Billet de blog 21 mai 2013

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
Abonné·e de Mediapart

Wakolda, Lucía Puenzo

Cannes 2013, Un certain regard. La petite Lilith (qui se fait appeler également Wakolda) joue avec des enfants de son âge pendant que sa famille se prépare pour un long voyage en direction de Bariloche, à la frontière avec le Chili. Un homme mystérieux leur demande la permission de les accompagner.

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Cannes 2013, Un certain regard. La petite Lilith (qui se fait appeler également Wakolda) joue avec des enfants de son âge pendant que sa famille se prépare pour un long voyage en direction de Bariloche, à la frontière avec le Chili. Un homme mystérieux leur demande la permission de les accompagner.

Pour son troisième film (après XXY et El Niño pez) Lucía Puenzo a décidé de s’intéresser à un passage sombre et souvent peu connu de l’histoire de l’Argentine : l’extradition des criminels de guerre allemands accueillis favorablement sous la présidence de Juan Perón (1946-1955). Mais pour cela, elle choisit de traiter, à travers son film adapté de son propre roman, l’histoire d’une famille confrontée à un homme mystérieux (brillamment interprété par Alex Brendemühl). Cet homme parle allemand tout comme Eva, la mère de Lilith et toute une communauté germanophone établie à Bariloche. Mais cet homme est également médecin et réalise des expériences sur la croissance du bétail. Intriguée, la jeune Lilith se rapproche de plus en plus de lui, tel un second père ou un grand frère de substitution.

Lilith est plus petite que les enfants de son âge, ce qui en fait le souffre-douleur de ces derniers. On retrouve là le questionnement autour de l’identité, la différence, la sexualité d’une jeune adolescente qui était au cœur des scénarios des précédents films de Lucía Puenzo. Mais cette fois-ci, l’intérêt est déplacé sur cet homme au passé sombre. Même s’il n’est pas tout à fait le personnage principal puisqu’il partage ce statut avec la petite fille, force est de constater que tout le récit du film avance autour de lui. En revanche, à la différence de tous les personnages autour de lui, il n’évolue jamais, comme s’il appartenait déjà à l’Histoire de l’humanité (à travers ses icônes les plus sombres), plus qu’à l’histoire des individus humains autour de lui. D’ailleurs, ce qui le meut, est bien une volonté de s’arracher aux simples mortels à travers ses expériences sur la génétique. Un « savant fou » est d’autant plus effroyable au cinéma qu’il est issu d’une histoire vraie !

Illustration 1
Wakolda de Lucía Puenzo © Historias Cinematograficas

Le film navigue entre chronique initiatique (à travers l’histoire intime de la jeune Lilith) et drame historique (autour de la figure du mystérieux médecin allemand). Du côté du drame historique, on peut voir dans la confrontation entre l’innocente Lilith et le curieux médecin allemand, une métaphore possible autour du questionnement d’une nouvelle génération d’Argentins face à son propre passé. C’était déjà ce questionnement que l’on trouvait dans Enfance clandestine de Benjamín Avila (présenté à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs en 2012) mais cette fois Lucía Puenzo fait un pas de plus en allant chercher plus loin encore la source du trauma argentin. Ainsi, sans jamais citer son nom à l’écran, c’est la figure de Perón et de ses années au pouvoir en Argentine qui sont ici mises en question.

Du côté de la chronique initiatique, on voit ici poindre à travers le récit de Lilith et de ses différences, un questionnement toujours actuel du mythe de l’eugénisme visant à modifier chez l’humain comme chez les plantes (à travers notamment les OGM) un état génétique donné. Les poupées du film conçues en série industriellement finissent par devenir effrayantes, par leur absence de trait distinctif. On voit alors là la crainte d’une société humaine construite selon les normes et canons d’un monde géré par des manufactures produisant des produits standardisés, qu’ils soient alimentaires, humains, boursiers, économiques, etc. En allant chercher dans le passé l’histoire de Lilith, Lucía Puenzo parle bel et bien de notre monde moderne.

Les prénoms des personnages ne sont pas anodins : Eva, la mère de Lilith qui subit la loi divine dans la Bible comme les prescriptions du médecin dans le film, et Lilith, qui est selon la Kabbale juive la première femme à se révolter et qui est encline au fur et à mesure du récit à choisir sa propre histoire, sa propre personnalité.

Wakolda de Lucía Puenzo

93 minutes. Argentine – Espagne – France – Mexique - Norvège, 2013.

Avec : Natalia Oreiro (Eva), Diego Peretti (Enzo), Álex Brendemühl (Josef Mengele), Elena Roger (Nora Edloc), Alan Daicz (Tomás), Guillermo Pfening (Klaus), Florencia Bado (Lilith), Ana Pauls (l’infirmière), Abril Braunstein (Ailín), Juani Martínez (Otto)

Scénario : Lucía Puenzo, d’après son roman

Images : Nicolás Puenzo

Montage : Hugo Primero

Scripte : Pablo Ramos

Musique : Andrés Goldstein

Son : Fernando Soldevila

Décors : Marcelo Chaves

Directeur artistique : Marcelo Chaves

Maquillage : Alberto Moccia

Casting : María Laura Berch

Production : Historias Cinematograficas Cinemania (Argentine), Hummelfilm (Norvège), Pyramide Productions (France), Stan Jakubowicz (Mexique), Wanda Films (Espagne)

Producteurs : Gudny Hummelvoll, José María Morales, Lucía Puenzo, Fabienne Vonier

Producteur coexécutif : Nicolás Batlle

Distributeur français : Pyramide Distribution

Vente internationale : Pyramide International

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