Rythmes scolaires: un premier débat entre craintes et volontés de changements

La première rencontre lodèvoise de réflexions sur les rythmes scolaires a eu lieu le jeudi 9 décembre dernier. Manifestement, si les acteurs ont conscience du problème et souhaitent de vrais changements locaux utiles pour les enfants, ils restent très perplexes devant les intentions de Luc Châtel et le processus de la Conférence nationale sur les rythmes scolaires...

La première rencontre lodèvoise de réflexions sur les rythmes scolaires a eu lieu le jeudi 9 décembre dernier. Manifestement, si les acteurs ont conscience du problème et souhaitent de vrais changements locaux utiles pour les enfants, ils restent très perplexes devant les intentions de Luc Châtel et le processus de la Conférence nationale sur les rythmes scolaires...


Dans le cadre d’un cycle de conférences, la première table ronde sur l’équilibre de vie des enfants s’est déroulée le 9 décembre en présence de Mireille Abbal, Adjointe au Maire de Tournefeuille, Pascal Lesseur représentant le syndicat SNUIPP 34, Bernard Coste, Maire d’Octon et ancien conseiller pédagogique, Catherine Belhomme au nom de la FCPE, et Bernadette Trani, Adjointe en charge des Affaires scolaires de la ville de Lodève. La conférence a tout d’abord abordé les conséquences de la réforme de 2008 avant de s’intéresser au rythme de vie de l’enfant d’un point de vue plus général. Mais c'est Marie-Christine Bousquet, Maire de Lodève, qui a accueilli participants et spectateurs, et a introduit le débat en expliquant qu'un travail important devait être mené dans la ville pour accompagner les enfants et leurs familles autour de leur scolarisation.

Une réforme globalement controversée
Dans un premier temps, Bernadette Trani a rappelé que la réforme mettant en place la semaine de 4 jours avait été imposée aux parents, enseignants et municipalités sans concertation à la rentrée de septembre 2008. Et sans aménagement possible en ce qui concerne l’Inspection Académique de l’Hérault. Elle a affirmé qu’il était nécessaire « d’engager une réflexion globale » sur les rythmes et la journée de l’enfant ».

idmetal-lodeve-01-c3938.jpgEcole Prosper Gély - Lodève


Ensuite, Mireille Abbal a exposé l’exemple de la commune de Tournefeuille, dans la banlieue de Toulouse. Elle a procédé à l’historique d’un travail mené collectivement à la fin des années 1990, avec les différentes partenaires de l'Éducation afin de proposer « une nouvelle semaine scolaire », estimant que celle-ci est centrale et que « le reste se fait autour ».
L’Inspection Académique a refusé un projet séquencé d’organisation de l’année scolaire (7 semaines de cours puis 2 semaines de congés) puis a imposé une dérogation déplaçant les cours du samedi matin au mercredi matin. Cette mesure, approuvée par les parents, et largement acceptée par les enseignants, a entrainé « une large modification de la vie associative ».
L’élue de Tournefeuille est ensuite revenue sur la réforme de 2008 et le manque d'information lors de sa mise en place. Afin de maintenir l’équilibre fragile instauré en 1990, une demande a été formulée auprès de l’Inspection Académique pour maintenir la dérogation sur les 9 demi-journées, demande acceptée. Elle explique comment la mise en place de la semaine de 4 jours pénalise les élèves en difficulté, en amputant la semaine scolaire de deux heures et en concentrant le programme dans un temps plus réduit. « On ne soigne pas un anorexique en le forçant à manger ».
En ce qui concerne les 2 heures d’Aide Personnalisée, l’Inspection Académique a tranché mi juillet, soit très tardivement, pour tout organiser avant la rentrée, les professionnels étant en vacances et difficilement joignables.
Ensuite, Catherine Belhomme a indiqué que la FCPE était opposée à la semaine de 4 jours qui conduit à concentrer la charge de travail des enfants. D’autre part, l’Aide personnalisée est décrite comme ne tenant pas compte « des rythmes individuels des enfants » : l’association de parents d’élèves réclame une organisation plus individualisée du travail au sein même des classes.


Pascal Lesseur, syndicaliste au Snuipp34, se montre plus précis et incisif en ce qui concerne la façon dont se sont déroulées les négociations. La FSU, en accord avec les militants, était d’accord sur la suppression du samedi matin. En fait, ces négociations ont été « imposées » et « incertaines ». Sur la question du rythme à proprement parler, le passage à la semaine de 4 jours avait surtout pour but caché la suppression de 3000 postes d’enseignants spécialisés (RASED). C’est sur cette base qu’il justifie le refus de la FSU de participer aux débats organisés par les Recteurs et les Inspections Académiques depuis la rentrée, débats qui auraient pour but d’occulter la suppression de 9000 postes supplémentaires. Y aurait-il d’autres intentions derrière le débat national sur les rythmes scolaires ? Une modification du statut des enseignants ? L’externalisation d’enseignements dits « secondaires » comme l’Education Physique et Sportive ?

La_chapelle_au_bord_du_lac_182_lightbox.jpgLe lac du Salagou entre Octon et Lodève


Dernière intervention, celle de Bernard Coste, Maire d’Octon, qui a tenté d’élargir le débat susceptible de « nourrir une réflexion pour la commune ». Il indique alors qu’il faut garder deux repères en tête pour aborder ces discussions : « l’intérêt de l’enfant » et « la dimension pédagogique ».
B. Coste montre ensuite que la diminution du temps passé à l’école signifie l’augmentation du temps de prise en charge des enfants par la municipalité et, de fait, l’augmentation des coûts pour la commune. Cette augmentation des coûts aurait pour conséquence première « de porter atteinte au principe d’égalité », les communes n’étant pas toutes égales dans les services qu’elles sont en capacité de fournir aux enfants. Cela pourrait être un nouveau transfert de charges de l'État vers les communes de manière non négociée et non préparée.
Après ce tour de table, plusieurs membres du public sont intervenus, permettant parfois de nuancer la critique.


Une enseignante, mère de famille, a exposé les points positifs de la semaine de 4 jours, notamment pour les parents divorcés dont les enfants voyagent un week-end sur deux. Un autre point soulevé : celui du fort absentéisme constaté le samedi matin, surtout en maternelle. Elle relativise cependant ce propos en parlant de ce samedi matin comme « d'un moment privilégié pour le travail entre enseignants » ou « de rencontres avec les parents ». Se défendant d’être pour la semaine à 4 jours, elle précise que le point le plus gênant de cette réforme reste la fatigue engendrée tant par les élèves que les professeurs. Enfin, elle conclut son propos en nuançant les critiques sur l’Aide Personnalisée qui peut aussi « constituer un plus pour certains enfants ».


C’est Bernadette Trani qui a répondu à ce propos en se focalisant plus particulièrement sur l’Aide Personnalisée. La journée type d’un enfant dans une zone semi-rurale est longue et ne peut s'accommoder du rythme imposé par la réforme. Au final, explique-t-elle, étant données les contraintes liées au transport scolaire et à l’accompagnement éducatif de 16h30 à 17h30, « l’aide personnalisée, à Lodève, ne peut se placer qu’entre 13H20 et 13h50, ce qui n’est pas la meilleure période d’un point de vue de l’attention des enfants et qui ne respecte pas le règlement départemental des écoles qui impose un minimum de 1h30 de pause pour les élèves ». D’autre part, la cantine, qui fonctionne sur deux services, conduit certains élèves à être absents lors de cette aide alors même que les parents ont payé le repas pour que leur enfant puisse en bénéficier.


La nécessité d’une réflexion globale sur les rythmes

La France est un des pays avec les horaires en classe les plus élevés (864h/an) pour un nombre total de jours de classe les plus faibles (entre 140 et 144 jours). Par ailleurs, l’un des avantages d’une semaine à 4 jours est la possibilité, pour l’enfant, de se retrouver plus souvent en famille, d’avoir des coupures de repos entre ses périodes de cours: « Si on court tout le temps, on a besoin de pause. Alors que si on court doucement, on peut courir plus longtemps » explique Mireille Abbal. Le fait de concentrer le programme sur de plus courtes périodes reviendrait à ne faire que « courir après des pauses », pauses qui ne seraient d’ailleurs qu’illusoires tant l’emploi du temps des enfants est décrit comme chargé, « digne d’un ministre » selon Catherine Belhomme.


Les élèves finlandais ont moins d’heures de cours, n’ont pas de devoirs à la maison et sont plus performants. Pascal Lesseur rebondit sur cet exemple en citant la mission parlementaire qui a visité une école à Helsinki. L’encadrement est bien supérieur à celui d’une école française. De son point de vue, la question des rythmes n’est pas la plus importante : le temps scolaire n’étant que « la boite, le plus important est ce qu’on y met à l’intérieur ». Il s’agit également de remettre en question les pratiques pédagogiques.


Bernard Coste a alors livré sa propre expérience d’un Contrat d’Aménagement du Temps de l’Enfant (CATE), mis en place à Lodève en 1989. Il pose deux paramètres à la base de toute réflexion : la spécificité de l’enfant (les journées sont longues mais pas difficiles pour tous) et l’importance des méthodes de travail, « 6h de cours peuvent être un bonheur et 2h peuvent être un calvaire ». Dès lors, il explique que le nombre d’heures pris isolément est un faux problème, qu’il faut essayer de comprendre ce qui motive la démarche. Qu’est-ce qui motive le projet gouvernemental ? Qu’est-ce qui doit motiver le projet sur Lodève ? C’est dans cette optique qu’il va exposer sa propre expérience.
B. Coste affirme que, dès la fin des années 80, « l'école est violente » en soi, que ce soit entre élèves ou vis-à-vis des professeurs. L'objectif était donc d'en faire une institution moins violente en poursuivant des objectifs d'égalité et de mixité sociale. C'est dans ce sens qu'a été mis en place un dispositif adapté, le CATE. Le matin était réservé à l'enseignement dit « traditionnel » alors que l'après midi était consacré à un décloisonnement avec des ateliers.

Dard%C3%A9_Lod%C3%A8ve.JPGMonument aux Morts - Paul Dardé - Lodève

Ce dispositif s'est montré assez lourd à lancer et à mettre en place, notamment dans l’organisation des transports et la recherche de lieux disponibles pour les activités. Bernard Coste décrit comment cette réorganisation du temps scolaire a pu avoir des conséquences au-delà du cadre même de l’école, sur le comportement citoyen des enfants. A ce titre, il cite une anecdote : les trajets étaient vécus comme un calvaire par les enseignants. A la fin de l’expérience, ces trajets avaient vu leur temps divisé par deux, avec des élèves marchant en rang et restant calmes, allant même jusqu'à installer une relation avec des riverains auparavant dérangés.
« Ce type de projet n’a pas de résultats mesurables directement » et pose la question plus globale du rôle de l’école. Bernard Coste revient sur le fait que, pour lui, « l’apprentissage de la lecture ou de l’écriture n’est pas une fin en soi, mais un moyen de devenir des citoyens ». L’école aurait donc pour mission d’éduquer de futur citoyen et, comme il le rappelle, « de garantir l’intégrité physique et morale des enfants ». Les rythmes scolaires doivent donc être pensés en ce sens. Ainsi, une modification des rythmes scolaires n’a pas de sens sans changement au sein même des classes et des méthodes d’enseignements.
Corinne Etienne, directrice d’école, s’exprime sur cette expérience lodévoise . Il faut aujourd’hui replacer la question du rythme scolaire dans une réflexion « plus globale sur les rythmes sociaux », réflexion « nécessaire » selon elle. Le CATE divisait la journée en deux : une partie de 3h30 consacrée à l’enseignement scolaire classique et une partie de 2h30 pour le « reste ». Lodève a hérité de ces horaires qui sont toujours en vigueur dans la ville. De même, après la classe, des activités gratuites étaient proposées jusqu'à 18h par les différentes associations de la commune et les services municipaux. Malgré une réflexion intéressante sur le temps de l’enfant, elle décrit ce dispositif comme lourd et cher, l'État s’étant rapidement et progressivement désengagé financièrement.

 


Le docteur Lalauze, médecin scolaire de la circonscription de Lodève, a amené une approche plus scientifique du problème, en expliquant que l’entrée à l’école de l’enfant permettait « la mise en place de son horloge biologique par la régularité des levers et des couchers ». Le problème posé par le passage à une semaine de 4 jours devient alors celui d’un décalage des rythmes couchers-levers entrainant un « dérèglement complet » de cette horloge. Rejoignant les considérations d’intervenants, elle rappelle aussi que plus le savoir est concentré, plus il est difficile à suivre et à assimiler, notamment pour les enfants en difficultés. Plus qu’un médecin classique, elle se considère d’ailleurs elle-même, notamment pour les enfants dyslexiques, comme un médecin « qui passe son temps à prescrire du temps ».


Mireille Abbal reprend ensuite la parole pour élargir la question du rythme de vie de l’enfant au-delà du rythme scolaire. Elle établit le paradoxe d’une réduction du temps scolaire qui coûte cher, puisque devenant du temps périscolaire. Elle pose un principe de base, celui selon l’école « ne doit pas tout faire ». Selon elle, « il faut tout un village pour éduquer un enfant ». C’est aussi le rôle de la ville que de s’occuper de la qualité de vie des enfants et de leur famille, le temps scolaire n’étant qu’un des temps de l’enfant. « Chacun doit être en responsabilité par rapport à l’éducation », l’éducation est aussi la mission des familles, des associations…


Elle indique que les temps de pause sont des « temps de construction ». Porter un intérêt « à la qualité de vie des enfants est un devoir », l’enfant est alors considéré comme un investissement pour l’avenir, son éducation va définir la société de demain. C’est à ce titre que les économies ne doivent pas prendre le pas sur l’éducation. Elle conclut sur cette citation d’Abraham Lincoln : « Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance ».


Pascal Lesseur rappelle enfin la difficulté de mettre en place des organisations locales du temps de l’enfant. Supportées par les seules communes, ces dispositifs peuvent rompre l’égalité, les ressources étant différemment réparties. Il rappelle l’importance du cadre national, l’éducation doit avant tout rester « l’Education Nationale ». Elle doit aussi rester le fait de l’enseignant, « la multiplication des intervenants [pouvant] gêner la construction de repères pour l’enfant ».


Une seconde intervention du public a axé la discussion sur la difficulté d’être parent et la culpabilité ressentie du fait de ne pas toujours être disponible pour son enfant. Cette dernière intervenante a d’ailleurs fait remarquer qu’elle s’attendait à un débat plus axé sur la question de l’équilibre de vie, sur ce que les parents pouvaient faire « mieux » pour leurs enfants.
Bernadette Trani, a posé la nécessité de nouveaux projets et la poursuite de la réflexion. Pour améliorer le confort des enfants, la municipalité de Lodève a souhaité réorganiser le service de restauration scolaire en 3 pôles de préférence à un grand restaurant central pour éviter les déplacements en bus et les groupements trop nombreux d’enfants (chaque enfant pourra se rendre ainsi à pied à son lieu de restauration : 2 pôles sont déjà opérationnels et le troisième devrait l’être à la rentrée de septembre 2010). A Lodève, la « compétence Enfance et Jeunesse » va être transférée à la Communauté des Communes du Lodévois et Larzac. Chacune des vingt-huit communes va voter, en conseil municipal, ce transfert. Dans un souci de cohérence au sein du territoire, un Centre de Loisirs Associé à l'Ecole (CLAE) est envisagé sur la ville (ce service existe déjà dans un certain nombre de villages).
Elle conclut en soulignant les inquiétudes qui pèsent autour des décisions qui seront prises nationalement et qui influeront à la fois sur les rythmes de l’enfant et la vie des communes.

Les prochaines conférences auront lieu les 14 et 21 janvier 2011. Lodève accueillera respectivement Hubert Montagner puis Antoine Prost. Une 4e date demeure à définir.

 

Cyril Berneau et Quentin Janel

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