Billet de blog 16 mai 2013

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Heli, Amat Escalante

Cannes 2013 : Compétition officielle. Heli vit avec son épouse, leur bébé, son père et sa sœur Estela dans une petite maison. La promiscuité est grande et lorsque son père revient à la maison, c’est Heli qui vient prendre sa place dans l’usine de construction automobile. Estela, 12 ans, est amoureuse de Beto, 17 ans, membre d’une troupe militaire luttant contre le narcotrafic.

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Cannes 2013 : Compétition officielle. Heli vit avec son épouse, leur bébé, son père et sa sœur Estela dans une petite maison. La promiscuité est grande et lorsque son père revient à la maison, c’est Heli qui vient prendre sa place dans l’usine de construction automobile. Estela, 12 ans, est amoureuse de Beto, 17 ans, membre d’une troupe militaire luttant contre le narcotrafic.

Dès la première scène, on sent la signature du brillant cinéaste mexicain. Il a en effet cette aptitude rare, propre à ceux que l’on appelle légitimement des créateurs, de raconter une histoire par des images, sans qu’aucun mot ne soit prononcé. Il se sert pour cela de mouvements de caméra et de cadrages savamment orchestrés. Autre atout servant bien le récit : le montage. Les scènes se coupent là où on ne les attend pas forcément, pour montrer ou cacher des éléments du cadre filmé. Dans le cinéma d’Amat Escalante, rien n’est laissé au hasard, chaque élément du récit faisant sens à l’intérieur du film, et aussi au-delà, en créant des liens avec la réalité mexicaine contemporaine et l’état du monde dans sa globalité. Parce qu’en faisant de l’histoire d’une famille le centre de son récit, il dépasse le seul lieu filmé (Guanajuato au Mexique) pour faire écho à la sensibilité de chaque spectateur à travers son vécu.

Illustration 1
Heli d'Amat Escalante © Mantarraya

La suite des titres choisis pour ses films montre une évolution chez Escalante : après le « sang » (Sangre) et les « bâtards » (Los Bastardos), le cinéaste raconte l’histoire d’Heli, un jeune homme que les circonstances ont poussé à s’occuper de toute sa famille très jeune. À partir de là, la violence dont il est question dans le film témoigne bien de la sensibilité humaniste du cinéaste, directement préoccupé par la violence subie au quotidien par des hommes et des femmes au Mexique. Car si cette histoire a une vocation universelle, elle se situe dans un contexte donné, où Heli comme son père doit travailler pour une entreprise de construction nord-américaine au milieu de nulle part. On voit ainsi dans le film une maison isolée, car un village et la vie sociale qui va avec n’ont pas eu le temps de se constituer : cette maison est née de la demande de main-d’œuvre de cette maquiladora, qui du jour au lendemain peut renvoyer ses salariés quand elle s’aperçoit qu’ils ne sont plus aussi rentables. C’est aussi cela l’histoire d’Heli. Si Amat Escalante n’est pas Ken Loach, ils partagent au moins tous deux l’intérêt pour un contexte sociopolitique laissant apparaître les situations les plus intolérables.

La violence n’est jamais gratuite, au contraire, le film est là pour lancer le défi de la réflexion du spectateur quant à la banalisation de ladite violence émanant du réel. Et l’on a l’occasion de voir que la presse à sensation mexicaine met en avant des pendaisons, des têtes coupées à longueur de journée, comme si elle servait rien moins que la communication des auteurs de ces massacres.

Illustration 2
Heli d'Amat Escalante © Mantarraya

Contrairement à ce qui a pu être annoncé, ce film n’est pas un « film de narco » dont le modèle pourrait être le Scarface de Brian de Palma. Le film n’est pas non plus un film visant à justifier la violence, selon le modèle des Justiciers dans la ville avec Charles Bronson dans les années 1970 ou encore les westerns où un héros solitaire traque ceux qui l’ont lynché, lui et sa famille. Le projet d’Escalante est affiché dès la scène d’ouverture : il s’agit pour lui de donner à sentir, penser et voir l’histoire individuelle derrière un pendu affiché en place publique, pour servir une politique de la terreur. Il est aussi question de toutes les victimes collatérales de cette violence menée sur un individu et la peur au ventre avec laquelle doit vivre toute une communauté de personnes. Cela se passe sans moralisme, puisque Amat Escalante expose les faits (issus d’un mélange entre plusieurs faits-divers) tels qu’ils ont pu avoir lieu. Tomber amoureuse et enceinte avant ses 15 ans est une réalité au Mexique qui devient un drame lorsque la mainmise de la religion interdit toute idée d’avortement.

Rien d’anodin dans Heli, rien n’est dû au hasard : ceci est également le résultat d’une brillante équipe durant le tournage, dont on peut saluer la photographie exceptionnelle de Lorenzo Hagerman et la direction artistique sans failles de Daniela Schneider. Tout deux savent jouer avec le réel (le chef opérateur a également travaillé sur de nombreux documentaires) pour en faire un film de fiction. Car il s’agit bien d’une fiction et le supposé réalisme du film, est davantage là pour interroger la réalité que pour la présenter en tant que telle. Cette démarche est à la fois courageuse et pleinement responsable vis-à-vis de l’état de la société actuelle.

Heli de Amat Escalante

105 minutes. Mexique - France – Allemagne – Pays-Bas, 2013.

Avec : Armando Estrada Espitia, Linda González Hernández, Andrea Jazmín Vergara, Reina Julieta Torres, Ramón Álvarez

Scénario : Amat Escalante, Gabriel Reyes

Images : Lorenzo Hagerman

Montage : Natalia López

Son : Catriel Vildosola, Sergio Díaz

Directrice artistique : Daniela Schneider

Production : Mantarraya, Tres Tunas, en association avec Nodream Cinema

Coproduction : Le Pacte, Foprocine – Conaculta, unafilm, Lemming Film, Ticoman, IKE Asistencia

Producteur : Jaime Romandías, en association avec Amat Escalante, Carlos Reygadas

Producteur exécutif : Nicolas Celis

Distributeur français : Le Pacte

Vente internationale : NDM

Contacts :

Production

Mantarraya Producciones

Jaime Romandía

Sultepec 47, Col. Hipódromo Condesa, 06170

Tel : (52-55) 5273 0230

Fax : 5273 9307

jr@mantarraya.com

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