart d'entre eux étaient des inconnus. L'incitation de nos médias au Fair-play fonctionne: beaucoup d’électeurs opposés au programme de ce Président Ni-Ni-et-en-Même-Temps se sont abstenus pour lui "accorder sa chance".

Ce choix d’avoir constitutionnalisé un mode de scrutin ressemblant au loto + l’invention juridique d’un vote blanc dont on retire sa fonction de garde-fou + celle d’un quinquennat suivi immédiatement des législatives montra en 2022 la volonté déraisonnable et étriquée de nos représentants : ils ont systématiquement minimisé les risques démocratiques de leurs lois fondamentales dans le seul but de doter UN humain de supers-pouvoirs dignes d’un dieu. Cette démesure constitutionnalisée aurait dû nous alerter depuis longtemps sur l’état psychique qu'entraîne le Pouvoir sur des êtres humains.

Heureusement l'Histoire se finit bien. Lors des législatives, les Français qui, n'oublions pas, avaient voté blanc en masse au 2ᵉ tour, élurent des députés qui surent faire barrage au pouvoir présidentiel : l'Assemblée Nationale et le Sénat votèrent pour une Constituante en recherchant - ENFIN - la participation active et PROTECTRICE des citoyens. Pour éviter les erreurs du passé, on se rappela que la Constituante de De Gaulle n'était composée que de QUELQUES « experts » soumis à ses désirs, qu'ils avaient dû l’écrire en 1 MOIS de temps, que les Français N'AVAIENT PAS EUT LE TEMPS DE LA LIRE quand le référendum eut lieu. Ils eurent pour seul éclairage et débat public le Grand Discours du Sauveur, place de la République, prononcé par le Général Lui-Même. Un étrange Sauveur que celui qui su profité de la difficulté passagère d'un pays sous tension lié à un divorce inévitable avec ses colonies pour proposer ses services de Sauveur à la condition que le peuple valide sa Constitution et qu'il le fasse fissa.

On redécouvrit alors et sans fierté que la France détient le record mondial de Constitutions jetées dans les poubelles de l'histoire : on en compte 16 ou 17 déjà depuis celle de 1791 !

Aussi, pour donner un peu plus de chance à la prochaine, tout un système de débat public fut mis en place pour permettre aux Français de participer à l’élaboration de la 6ᵉ République. Effectivement le travail de la Constituante prit du temps, presque deux ans, LE TEMPS S’ÉTANT RÉVÉLÉ COMME LE PRIX INDISPENSABLE À PAYER POUR METTRE EN PLACE UNE VRAIE DÉMOCRATIE. Un accord fut obtenu sur l'impossibilité des représentants de modifier la Constitution sans une validation par référendum ! On raconte que les Français s’accordèrent un Revenu Universel inscrit dans la Constitution non pas pour fainéanter mais parce qu'ils avaient compris, à travers ces 15 jours si intenses de l’entre-deux-tours, la nécessité de se donner un moyen réaliste pour avoir du temps à consacrer à LEUR démocratie. C’était aussi un moyen d’incarner les Droits de l'Homme et du Citoyen. Ce revenu étant sans condition et suffisant pour couvrir les besoins vitaux, les citoyens affirmèrent par cette volonté que désormais ils refusaient qu'on puisse utiliser les besoins vitaux d’un être humain pour lexploiter. Les citoyens n’ayant plus peur de perdre leur travail, purent enfin faire entrer la démocratie, l’écologie dans leurs entreprises. Ils inventèrent de nouveaux métiers réellement utiles à la société mais laissés en jachère jusqu’alors par la Finance car non assez lucratives. En permettant à chacun de se réaliser personnellement, la société de consommation fut beaucoup moins attrayante. Il fallut 50 ans pour corriger les problèmes climatiques et écologiques. En utilisant plus intelligemment leur argent, les citoyens virent les Monstres Financiers se dégonfler jusqu’à reprendre une taille humaine.

Quelle jolie histoire, mais revenons à la réalité. Le paradoxe de Condorcet offre tellement d'autres situations largement aussi surprenantes mais tellement plus sanglantes. Dans certains scénarios bien plus probables, les Français s’entre-déchirent dans une grande guerre fratricide sans jamais comprendre qu'ils sont le jouet du paradoxe de Condorcet. Quand on est parvenu à faire croire que la démocratie c'est ce truc à-la-sauce-De-Gaulle-que-le-monde-entier-nous-envie, des candidats peuvent même proposer la dictature comme remède miracle dès lors que le contexte s'y prête. La naissance de notre constitution n'est-elle pas entachée par cette stratégie toute militaire de  jouer sur les peurs du moment qu'utilisa De Gaulle en 58 puis en 62 pour imposer SA Constitution puis la faire modifier selon SES lubies fondées sur sa détestation des partis et sur son antiparlementarisme viscéral ? Il fustigeait les partis. Il fustigeait les "marchands de vin" devenus députés.

Qu'on m'explique la logique de sa pensée: par quel miracle sa critique à l'encontre des parlementaires ne pourrait pas s'appliquer à un président de la République? N'est-il pas plus aisé pour les Partis qu'il accuse (et aussi et surtout la Finance) de concentrer leurs efforts corrupteurs sur un seul homme plutôt que sur tout un parlement? Par quel miracle nos présidents de la République, par ailleurs hyper-protégés par l'immunité présidentielle, seraient-ils à l’abri de la corruption?  Il est temps de revisiter l'argumentaire de De Gaulle en voyant en lui un être humain sous l'emprise d'un besoin exagéré de pouvoir, habité par un instinct suractivé de domination, un instinct vieux comme le monde animal et végétal, vieux comme la Vie, un instinct qui, la plupart du temps, domine notre intelligence aussi grande soit-elle. Nous ne ferons pas disparaître cet instinct. Mais nous pouvons en comprendre le fonctionnement afin d'utiliser positivement son énergie. Les droits de l'Homme et du Citoyen en sont une intuition. Une bonne constitution devrait entre autre nous protéger de ces personnes à l'instinct puissant de domination en passant un accord citoyen donnant à CHACUN D'ENTRE NOUS DU TEMPS pour participer concrètement à la démocratie et à son contrôle.

 

On ne peut pas en rester là et attendre 2022, n'est-ce pas ?

Dédié en particulier à tous ceux qui en 2017 exigèrent le vote Macron alors que tout le monde savait sa victoire assurée.

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