Emmanuel Macron est-il néo saint simonien ou néo radical ?

Situer Emmanuel Macron dans un lignage saint-simonien n'est possible qu'à trois conditions : que l'on fasse l'impasse sur la formation initiale, catholique sociale, du président ; que l'on réduise le saint-simonisme à son moment industrialiste ; que l'on mette en oubli le Solidarisme, source idéologique du radical-socialisme.

Emmanuel Macron est-il néo saint-simonien ou néo radical  ?

 

Des historiens – Jean-Noël Jeanneney, Jacques Julliard, des politistes – Bruno Cautrès, Pierre Musso, l’assurent : le président Macron mérite d’être inscrit dans une filiation saint-simonienne, et plus spécialement dans la filiation industrialiste du saint-simonisme. Cette proposition permet de répondre au questionnement de tous ceux qui, mis au défi de l’imprévisible, ne peuvent se résoudre à l’idée d’un « sans précédent ». Elle n’y répond toutefois, à notre avis, que partiellement. En effet, elle ne peut être avancée qu’à une triple condition. Que l’on fasse l’impasse sur les conditions de la formation intellectuelle d’Emmanuel Macron. Que l’on réduise le saint-simonisme à son moment industrialiste. Et que l’on mette également en oubli l’assiette philosophique qui a nourri, à la charnière des 19° et 20° siècles, la pensée d’une voie supérieure à celle de l’individualisme et du collectivisme.

 

L’impasse sur les conditions de la formation du jeune Emmanuel Macron

 

Emmanuel Macron a été formé, durant son cycle d’études secondaires, dans l’un des 15 collèges d’obédience jésuite que compte la France, La Providence, à Amiens. En 1980 le Père Arrupe, supérieur général de la Compagnie de Jésus, assurait qu’un établissement de la Compagnie devait être facilement identifiable, les élèves devant être marqués d’une certaine « ignatienneté » ; les critères d’ignatienneté seront officiellement promulgués par Le Père Kolvenbach en 1986. Outre ces critères d’ignatienneté, de quelle configuration idéologique les élèves de tels établissements peuvent-ils se réclamer ? Le doute n’est guère permis : la configuration est celle d’un catholicisme social qui a eu pour acteur privilégié ladite Compagnie de Jésus, pour date fondatrice, urbi et orbi, celle de l’encyclique Rerum novarum (1891) de Léon XIII, constamment actualisée depuis cette date ; et, à l’échelle française, au départ du 20° siècle, la création des Semaines sociales de France, du Mouvement d’Action populaire, de la revue Projet, aujourd’hui revue numérique. La voie que fraient les Jésuites est celle d’un possible ralliement à la République et d’une double opposition à l’individualisme libéral et au collectivisme. Celle-ci ouvre la veine du syndicalisme chrétien de l’entre-deux guerres, celle de la gauche anti-collectiviste de l’après seconde guerre mondiale. Emmanuel Macron a, de fait, été inscrit dans cette histoire.

Cette imprégnation idéologique n’a pu que se trouver confortée quand, devenu étudiant parisien, Emmanuel Macron a été appelé à faire fonction d’assistant éditorial du philosophe Paul Ricoeur, l’hôte des Murs blancs, propriété sise à Chatenay Malabry. Cette propriété était le siège d’une « maison commune » créée par le philosophe catholique Emmanuel Mounier, avocat du personnalisme chrétien. Devenu l’ami de Paul Ricoeur et collaborateur de la revue Esprit, créée par le même Mounier, Emmanuel Macron s’inscrit toujours dans le lignage du christianisme social. Rien n’autorise, jusqu’alors, la référence au saint-simonisme.

 

La réduction du Saint-Simonisme à l’industrialisme

 

Est-ce le jeune inspecteur des finances devenu banquier que l’on peut revêtir de l’habit saint-simonien ? Sans doute, si l’on entend que ce jeune banquier ressortit à la définition saint-simonienne des « producteurs » ; sans doute aussi, si l’on a en mémoire que les saint-simoniens furent d’ardents promoteurs du système bancaire appelé par le développement industriel de leur temps : Crédit lyonnais, Société générale, Crédit Industriel et Commercial. Sans doute, encore, si la visée saint-simonienne de la constitution d’une « armée industrielle » appelée, à l’échelle européenne, à substituer le régime de la concurrence et de la compétition à celui des conflits armés, consonne avec des éléments du programme macronien.

 

Mais il convient de rapporter l’attendu industrialiste à la configuration dans laquelle il prend sens. Cette configuration est celle de l’une des premières variantes du socialisme continental. La visée socialiste est condensée dans la maxime qu’affiche leur organe de presse, Le Globe, de « l’amélioration de l’homme par l’homme » et, précisément, de « l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ». La mise en œuvre de ce programme, dans le cadre de l’économie de marché, promeut une formule du socialisme que l’on peut, à bon droit, nommer « socialisme libéral ». La configuration dans laquelle s’inscrit ce socialisme d’ingénieurs est, par ailleurs, celle d’une proposition religieuse – le Nouveau christianisme, que l’on aurait grand tort de considérer avec dédain. Faute de quoi, la dimension anthropologique de la pensée d’un Rousseau ou d’un Durkheim sont inintelligibles : Le Contrat social n’a-t-il pas pour terme l’oxymore de la « religion civile » et le fondateur de l’école française de sociologie, Emile Durkheim, faisant fond sur les droits de l’homme, n’use-t-il pas, en 1898, de la formule « religion de l’humanité » ?

 

Qu’Emmanuel Macron soit l’avocat des « producteurs » ne fait guère de doute. Qu’il puisse se réclamer d’un socialisme libéral est plausible. Mais on aura garde  d’en faire principalement, sinon exclusivement, l’acteur d’une actualisation du saint-simonisme.

 

La mise en oubli de la doctrine républicaine de la 3° voie

 

S’il est un corps de doctrine qui est bien celui du ni/ni, mais aussi du et/et c’est bien celui qui, à la charnière des 19° et 20° siècles, a fourni l’assiette idéologique dont a pu se prévaloir le premier parti formellement constitué en France, le Parti républicain, radical et radical-socialiste. Ce corps de doctrine qui a nom « Solidarisme » a pour fondateur un personnage éminent de la III° République, Léon Bourgeois. Sans doute la qualité de l’auteur de La Solidarité a-t-elle contribué au peu d’estime ou en tout cas au peu de renommée dont ont bénéficié, dans les milieux intellectuels, et l’auteur et son opuscule. Mais c’est bien à tort. Si Léon Bourgeois n’a pas eu le parcours académique qui aurait contribué à accréditer sa qualité de théoricien de la question sociale, il a bien tenté de poser les bases d’une pensée de la conciliation pacifique de la liberté et de la justice. Il l’a fait modestement mais avec force en mettant en doute la validité du concept de contrat social et, plus encore, en mettant bas la conception de l’humanisme juridique hérité des Lumières. La formule avancée est celle d’un tout autre humanisme qui ne repose plus sur la notion de droit mais sur celle de dette ! Chaque homme est institué débiteur, à l’égard des générations antérieures et à l’égard de ses contemporains. Loin d’être pensé propriétaire et souverain il est pensé usufruitier.  Il est institué à la fois débiteur à l’égard de tous et créancier contre tous, pour autant que tous lui doivent les moyens d’une existence décente. De ce renversement de perspective est induit un programme politique prônant, notamment, l’impôt progressif, le droit à la retraite, la protection contre les risques majeurs de la maladie, du chômage, de l’accident… On l’aura compris c’est le moment social de la République qui s’invente. C’est une 3° voie, non pas moyenne, mais pensée comme supérieure au libéralisme et au collectivisme qui se cherche. Elle répond bien à la polarité du ni/ni : ni libérale, ni collectiviste. Elle répond tout autant à la polarité du et/et : et le marché, et la régulation collective.

 

Emmanuel Macron n’est pas un président « sans précédent » et il est légitime que l’on tente de l’inscrire dans un lignage. Mais de ce lignage on ne peut trouver la clé dans la seule source saint-simonienne. Pour reprendre à Léon Bourgeois sa formule : il est usufruitier. Il l’est d’une triade. Il est l’usufruitier du catholicisme social, de certains des attendus du projet saint-simonien, et plus encore, sans doute, de ce Solidarisme qui a fourni les étais doctrinaux de la III° République. A ce titre il est sans doute davantage néo radical que néo saint-simonien.

 

Philippe Dujardin

Politologue, ancien conseiller scientifique de la Direction de la prospective du Grand Lyon

 

 

 

 

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