Par-delà les frontières : la cohérence du choix chilien à la Quinzaine des Réalisateurs

Troisième sélection parallèle cannoise à annoncer ce mardi 23 avril 2013 dès 11h00 les films de sa sélection : la Quinzaine des Réalisateurs. Distincte à la fois de la Semaine et de l’Officielle, la Quinzaine jouit d’une identité unique et toute personnelle. Créée par la SRF (Société des Réalisateurs de Films) à la suite des mouvements contestataires de mai 1968 en France qui entraîna l’annulation du festival cette même année, l’objectif était de défendre un cinéma invisible et peu représenté dans les circuits de diffusion officiels, et dans les grands circuits de festivals renommés, Cannes compris. Le cinéma comme tout art participe de la société, et à son égard n’est jamais neutre. C’est pourquoi sont apparus alors à cette époque dans les salles de cinéma des États généraux du cinéma. Toute une nouvelle génération de cinéastes talentueux de par le monde ont pu bénéficier de son soutien (parmi lesquels on trouve : Werner Herzog, Rainer Werner Fassbinder, Martin Scorsese, Nagisa Oshima, etc.). Dès lors, la Quinzaine a acquis son identité autour d’une sélection de films « sans compétition ni censure, étrangère à toute considération diplomatique, vitrine de tous les cinémas du monde », pour reprendre les mots de la SRF de l’époque.

Passée cette définition historique, il reste à observer l’identité présente à travers cette nouvelle édition 2013. On peut d’ores et déjà noter l’excellente initiative prise par la Quinzaine d’organiser cette année deux rencontres (on sent l’heureuse lignée des États généraux du cinéma !) autour de deux sujets : « Expériences de cinéastes indépendants à travers le monde » et « La crise européenne et ses conséquences sur les politiques culturelles des pays de l’Union Européenne ». Ce sont rien de moins que tous les cinéastes des films sélectionnés au sein de toute section confondue à Cannes qui sont invités sur scène à exposer leurs points de vue ! Car la diversité est une richesse qui se maintient dans le dialogue et le débat où chaque intervenant (des différents créateurs d’images à ceux qui la reçoivent) doit pouvoir intervenir.

Cette diversité cinématographique s’exprime à la Quinzaine à première vue dans sa sélection, où l’on trouve des films dits de genre (comédie, horreur, policier), des documentaires et même de l’animation avec le très attendu nouveau film d’Ari Folman (réalisateur de Valse avec Bachir) en guise d’ouverture !

La Danza de la realidad d’Alejandro Jodorowsky © Pathé Distribution La Danza de la realidad d’Alejandro Jodorowsky © Pathé Distribution

Parmi les 21 longs métrages programmés cette année, trois films que l’on peut placer sous le patronyme « latino-américain » et deux autres que l’on peut relier à ce thème. Et en effet, plusieurs peuvent être considérés comme « transnationaux ». C’est le cas typique de La Danza de la realidad d’Alejandro Jodorowsky, cinéaste hors normes, signant des œuvres atypiques devenues cultes, dont il est difficile de le réduire à une seule nationalité : d’origine chilienne, ses chefs-d’œuvre furent réalisés au Mexique (dont le cultissime El Topo), vit et travaille depuis plusieurs décennies en France. La Danza de la realidad questionne malgré tout ses origines, puisque le film est tourné à Tocopilla, sa ville natale, et qu’il s’agit de l’adaptation de son autobiographie. À l’honneur, le maître « Jodo » l’est encore avec la présentation d’un documentaire américain de Franck Pavich : Jodorowsky’s Dune. Comme son titre l’indique, il y est question de l’adaptation cinématographique du livre de Frank Herbert Dune sur lequel a travaillé Jodorowsky en 1975. Ce projet ambitieux devoir voir apparaître au générique rien de moins que les noms de Mœbius aux décors, Orson Welles et Salvador Dali à l’interprétation, Pink Floyd, Tangerine Dream et Magma pour la bande originale. Ce projet fut avorté sous la responsabilité des producteurs et mit entre parenthèses le génie créatif de Jodorowsky au détriment de l’histoire du cinéma dont il participait à réécrire le scénario.

Pour continuer avec des films non latinos mais pourtant proches, il faut signaler We Are What We Are de Jim Mickle, qui n’est rien de moins que le remake « made in USA » du film du même nom (mais en espagnol) de Jorge Michel Grau : Somos lo que hay, sélectionné à la Quinzaine en 2010. Un beau clin d’œil qui montre une fois n’est pas coutume que le cinéma mexicain est une belle source d’inspiration.

 

Magic Magic de Sebastián Silva © Braven Films Magic Magic de Sebastián Silva © Braven Films

Un autre film qui fait fi des frontières : Magic Magic de Sebastián Silva. Tourné au Chili (lieu de naissance du cinéaste et également pays de coproduction du film), avec des acteurs américains parmi les plus prometteurs de leur génération (Juno Temple, Emily Browning, Michael Cera) avec des dialogues en anglais et en espagnol, Magic Magic est la preuve manifeste qu’un film ne peut par essence jamais à proprement parlé être réduit à une seule nationalité, étant davantage l’identité de ceux qui l’ont conçu que la nationalité de ceux qui l’ont produit et qui ont accueilli le tournage. Selon la même logique, le chef opérateur du film n’est autre que Christopher Doyle, auteur de l’image des films de Wong Kar Wai, Gus Van Sant, entre autres cinéastes. Sebastián Silva s’est fait connaître à travers le succès international de La Nana qui avait obtenu le Grand prix du Jury à Sundance en 2009. C’est également à Sundance cette année que Magic Magic a été présenté en même temps que son autre film Crystal Fairy. On peut supposer que si les sélectionneurs de la Quinzaine ont retenu ce film alors qu’il ne s’agit pas d’une première participation mondiale à un festival, c’est que Magic Magic mérite de retenir l’attention.

L’Été des poissons volants de Marcela Said © Jirafa L’Été des poissons volants de Marcela Said © Jirafa

Du Chili encore, arrive L’Été des poissons volants (El Verano de los peces voladores) de Marcela Said. Ce film a reçu le Prix Cinéma en Construction 23 au Cinélatino, Rencontres de Toulouse 2013, alors que le film en état de postproduction avait été présenté à un jury de professionnels du cinéma. Marcela Said réalise son premier long métrage de fiction après avoir réalisé plusieurs documentaires dans les années 2000 sur le Chili. Ce film réunit plusieurs talents du cinéma chilien contemporain, à commencer par la présence du directeur de la photographie Inti Briones (le plus brillant de sa génération, auteur des images des films d’Alejandro Fernández Almendras, Cristián Jiménez, José Luis Torres Leiva et des derniers films de Raoul Ruiz), des inoubliables acteurs Gregory Cohen et Paola Lattus Ramos (vus dans Ilusiones ópticas) et de l’incontournable Bruno Bettati, qui a produit avec sa société Jirafa, la plupart des plus brillants films chiliens de ces dix dernières années et qui est également directeur du festival international de cinéma de Valdivia.

La sélection parle d’elle-même : le cinéma latino-américain est présenté au sein de la Quinzaine par un unique pays (à condition d’omettre les conditions transfrontalières de conception et de production desdits films) : le Chili. L’année dernière, cette latitude cinématographique avait magnifiquement été mis en valeur avec le film No de Pablo Larraín, autre exemple de film « transfrontalier ». Cohérence, toujours la même cohérence !

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